Regards Janvier 2000 - Invitation

ARIANE ASCARIDE
“ Un contre-pouvoir, une contre-culture sont en train de reprendre de la force. Il ne faut surtout pas que ça s'arrête. ”

Par Luce Vigo


Entretien avec Ariane Ascaride

"Je suis d'une culture tout à fait populaire; dans cette culture, il y a ma voix, et ma voix, elle est avec un accent, celui du quartier, de la ville où je suis née, le quartier de La Plaine à Marseille. Cet accent, encore assez présent – mais je pense que même à Marseille les accents bougent, – était très fort quand je suis née. Je ne pouvais pas me présenter au Conservatoire de Paris avec un accent. Il faut avoir l'accent de Tours, on dit que c'est le meilleur accent français! J'étais très contente, parce que, pendant longtemps, au Conservatoire, on ne savait pas que j'étais de Marseille... ”

Il y a ces "accents" qui disent à la fois vos origines et votre itinéraire, ces accents qui parlent de racines, de classes sociales.

Ariane Ascaride : Exactement. On pourrait dire que ces accents, c'est un peu de la schizophrénie mais je dirais plutôt que c'est un comportement d'émigrée intégrée : à partir du moment où, dans Marseille, vous n'avez pas l'accent marseillais, vous êtes obligatoirement un bourgeois, plus votre accent est fort, plus vous êtes prolétaire. Mais quand j'étais môme mon père faisait du théâtre amateur dans La Compagnie des Quatre Vents, née juste après la guerre, très progressiste, dans laquelle il y avait pas mal d'anciens résistants: ils jouaient du Brecht. Il fallait le jouer sans accent. Donc, pour moi, quand j'étais petite, parler sans accent, ç'avait à voir avec le spectacle. Plus tard, quand je suis allée au Conservatoire de Marseille – j'avais entre seize et dix-neuf ans – on a essayé, effectivement, de m'inculquer la manière de marcher, la manière de parler, j'étais vraiment trop populaire, ça coinçait. J'ai mis trois ans à être acceptée par le jury des concours de sortie. J'avais un peu appris comment il fallait faire pour jouer du Musset, le répertoire était quand même plus que classique, très traditionnel. Après je suis venue à Paris...

Pouvez-vous me parler un peu de ce père qui aimait tant le théâtre?

A.A. : Le parcours de mon père, très excentrique, est complètement fou. Disons qu'à ce moment-là il était représentant chez l'Oréal. A côté de ça, c'était quelqu'un pour qui le théâtre était très important. Pour continuer sur les accents et la langue, mon père était émigré italien, et il n'était même pas question que nous, nous parlions italien! Il fallait parler français.

Je vous avais interrompue. Vous êtes donc venue à Paris...

A.A. : Oui, et comment faire ? Je ne pouvais pas me présenter au Conservatoire de Paris avec un accent, puisque nous avions une scène de théâtre classique à passer obligatoirement. Le Conservatoire de Paris est le reflet de la culture française, une culture très centralisée : il faut avoir l'accent de Tours, on dit que c'est le meilleur accent français! J'étais très contente, parce que, pendant longtemps, au Conservatoire, on ne savait pas que j'étais de Marseille. Pendant ce temps Robert Guédiguian avançait dans ses projets. Donc je jonglais.

Robert a un accent bien prononcé.

A.A. : Lui, il n'a pas le problème que j'ai. Je pense que nous, "la bande", nous avons une grande chance, celle d'être arrivés à faire un "melting pot" qui marche très bien. Quelquefois, on me dit: "Mais Jean-Pierre Darroussin est né à Marseille." Jean-Pierre est un pur produit de Courbevoie! Ce qui est bien quand on regarde un film de Robert, c'est qu'il y a un tel mélange d'accents que, au bout du compte, ce n'est plus tellement ça que les gens entendent. C'est l'histoire. Il y en a bien qui disent : "Ah! c'est rafraîchissant, j'ai l'impression d'être en vacances quand je vois Marius et Jeannette..." Quand on voit A la vie, à la mort on ne se sent pas particulièrement en vacances! Mais je trouve que le travail de Robert a quelque chose qui part d'un particulier très centré pour finalement arriver un peu à l'universel, c'est-à-dire que tout le monde entend ce qu'il dit.

J'aimerais que nous revenions sur votre travail théâtral, à votre sortie du Conservatoire.

A.A. : Pour moi, le théâtre, c'est fondamental. Au Conservatoire de Paris mes professeurs s'appelaient Antoine Vitez, Marcel Bluwal. J'y étais encore quand, avec mon frère Pierre, on a créé "Théâtre à domicile" qui présentaient "Aventures", quatre spectacles écrits à partir de textes d'Italo Calvino. C'est un travail qui m'a profondément marquée. A cette époque-là, on faisait du "théâtre/réalité", des pièces pour lesquelles on recréait, sur des scènes de théâtre, des intérieurs de HLM de banlieue. Et Pierre avait dit: pourquoi n'irions-nous pas à l'intérieur de ces tours, proposer des spectacles à domicile et voir comment la magie du théâtre fonctionne et si elle fonctionne encore ? Elle fonctionnait très fort. C'était à Bobigny, en 1979. Ce lien, qui nous unissait, Pierre et moi, nous venait de ce père à la forte personnalité, qui nous avait fait faire à tous du théâtre amateur quand nous étions petits. Après je suis entrée dans ce qui était normal, le théâtre subventionné, je travaillais avec Jacques Rossner, avec Pierre Debauche, et j'ai continué aussi à travailler avec mon frère.

