Regards Janvier 2000 - La Planète

BACK FROM SEATTLE
Carnet de bord du député Jean-Claude Lefort

Par Jean-Claude Lefort


L'OMC, défaite par KO au premier round, l'Organisation mondiale des citoyens naît. Pourquoi s'en priver ? Comme on a plaisir à se rasseoir devant un bon film, en ce mois de janvier 2000, alors que les discussions vont reprendre à l'OMC, Jean-Claude Lefort, député communiste, membre de la délégation française pour l'ouverture de l'Organisation mondiale du commerce, ouvre pour Regards son carnet de bord. Retour sur une semaine de bonheur...

Samedi 27 novembre

8 h 45, nous voici réunis à l'aéroport Charles de Gaulle : le ministre du Commerce extérieur, François Huwart, et une douzaine de parlementaires. Destination Seattle via Chicago. Nous nous installons à bord de l'appareil d'Air France. Présage ? C'est un Boeing...

Après près d'une heure d'attente (encore et toujours les retards, Monsieur le Ministre !) notre avion décolle enfin. Les uns sont à leur lecture, d'autres cherchent vaguement à dormir. J'échange quelques mots avec l'ami Jack Ralite qui fait partie de la première catégorie : il lit, il lit, il lit (ce sera d'ailleurs le cas toute la semaine puisque réveillé chaque matin à trois heures il me racontera aux petits déjeuners ses lectures de la nuit...). Les vents contraires sont forts (nouveau présage ?) si bien que l'avion arrivera à Chicago avec deux heures de retard. Nous avons tout juste le temps, valises à la main dans cet aéroport immense, de prendre l'autre avion qui doit nous conduire à Seattle. C'est, encore, un Boeing...

Nous arrivons à Seattle aux alentours de 18 heures (heure locale). Il fait nuit. Il est 3 heures du matin à Paris. Le décalage horaire est détestable : moins 9 heures. Il perturbe tout : le sommeil, l'appétit, les liaisons et communications avec Paris... Nous sommes au bout du monde et cela pour un autre monde...

Dimanche 28 novembre

On se retrouve tant bien que mal dans le hall de l'hôtel. Chacun est "ensuqué"...Nous n'avons pas de réunion immédiate. Avec l'ami Jack Ralite nous décidons de découvrir la ville à pied. C'est une belle ville, moyenne pourrait-on dire, de 500 000 habitants. Nichée dans une baie près du Pacifique, elle est construite au carré, formée de blocs perpendiculaires qui permettent vite de s'y retrouver. Elle part de la mer et grimpe le long de collines. Les rues ressemblent à celles que chacun a pu voir dans les films tournés à San Francisco.

Chacun sait que Seattle abrite deux géants économiques et financiers : Boeing et Microsoft dont le patron Bill Gates est l'homme le plus riche du monde. Le choix de cette ville ne doit donc rien au hasard d'autant que ces deux entreprises sont parmi les premières qui commanditent la troisième Conférence interministérielle de l'OMC qui doit s'ouvrir le 29 novembre. Nous sommes bien aux USA ! Imagine-t-on une conférence de 135 pays se tenir à Paris sous l'égide de Banania et de Ricard ? Impensable ! Pour rentabiliser, les commanditaires ont même prévu d'organiser, pour qui le souhaite et surtout qui en a les moyens, des repas avec tel ou tel ministre à des prix faramineux...

Mais Seattle, c'est aussi une ville jeune et composée de classes moyennes. Les boutiques présentent des produits de bonne gamme à des prix généralement chers. Un sympathique marché à la française longe le bord de mer. Derrière on aperçoit des grues immenses et des bateaux de commerce et plus loin des sommets montagneux enneigés. On trouve tous les aliments sur ce marché, spécialement des fruits de mer géants et des poissons, des pommes rouges qui brillent, des champignons et des bananes Chiquita...

Seattle est dans l'Etat de Washington au nord-ouest du pays (ne pas confondre avec la capitale). Elle est tout près du Canada et de Vancouver, calée dans un écrin de verdure entre mer et une chaîne montagneuse aux neiges éternelles. Elle a été conquise il y a plus d'un siècle mais à la différence d'ailleurs. Son nom – Seattle – vise à rendre hommage au chef indien qui se trouvait là et qui portait le nom de Sealth.

Retour de cette ballade faite dans une fraîcheur relative, nous allons à l'hôtel où le ministre Huwart a invité les parlementaires à déjeuner. Il rappelle les grandes lignes de la politique française et européenne dans cette négociation. Il insiste sur l'importance que le gouvernement accorde à notre présence sur place et sur le rôle que nous pouvons jouer les uns et les autres.

