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FORTUNES INFORMATIQUES Par Philippe Breton |
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| Le monde de l'informatique et des réseaux est régulièrement l'objet de soubresauts internes. La récente décision des autorités américaines de limiter le pouvoir de Microsoft n'est pas sans conséquence. Elle illustre bien, au passage, que les grands capitaines d'industrie n'ont pas spontanément en tête de maintenir ouverte la concurrence, credo libéral hypocrite, mais bien de s'assurer quand ils le peuvent, le monopole. Les premiers à hurler contre le "monopole de l'Etat" sont aussi les premiers à vouloir, mais cette fois-ci sans référence à l'intérêt public, en reproduire la structure. Bill Gates, patron de Microsoft, a bâti une partie de sa fortune sur les logiciels dits d'"exploitation", dont tous les ordinateurs ont besoin pour fonctionner. Or voilà qu'une vieille idée resurgit des tréfonds de l'idéal libertaire qui marqua les débuts de l'informatique. Pourquoi ne pas profiter des compétences que beaucoup ont obtenues en informatique, pour proposer un système d'exploitation accessible à tous, et perfectionnable par tous ? Un tel système serait bien évidemment ouvert et gratuit. Pas de copyright, de droits de reproduction, de codes inaccessibles. C'est ce que tente, dans une certaine mesure, LINUX, qui propose de télécharger sur son site un tel système. Les conséquences du succès d'une pareille entreprise sont incalculables. Car derrière le système d'exploitation, qui n'est pas le plus coûteux dans cette affaire, c'est bien l'ensemble de l'industrie du logiciel "prêt-à-porter", qui est concernée. C'est d'ailleurs là l'autre partie de la fortune de Bill Gates, qui vend par exemple par millions et à des prix exorbitants, des "suites bureautiques" (traitements de textes, tableurs, etc). |
| Le combat des libertaires qui hantent l'informatique depuis l'origine contre les libéraux, qui ont vu là une occasion d'ouvrir au marché toujours plus d'activités humaines, trouve là un nouveau débouché. On a beaucoup ri à une certaine époque des "shareware", logiciels conçus par des amateurs très compétents (souvent plus compétents que les professionnels eux-mêmes) qui étaient distribués gratuitement. Plus personne ne rit maintenant que le phénomène est en passe de se développer à grande échelle. |
| Ce type de développement serait sympathique si toutefois il n'y avait pas un hic dans l'affaire. Là où les logiciels du commerce sont surtout conçus en fonction de la marge de profit qu'ils permettent de dégager (ce qui explique la frustration de beaucoup de leurs utilisateurs) les logiciels "partagés" semblent surtout conçus, eux, pour satisfaire le goût de leurs concepteurs pour un certain plaisir technique et la recherche d'une esthétique informatique dont les joies qu'elle provoque échappent à beaucoup. Dans les deux cas, le grand perdant est l'utilisateur, qui se retrouve devant des "usines à gaz" inadaptées à ses besoins ou devant lesquelles il est obligé d'apprendre la programmation pour pouvoir s'en servir. Dans les deux cas, l'intérêt du public n'est pris en compte que marginalement. On s'est beaucoup gaussé des entreprises publiques, "bureaucratiques", sièges de "pesanteurs" immenses, incapables d'innovation. Nul doute qu'il y ait eu dans le passé plus de modèles à réformer qu'à imiter. Il n'empêche. |
| On peut continuer à rêver d'institutions qui n'aient pour objectif, en informatique comme ailleurs, que de veiller à l'intérêt public, à la prise en compte des besoins des utilisateurs, au souci d'une innovation adaptée aux besoins. Quelle que soit la forme future qu'elle prenne, une telle institution ne sera d'inspiration ni libérale, ni libertaire. Tout reste encore, donc, à inventer dans ce domaine. n P.B. Le 8 dEcembre 1999 |
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