Regards Janvier 2000 - Lectures

ARTS DU TEMPS
L'expérience du réel

Par Suzanne Bernard


Avec Autoroute, François Bon nous entraîne dans une expérience qui se révèle très vite une étonnante aventure. Il s'agit, pendant une semaine, de rouler en Volvo sans quitter l'autoroute de Lyon, en notant les rencontres, les choses vues, entendues, pour le repérage d'un film. L'écrivain tient son journal de bord, date, heure, lieu, tandis que son compagnon, un cinéaste connu surnommé Verne, filme le vécu avec une caméra dernier cri, sans crainte d'être repéré. Pari fou, car une autoroute, n'est-ce pas par excellence la répétition du rien, la monotonie de l'insignifiance ?

La citation de Georges Pérec, en exergue, annonce d'emblée l'intention : "Interroger l'habituel... comment parler de ces choses communes... comment leur donner un sens... qu'elles parlent enfin de ce qui est." Et Verne affirme : "Filmer l'ordinaire, jusqu'à ce qu'il prouve cette étrangeté qu'il recèle..." Champ libre est donc donné au "hasard", dans une démarche peut-être plus proche des surréalistes que de Pérec, car, finalement, il importe moins de donner un sens que, ce sens rencontré, de le communiquer dans sa vérité brute, inattendue, inouïe.

Il y a les couleurs, la route, le ciel, et puis les gens, leurs histoires. tout cela à la fois bref, fort, et destiné à passer, à être oublié. On est déjà dans un film, la lecture fonctionne au rythme du voyage. Prédominance de la lumière, des mouvements, des visages. OEil aigu, mot exact. Ecriture sobre, réduite à l'essentiel, commentaire minimal. Tacite interdiction de tricher, d'arranger, de détourner les choses. A sa manière, Verne est un poète : "Ne pas faire d'images, assembler plutôt des éclats de temps, capter ce qui change par le temps, sur une seconde ou à peine plus..."

Ainsi se produit, à plusieurs reprises, l'événement-miracle, la rencontre-signe sous l'anodine apparence. C'est alors l'irruption d'un mystère, une beauté, une poésie, de l'insolite, de l'extravagant (il ne faut pas bien sûr dévoiler les histoires...). D'un bout à l'autre du récit, liés à l'écrivain, au cinéaste, nous demeurons en attente, à l'affût, dans cette absolue disponibilité qui est l'état juste pour saisir "la vie".

En même temps qu'une leçon d'être, Autoroute est un message émouvant d'humanité.

François Bon,

Autoroute,

Seuil, 156 p., 59 F

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