Regards Janvier 2000 - La Planète

PRISTINA
Reconstruire le Kosovo

Par Ymer Jaka


Notre siècle, qui touche à sa fin, laissera des traces particulièrement sanglantes dans l'histoire des Balkans. En effet, la dénomination de cette partie de l'Europe comme une poudrière a continué d'être justifiée jusqu'à la veille du troisième millénaire. Au début de notre siècle, c'est dans les Balkans qu'a commencé la Première Guerre mondiale et, au cours de toute la dernière décennie du siècle, le sang n'a cessé de couler dans les territoires de l'ancienne Yougoslavie. La guerre du Kosovo marquera-t-elle la fin de ces malheurs ? Le nouveau millénaire sera-t-il l'aube d'une époque où, dans les Balkans, on pourra vivre comme vivent les autres Européens depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale ?

Un des principaux enjeux pour la paix dans les Balkans se joue au Kosovo. L'évolution de la situation dans cette région apportera une des réponses aux questions posées. La guerre de cette année a d'ailleurs déstabilisé tous les pays limitrophes et c'est la prévision de cette déstabilisation qui a poussé l'OTAN à intervenir. Cependant, la fin de la guerre n'a pas éliminé toutes les inquiétudes, car la situation au Kosovo continue de demeurer complexe. Les réfugiés albanais sont presque tous rentrés, mais une partie importante de la population serbe du Kosovo est partie. D'autre part, les relations entre les deux communautés sont plus que jamais tendues.

Toutefois, les villes et les villages du Kosovo, qui étaient devenus des fantômes, ont retrouvé leur agitation habituelle. Les rues sont pleines d'hommes, de femmes et d'enfants et un sentiment de sécurité marque le comportement des gens, bien que la situation soit toujours pleine d'incertitudes, que le deuil ait frappé de nombreuses familles et que la précarité économique et sociale risque de durer longtemps.

Les villes dévastées retrouvent leur agitation habituelle

Les réfugiés albanais, qui ont retrouvé leurs maisons détruites ou incendiées, ont tout de suite retroussé leurs manches pour s'assurer un abri et faire face au rude froid de l'hiver balkanique. Le Kosovo est devenu un immense chantier. Partout on voit des gens affairés, construisant des toits provisoires sur les maisons qui n'ont pas été rasées par bulldozer ou aménageant une pièce dans laquelle toute la famille passera l'hiver. Une partie des matériaux de construction est fournie par des organisations humanitaires (il y en a environ 300 établies au Kosovo) mais la plupart des réparations sont faites aux frais des propriétaires, dans la plupart des cas grâce à l'argent envoyé par la diaspora.

En effet, l'épuration ethnique massive de cette année, l'expulsion de centaines de milliers d'Albanais, ces images terrifiantes présentées par la télévision ou relatées par les autres médias, n'étaient que l'aboutissement d'un processus qui perdure depuis que le Kosovo est tombé sous la domination serbe, mais qui a été accéléré à la suite de la suppression de l'autonomie du Kosovo. Au cours des dix dernières années a eu lieu une épuration ethnique rampante, imposée par des violations systématiques et massives des droits de l'Homme : fermeture des écoles albanaises, renvoi de la majorité des Albanais de la Fonction publique, licenciements massifs abusifs, interdiction des médias en langue albanaise, bannissement de la langue albanaise de l'administration et de la Fonction publique, humiliations auxquelles étaient soumis les Albanais jusque dans leurs propres maisons, condamnation de milliers de personnes à de lourdes peines de prison, allant jusqu'à vingt ans, sans preuves de culpabilité, sur des aveux extorqués sous la torture. Dans ces conditions, un tiers des Albanais du Kosovo, soit environ 700 000 personnes, furent obligés de quitter le Kosovo pour s'installer en différents pays de l'Europe occidentale et aux Etats-Unis. Ce sont ces femmes et ces hommes du Kosovo qui envoient actuellement la plus grande partie de l'argent pour la reconstruction des maisons.