C'est un fait que la France s'est distinguée en la matière. Grâce à de nombreux efforts, dont ceux des parlementaires communistes n'ont pas été les moins pressants, nous sommes le seul pays en Europe dans cette situation : avoir tenu sur le sujet deux débats publics à l'Assemblée nationale et avoir voulu une présence parlementaire dans ce type de négociations généralement opaques et éloignées du politique. Cette première fera des petits, certainement. Car les choses ne peuvent plus désormais, en ce domaine, connaître le sort ancien qu'avait connu l'AMI. C'est un progrès et il est significatif de souligner que le ministre Huwart prendra le plus grand soin, chaque soir, de nous faire un exposé sur les faits marquants du jour. Chaque parlementaire participant à la discussion et donc, en quelque sorte, pesant sur la négociation.

Il est vrai que la délégation des Etats-Unis avaient comprenait 90 "congressmen". Mais le système américain est fondamentalement différent du nôtre, en la matière spécialement. C'est le Congrès qui, de par la Constitution, dispose en effet du pouvoir de négocier avec l'étranger. C'est lui et non l'administration américaine qui dispose de ce pouvoir. D'où une présence massive de députés et sénateurs américains mais aussi d'une situation qui, d'emblée, rend plus complexe la négociation à venir. En effet, que valent les engagements de l'administration dans ce genre de négociations dès lors que le Congrès peut les dénoncer ? Une procédure existe qui permettrait au président d'avoir le pouvoir réel de négocier en lieu et place du Congrès le "fast track". Mais toujours demandé par les présidents ce pouvoir ne leur a jamais été accordé...

La soirée arrive vite entre deux discussions avec des amis, des collègues, rencontrés dans le hall de l'hôtel. L'heure de la réception officielle arrive (18h30). Je n'irai pas, je n'aime pas le genre. Le ministre Huwart nous donne rendez-vous, dans sa suite transformée en bureau, à 19h30. Il nous informe que... rien ne bouge.

En quoi consistent les désaccords ? L'Union européenne souhaite aller au-delà des décisions résultant de l'Uruguay round et, en plus de l'agriculture et des services, inclure dans un cycle large la concurrence, l'investissement, les normes sociales et environnementales. Les Etats-Unis ne se déclarent pas opposés à l'insertion de ces deux dernières questions mais lorgnent principalement sur l'agriculture européenne qu'ils veulent défaire (et refuser le principe de précaution, le caractère multifonctionnel de l'agriculture, imposer les OGM) appuyés par de nombreux autres pays dits du Groupe de Cairns. Quant aux pays en voie de développement, ils sont nombreux à refuser une mondialisation libérale qui les laisse sur le bord de la route, demandent à cette fin un bilan des accords précédents et sont rebelles à l'idée de normes sociales et environnementales qu'ils estiment être brandies pour favoriser uniquement les pays riches.

On apprendra que seuls les "invisibles" sont au travail. Qui sont ces invisibles ? De hauts fonctionnaires en charge de ces questions qui, en formation restreinte, font des tours de tables pour tester non officiellement les positions ou ouvertures des uns et des autres... La diplomatie économique est décidément pleine de ressources ! C'est aussi le cas de la "green room" – la chambre verte – qui réunit une trentaine de pays qui font le point chaque jour de l'avancement des travaux. Cette façon toute spéciale de travailler qui est celle de l'OMC est une des causes de sa faiblesse et de la mise en cause de sa légitimité : les pays du Sud sont pratiquement exclus tandis qu'une trentaine d'entre eux ne disposent même pas d'une mission (représentation) auprès de l'OMC dont le siège est à Genève.

Le besoin de sommeil se fait sentir. Avec Jack Ralite nous n'avons pas faim. Nous allons tenter de dormir...

Lundi 29 novembre

C'est le jour de l'ouverture officielle, fixée à 10 heures, de la troisième Conférence interministérielle de l'OMC. Avec Jack nous avons appris que les ONG françaises se réunissent dans un petit café situé au bout de la ville. Nous avons décidé de les rejoindre à midi où elles doivent faire le point.C'est là un second fait majeur de cette conférence OMC : la présence des ONG. Huit cents, nous dit-on. Les françaises sont nombreuses (ATTAC, DROITS DEVANT !, CNJA, CGT, CGC, CFTC, FO, CFDT, SNES, Confédération paysanne, FNSEA, et une multitude de fédérations agricoles spécifiques).

