Regards Janvier 2000 - Lectures

ARTS DU TEMPS
Bourgeade, Warum?

Par Gérard Streiff


Le dernier Bourgeade, Warum, est un des plus beaux romans de cette saison (1). C'est un Bourgeade bourlingueur qui nous revient là, traversant les pays, l'Italie, l'Allemagne, la Suède, sautant les continents, l'Europe, l'Amérique, l'Afrique, nous promenant de femme en femme, Karin, Eva, Harriet, Rimma... Et cette bougeotte, loin de tournebouler le lecteur, s'impose à lui avec la force de l'évidence. Derrière cet incessant remuement, un roman prend naturellement forme. Bourgeade bouge et nous, on marche. Pourquoi ? Warum ? "La nature du roman, si elle était connue, les romans seraient faits par ordinateur" écrit l'auteur.

Evidemment, la femme habite Warum, comme elle habite toute l'oeuvre bourgeadienne. En règle générale, elle est grande, solide, décidée, disponible. Pour toutes ses excursions. Car Bourgeade est l'explorateur des embouchures, l'arpenteur des moiteurs, le géomètre des replis, le photographe du corps (la photographie est un de ses hobbies d'ailleurs). Il y a chez lui quelque chose du voyeur surréaliste. Ce sismographe des tressaillements, ce greffier du moindre vertige, invite à l'impudeur. On est un peu, en face de ses textes, dans la situation qu'il connut – il l'a raconté moult fois – face à ce pornographe de Molinier : toutes les bonnes manières s'effondrent dans un bruit de vaisselle cassée. Bourgeade, qui est un peu de la famille d'Apollinaire, d'André Breton, de Georges Bataille, n'est pas à mettre entre toutes les mains, moins pour ce qu'il dit (bien) que pour ce qu'il ne dit pas. Chez lui jamais de bons ni de méchants, de saints et de salauds. Il n'est pas du genre à fabriquer du héros positif (ou négatif). On n'y rencontre que de pauvres bougres d'humains qui font ce qu'ils peuvent. Pour le reste, au lecteur de se faire son idée.

En même temps, Bourgeade n'est pas un homme d'alcôves. Ses amours sont dans le monde ; il ne sépare jamais la petite et la grande histoire, l'individu et la société, aventure et politique. Tout petit déjà, Pierre Bourgeade attendait la révolution. Il l'attend encore. Le plus singulier chez cet homme qui l'est déjà pas mal, le plus déroutant peut-être pour nombre de lecteurs, c'est que cette posture d'homme penché sur le chaudron des passions, il l'assume avec une exceptionnelle économie de mots, un style d'une pureté classique. N'a-t-il pas écrit quelque part qu'il descendait de Racine, par les femmes ? Bourgeade, c'est la simplicité la plus parfaite pour dire le mystère le plus épais, celui du désir. Parlant de Warum, François Nourissier écrit : "Bourgeade écrit comme on faisait au XVIIIe : pas de ralentissements, pas d'amphigouris, aucun effet de beau style. Simplement une prose souple, qui laisse le récit respirer. Proches de nous, Jouhandeau, Léautaud avaient cette qualité, cette préoccupation d'aérer la langue" (2). n G.S.

Pierre Bourgeade,

Warum,

Tristram, 235 p., 100 F


1. Il s'agit d'un texte qu'on a pu lire il y a quelques années, la Nature du roman (J.J. Pauvert), mais réécrit, recomposé, peaufiné. Voir "Pierre et le sexe" de Gérard Streiff dans Révolution de septembre 1993.

2. François Nourissier, "Variations au féminin", le Point, 1er octobre 1999.

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