Malgré l'ampleur de la reconstruction en cours, des milliers de familles albanaises vont passer l'hiver sous tentes. Le HCR a déjà distribué 7 000 tentes chauffables. De nombreuses écoles de villages, elles aussi, continueront leur travail sous les tentes. Dans les villes, les écoles sont confrontées à d'autres difficultés : bien que les élèves albanais, après dix ans d'enseignement dispensé en dehors des établissements scolaires, aient enfin pu rejoindre leurs classes, l'immense majorité d'entre elles sont aujourd'hui trop exiguës en raison du grand nombre d'élèves. Nombreuses sont les classes accueillant plus de 50 élèves. C'est directement la conséquence de l'installation d'une partie de la population des villages et des villes dévastés dans les villes épargnées. C'est ainsi que le nombre d'habitants de Pristina a augmenté de 50 % par rapport à celui d'avant la guerre.

Une partie des destructions était déjà faite l'an dernier, au cours des affrontements entre l'UCK et les forces armées serbes. Dans l'impossibilité d'atteindre les combattants de l'UCK, qui pratiquaient la tactique de la guérilla, les militaires serbes se vengeaient sur la population civile. Plus de 2 000 civils, dont environ la moitié étaient des enfants, des femmes et des personnes âgées, furent ainsi tués au cours de l'année 1998, et plus de 300 villages complètement ou partiellement détruits. Cette manie destructrice, programmée et organisée par le régime serbe, a pris des proportions catastrophiques pendant les frappes de l'OTAN puisque plus de 120 000 maisons ont été endommagées, dont 78 000 gravement. Dans les villes, des quartiers entiers, surtout ceux dans lesquelles il y avait des monuments historiques, ont été ravagés. Ainsi, à Peja, 70 % des habitations n'existent plus.

Une partie des capacités industrielles a déjà redémarré

Aux 2 000 victimes de 1998, se sont ajoutées, pendant les frappes de l'OTAN, environ 10 000 autres victimes, tuées par les forces serbes. Bon nombre d'entre elles étaient des enfants, y compris des enfants de quatre ans tués d'une balle dans la nuque, des femmes et des personnes âgées, comme le prouvent les fouilles faites jusqu'ici dans une centaine de charniers, sur un nombre de 400 charniers supposés. Plusieurs centaines de personnes sont aussi toujours portées disparues. Et environ 2 000 Albanais du Kosovo croupissent dans les prisons de la Serbie, où ils sont soumis à de mauvais traitements. Ce sont, pour la plupart, des personnes arrêtées et emmenées pendant la retraite des forces armées serbes du Kosovo. Dans la vie quotidienne, les citoyens sont confrontés à d'autres difficultés, coupures fréquentes d'électricité et d'eau, difficultés de communications téléphoniques, salaires non versés aux fonctionnaires comme aux salariés des entreprises. Toutefois, malgré ces inconvénients, une partie des capacités industrielles a déjà redémarré et la situation générale est en voie de stabilisation.

Un fossé profond divise toujours les deux communautés

Reste qu'un des problèmes les plus importants à résoudre est celui de la sécurisation. Malgré le fait que le nombre des exactions soit en diminution constante, et qu'une partie de la population serbe qui avait quitté le Kosovo commence à rentrer, il reste encore beaucoup à faire dans ce domaine. Un fossé profond divise toujours les deux communautés. La cohabitation d'autrefois entre Albanais et Serbes – qui, pendant les dix dernières années, était devenue une vie les uns à côté des autres – s'est maintenant transformée une séparation complète des deux communautés, avec, dans les villes, un nombre très restreint de Serbesvivant quasiment reclus dans leurs maisons. Les villages mixtes d'autrefois n'existent plus. Les Serbes se sont regroupés dans des villages dont la sécurité est assurée par les forces de la KFOR. Non seulement, la méfiance est profonde, mais on peut même parler de haine entre les deux communautés. La meilleure illustration en est Mitrovica, une ville divisée dans laquelle tous les efforts effectués jusqu'ici pour mettre un terme à cette situation ont échoué.