La ville commence à s'agiter. Le Centre de conférence est juste situé derrière notre hôtel entre la Pike Street et la 7e Avenue. Impossible de s'y rendre. Tous les carrefours y conduisant sont bloqués par des grappes de jeunes assis par terre. La police est devant eux. Elle ne bouge pas. Elle semble tétanisée à l'idée de montrer des Etats-Unis une image répressive à travers le monde Les caméras sont présentes par milliers et les photographes en nombre multiple. L'effervescence monte. Des jeunes nous empêchent très gentiment de passer. Jusque là tout se passe dans la bonne humeur. L'ouverture officielle doit avoir lieu. Les carrefours sont toujours bloqués, chacun par des groupes d'une cinquantaine de jeunes. L'heure de l'ouverture officielle est dépassée d'une, puis de deux heures... Incroyable : il n'y aura finalement pas d'ouverture officielle du "cycle du millénaire" se tenant sur le sol de la plus grande puissance mondiale ! C'est un succès pour la mobilisation citoyenne. Le nouveau début de séance est annoncé pour 15 heures... Madeleine Albright est repartie pour Washington, son discours dans sa poche. Non prononcé...

Avec Jack Ralite nous allons vers le café pour retrouver les ONG françaises. Sur le chemin, des députés japonais et coréens nous reconnaissent. Rendez-vous est pris pour le lendemain pour signer une déclaration commune sur les problèmes agricoles. Nous reprenons notre chemin et Jack ne cesse de me demander l'heure... Non pas qu'il n'ait pas de montre mais il n'en change jamais l'heure, elle est toujours à l'heure d'été française !

Nous arrivons au lieu de rendez-vous. Un café peuplé de jeunes et d'ordinateurs branchés sur Internet. On y retrouve Danièle Mitterrand et Dominique Voynet. Echanges d'impressions, informations sur la manifestation prévue le lendemain sur le lieu même de la grève générale de Seattle en 1917. Les amis de la Confédération paysanne nous informent qu'à 13 heures 30 une manifestation aura lieu devant un Mc Do de Seattle, non loin de là. Nous y allons après avoir absorbé une Bud. Il y a beaucoup de monde, des jeunes principalement. Pacifiques. Ils brandissent des affiches avec des tortues, des dauphins qui ont aussi leur mot d'ordre "nous ne sommes pas des barrières commerciales !" Il y a naturellement José Bové, installé à l'hôtel Vagabond, que nous pourrons saluer malgré la pression médiatique qui l'entoure. Le pourfendeur de la "mal-bouffe" monte sur le toit d'un camion avec un paysan indien. Il harangue la foule dans un américain excellent (il a vécu une partie de sa jeunesse en Californie où son père enseignait à l'université prestigieuse de Berkeley). Il dénonce les OGM, le boeuf aux hormones, l'OMC... Son collègue indien n'est pas en reste. Le pain et le Roquefort sont partagés entre eux...

Nous retournons vers l'hôtel afin d'aller vers le Centre de conférences où le ministre Sautter doit parler dans l'après-midi.

La conférence débute à 15h30 sous la présidence de Charlène Barshevsky dont les premiers mots seront pour s'excuser de ce qui se passe à l'extérieur... Le ministre Sautter parle devant les 135 délégations. Il déclare comprendre les manifestations et propose une Charte de la mondialisation afin de la rendre plus humaine. Ses propos sont tout juste poliment salués.

Dans la soirée nous avons une nouvelle réunion avec François Huwart. Il indique que la commission européenne vient de prendre une initiative avant l'arrivée prévue de Bill Clinton pour mercredi... En quoi consiste-t-elle ? En une reculade sur les subventions à l'exportation de l'agriculture européenne, en une volonté d'insérer à l'OMC les biotechnologies, en la mise en place d'un vague forum permanent sur les normes sociales. Le mandat fixé à la Commission est rogné de 20 %. Et on en est au début... François Huwart fait part des réprobations de la France exprimées au sein du Conseil affaires générales (les 15 ministres européens qui se réunissent chaque jour) et de l'unanimité de l'Europe dans ce refus de l'initiative du commissaire Lamy. Un ministre lui demandant même fermement d'obéir... Mais le coup est parti.

Je rédige un communiqué que j'adresse à Paris "Si l'Union européenne devait poursuivre ses ouvertures inconsidérées, elle subirait le destin de la mouche “ s'ouvrant ” vers le tue-mouches. L'opinion attend autre chose que la poursuite de l'actuelle libéralisation qui charge la mondialisation d'inégalités accrues (...). Si les conditions ne sont pas réunies à Seattle pour un cycle élargi afin de mettre des règles justes là où il n'y a que déréglementation, de remettre la politique à sa place et non en subordination à l'économique, il faut en tirer les conclusions. Céder sur ce point, ce serait céder sur l'essentiel."

Dehors, les choses deviennent moins paisibles. La police s'énerve. Elle charge finalement sans ménagement dans la soirée des jeunes pacifiques. La tension monte, s'exacerbe. Une cinquantaine de Ninjas cagoulés sèment la pagaille, cassant tout sur leur passage. Le maire de la ville décrète le couvre-feu à 19 heures et fait appel à la Garde fédérale... La télévision retransmet en direct et sans discontinuer les assauts de la police qui ne ménage ni les gaz lacrymogènes ni les balles en plastique... Le sang commence à couler. La situation devient détestable et provoque bien des réactions hostiles et réprobatrices dans la délégation française.

