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ARTS DU TEMPS |
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| Nous avons reçu de l'une de nos lectrices cette lettre de Nathalie Sarraute. Nous la publions telle qu'elle révèle la difficulté d'être écrivain. |
| 12, avenue Pierre Ier de Serbie, Paris (16e) le 28 mars 1963 |
| Chère Madame, |
| Oui, je me souviens très bien de vous et de ma promesse de vous écrire, et si je ne vous ai pas répondu plus tôt, c'est que j'ai eu une longue grippe qui a duré près d'un mois et qui s'est compliquée des corrections des épreuves de mon prochain livre – ce qui, à soi seul, est une pénible maladie. Mais croyez que j'ai bien souvent pensé à vous et à ce que me dites dans votre lettre, et qui m'a beaucoup touchée. |
| Je comprends parfaitement votre insatisfaction, vos doutes. Je les ai moi-même éprouvés avant d'avoir commencé à écrire, et même après. Il est bien difficile, dans ce domaine, de donner des conseils. |
| Bien sûr, au départ, il y a une certaine impulsion, comme une inspiration, en tout cas, il en a été ainsi pour moi quand j'ai écrit mes tout premiers textes. Mais après, que d'efforts, d'attente, de temps perdu dans des recherches qui n'aboutissent pas, d'heures et de journées qui paraissent gâchées et improductives (je connais un écrivain, et aussi un mathématicien qui m'ont dit l'un et l'autre : "mon état habituel, c'est de ne rien trouver"). |
| L'essentiel, c'est qu'il vous semble que vous avez quelque chose à dire et que la vie dont d'autres se contenteraient ne vous satisfait pas entièrement. Alors, il faut vous abandonner au besoin de vous exprimer – bien ou mal – sans vous demander quelle valeur a ce que vous écrivez, ni ce qu'on en pensera. Chercher seulement à être sincère et à adhérer à ce que vous sentez comme si vous étiez la première personne au monde qui ait jamais senti cela, et alors vous trouverez vos propres moyens d'expression, votre propre forme. |
| Et surtout, vous aurez la joie de vous sentir vous-même, d'utiliser toutes vos possibilités, d'aller aussi loin qu'il vous est possible d'aller. C'est bien ridicule de donner des conseils quand, comme moi, on lutte contre beaucoup de difficultés et qu'on n'a jamais l'impression de toucher le but. Mais je sais qu'une voix amicale fait du bien et que, dans ce domaine, on peut se sentir très seul. Je vous souhaite beaucoup de courage, un peu de désinvolture, et du travail. Et je vous serre la main. |
| NATHALIE SARRAUTE28 mars 1963 |
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