Cette haine s'explique, côté albanais, par la participation de nombreux Serbes du Kosovo aux exactions et aux crimes commis contre les Albanais pendant les frappes de l'OTAN. En effet, de nombreux Serbes du Kosovo, trompés par la propagande du régime, ont endossé les uniformes de la police ou des miliciens serbes et ont participé aux exécutions de leurs voisins albanais. Maintenant, aux yeux d'une partie des Albanais, tous les Serbes apparaissent coupables et, au cours des derniers mois, ont été l'objet de nombreuses exactions. D'après une information de la KFOR, publiée ces derniers jours, sur 379 personnes qui ont perdu la vie après la fin de la guerre au Kosovo, 135 victimes sont serbes.

Les crimes contre les Serbes sont des actes déplorables, commis par des personnes traumatisées, ou bien par des provocateurs, étant donné que le régime serbe est vivement intéressé à compromettre le KFOR et la MINUK, en affirmant que la fin de la guerre n'a pas apporté la paix au Kosovo. En effet, toute exaction contre les Serbes porte préjudice aux Albanais, d'autant plus que les victimes, dans la plupart des cas, sont des personnes innocentes, étant donné que les criminels sont partis avec les militaires serbes. Toutefois, il semble bien que ce genre de violences soit, classiquement, un phénomène accompagnant les conflits armés. Il suffit à cette occasion de rappeler les règlements de comptes en France à la fin de la Seconde Guerre mondiale. A noter également que le sentiment de l'impunité des criminels, avec à leur tête Milosevic, inculpé par le TPI de la Haye, mais dont l'inculpation a, dans l'immédiat, peu de chances d'avoir ses suites, n'a pu qu'accentuer ses exactions. Une partie de la responsabilité de cette situation incombe à la communauté internationale qui n'a pas créé les conditions nécessaires à une meilleure sécurisation. En effet, sur les 3 200 policiers de l'ONU qui devraient déjà être au Kosovo, seule la moitié est aujourd'hui sur place. D'un autre côté, la formation de la police locale, qui sera sous les ordres de la MINUK, ne fait que commencer avec un premier contingent de 170 policiers qui vient de terminer sa formation théorique, parmi eux seulement 7 Serbes.

Il est absolument nécessaire que toutes les conditions soient réunies pour que tous les Serbes du Kosovo qui souhaitent rentrer puissent regagner leurs foyers en toute sécurité et que le fossé qui sépare les deux communautés soit comblé le plus rapidement possible. Les Albanais et les Serbes, qui ont vécu ensemble pendant des siècles, doivent pouvoir continuer leur vie en commun. Toute épuration ethnique est non seulement inadmissible, mais doit être empêchée par tous les moyens.

Un terme définitif du cycle des guerres des Balkans

Les Etats-nations sont une réalité dépassée. Dans les pays développés partout il y a un mélange de plus en plus grand de populations de toutes origines. Par conséquent, si le Kosovo veut être intégré dans l'Europe, il faut mettre un terme à la violence et entamer le processus de la réconciliation. Ce processus, sans doute long et difficile, est indispensable. Il est nécessaire que Serbes et Albanais se libèrent des spectres du passé, des obsessions de l'Histoire et qu'enfin ils commencent à se tourner vers l'avenir.

Pour que la guerre du Kosovo soit le terme définitif du cycle des guerres qui ont marqué, tout au long de ce siècle, l'histoire des Balkans, un effort énorme doit être accompli tant par chacun des acteurs sur place que par la communauté internationale. C'est ainsi que le Pacte de la stabilité des Balkans tournera véritablement une nouvelle page de l'histoire de cette partie de l'Europe et ouvrira des perspectives nouvelles pour le Kosovo, notamment celles de l'intégration dans l'Union européenne. Les Albanais, peuple de l'Europe parmi les plus anciens, doivent, aux côtés des autres peuples des Balkans, y occuper leur place.


1. Le Monde du 14 décembre 1999.

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