Mardi 1er décembre

C'est le jour de la grande manifestation. Elle rassemble 40 000 personnes. Les syndicats américains sont à la pointe. Ils ont repris un slogan de 1917 : "Rien ne bouge sauf les marées." Des mots d'ordre pêle-mêle : "L'avenir ne se négocie pas", "Nous ne sommes pas le monde", "l'OMC nous prive de millions d'emplois", "Nous sommes des citoyens, pas des consommateurs", "La loi des multinationales n'est pas celle de la démocratie", "Au diable l'OMC", "Merci à l'OMC de nous avoir mobilisés".

C'est un succès considérable qui tranche avec ce qui se passe dans le State Convention Trade Center... Le vent continue à tourner... La globalisation des actions prend forme et force. Avec un député apparenté socialiste, Jean-Claude Daniel, nous allons au rendez-vous de nos amis députés japonais et coréens. Nous signons un texte ferme pour nous opposer aux volontés américaines de banaliser l'agriculture. Nous affirmons "l'OMC devrait accorder une attention méritée aux soucis croissants des consommateurs concernant la sécurité alimentaire et la qualité des aliments ainsi qu'aux multifonctionnalités de l'agriculture et de la sécurité de l'approvisionnement alimentaire". Nous sommes d'accords pour jeter les bases d'une Union parlementaire agricole internationale... Inédit.

Une initiative de même nature et de plus grande ampleur sera prise le lendemain avec la réunion de l'ensemble des parlementaires présents à Seattle : la constitution d'une structure internationale permanente de parlementaires chargés de suivre tout spécialement les négociations OMC. Venu de toutes parts, un vent de transparence et de démocratie souffle sur cette organisation que le commissaire Lamy a pu qualifier de "médiévale"...

A cette même réunion des parlementaires, le directeur général de l'OMC, Mike Moore, nous lâchera cette phrase : "D'aucuns pensent : si nous avons fait échouer l'AMI on peut faire échouer Seattle. Cela me met en colère !" Il ne croit pas si bien dire... En écho Sautter lui répond "On ne nous refera pas le coup de l'AMI et de ses négociations secrètes".

Mercredi 2 décembre

La journée doit être dominée par la venue et les déclarations de Clinton. Devant les dockers, en pleine campagne électorale, il déclare comprendre parfaitement les manifestants (les troupes de l'AFL-CIO sont nombreuses...), que leur place ne devrait pas être dehors mais dedans, dans les cénacles de discussion ! Il leur envoie un ultime message qui sera ressenti comme une gifle par les pays du Sud qui se faisaient à l'idée d'une mise en oeuvre progressive des normes sociales "si ces pays n'appliquent pas les normes sociales fondamentales, il faut les sanctionner !" Les applaudissements qu'il récolte seront inversement proportionnels à la capacité de débloquer la situation.

Il ne reste plus qu'une journée avant la fin de la conférence... Les réunions succèdent aux réunions, les conciliabules aux conciliabules, les nuits sont courtes pour les négociateurs qui mettent les bouchées doubles. Le discours globalement ouvert de Clinton ne correspond pas aux attitudes fermées de la délégation américaine conduite par Charlène Barshevsky.

Jeudi 3 décembre

A 5h45 du matin un texte est proposé et rédigé, soumis aux délégations. Il ne correspond en rien aux souhaits devenus contradictoires des uns et des autres. Nous en prenons connaissance vers midi. François Huwart, infatigable, nous réunit. Il exprime ses réserves les plus vives et son scepticisme si les choses devaient rester en l'état. Les négociations doivent encore continuer hors de tout regard. De ce qui me parviendra, le coup de grâce des négociations est donné par le ministre japonais qui coupe sèchement une intervention de Charlène Barshevsky qui prétend lui retirer la parole. Il ne cède pas et continue. Du jamais vu ! Les pays du Sud se sentent renforcés, l'Union européenne regrette l'intransigeance américaine. Les dés sont jetés. C'est l'échec.

Notre joie éclate avec de nombreux amis dans le hall de l'hôtel . Il est tard mais jamais trop tard pour bien faire... Fallait-il encore y croire et peser partout où il fallait peser. A ceux qui nous disaient il y a peu de temps encore "il ne faut pas y aller", que dire aujourd'hui ? Gageons qu'ils auront l'intelligence et l'humilité de tirer les leçons de Seattle et que désormais, rien ne sera pareil. Mais attention, les dangers ne sont pas écartés. Les négociations vont reprendre en janvier 2000 à Genève, au siège de l'OMC, sur l'agriculture et les services. Les volontés adverses restent identiques. Notre expérience, elle, n'est plus la même ! Et l'Organisation mondiale des citoyens est en constitution. .

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