Puis vous avez abandonné le théâtre?

A.A. : C'est vrai que des films se sont réalisés et que j'ai fait ce choix de tourner avec des gens avec qui j'avais envie de le faire. Mais je n'ai pas renoncé au théâtre. Le problème, et j'en parle d'autant plus que je suis confrontée à ça actuellement, j'en suis même un peu furieuse, c'est qu'il n'y a pas de place, en France, pour les auteurs contemporains: Véronique Olmi, qui a eu l'une de ses pièces jouée au Festival d'Avignon par Anouk Grinberg, m'a proposé une pièce de théâtre. Il était question qu'on la joue dans le théâtre privé avec Patrice Cabras comme metteur en scène ; subitement on n'a plus de salle. Et on ne trouve pas non plus de place dans le théâtre subventionné. Je vis, tous les jours, dans une certaine réalité et j'ai envie d'exercer mon métier à partir de cette réalité. J'aime beaucoup Tchékov, mais j'aimerais bien qu'au théâtre on joue des auteurs contemporains français. Le rôle du théâtre, c'est aussi d'intervenir dans le réel, dans une forme d'art vivant. C'est pour ça que je suis en colère. parce qu'il y a des jeunes auteurs qui écrivent, qui ont un mal fou à être reconnus. Alors on fait comment ? Si j'avais des sous, j'achèterais un théâtre et on ne jouerait que des auteurs contemporains.

Quand j'entends votre colère, votre façon de dire votre besoin d'être ancrée dans le réel, je me demande d'où vous vient tout cela ? De votre éducation ?

A.A. : Je ne suis pas une héritière, donc il faut que je me batte pour avoir des sous. Et je suis d'une famille de gauche, j'en ai la culture. j'avais un grand-père anarcho syndicaliste qui se faisait virer des entreprises où il travaillait – il était mécanicien – car il appelait à la grève. Cela fait partie de ma culture familiale, à la maison je n'ai jamais entendu un propos de droite. J'ai toujours entendu qu'il fallait se battre, se faire respecter, qu'il fallait être mieux que les autres parce que comme on n'avait rien, il fallait être irréprochable. C'était un peu lourd à porter...

Le succès de Marius et Jeannette vous a changée?

A.A. : Ça nous a donné plus de possibilités pour faire des films. C'est tout. En plus je n'arrive pas bien à réaliser l'ampleur de ce succès. Ça me fait plaisir qu'on reconnaisse mon travail, parce que je n'y suis pas arrivée comme ça, je n'ai pas de talent inné, j'ai beaucoup travaillé et je continue à travailler beaucoup.

Venons-en à vos débuts au cinéma. Le premier film de Robert Guédiguian, coréalisé avec Jacques Wita, Dernier été, a été réalisé alors que vous étiez encore dans "Théâtre à domicile".

A.A. : "Théâtre à domicile", c'était en 1979 ; on l'a repris en tournée en 1980. Au début de l'année il m'arrivait de sauter dans un train pour rejoindre René Allio qui tournait Retour à Marseille et puis je revenais jouer. L'été on a arrêté le spectacle et j'ai tourné Dernier Eté.

A ce moment s'imbriquaient deux formes de jeu, celui du théâtre et celui du cinéma. D'où vous venait ce goût du jeu ? Pas seulement du père?

A.A. : J'ai le désir, profond, indéniable, de raconter des histoires aux gens. Et puis mes deux frères étaient beaucoup plus âgés que moi. J'étais donc une enfant assez solitaire, et je me suis énormément raconté d'histoires. J'avais un imaginaire en fonctionnement très fort, un peu trop. Peter Pan était mon ami...

Maintenant, ça va faire dix films avec "la bande". Certains de ces films sont-ils, pour vous, des étapes importantes?

A.A. : Le premier film, Dernier Eté, a été une belle histoire parce qu'il a été réalisé un peu comme ça, on a eu l'avance, on ne connaissait personne, et le film sort, est sélectionné à "Perspectives", au Festival de Cannes, recueille un très bon succès d'estime et obtient le prix Georges Sadoul en 1981. C'était un beau cadeau. Après, il y a eu une traversée du désert, beaucoup plus dure, qui a culminé avec Ki lo sa, un film pour lequel j'ai une tendresse particulière. C'est le petit fragile.

Un film très noir...

A.A. : Les films de Robert Guédiguian sont comme des journaux intimes. Ils disent l'état dans lequel il est au moment où il tourne. A l'époque de Ki lo sa on était vraiment dans des difficultés énormes, je ne parle même pas des difficultés financières qui étaient là, mais surtout des difficultés de non-existence dans le cinéma français. Après il y a eu, en 1995, A la vie, à la mort et les choses ont commencé à basculer. Et puis je pense qu'on a avancé, appris plein de choses, appris à travailler, on s'est amélioré, les acteurs dans le jeu, Robert dans la réalisation, et je crois qu'on a inventé une manière de jouer.

C'est-à-dire?

A.A. : C'est très difficile à raconter, ça s'est inventé presque en dehors de nous, pas de manière volontaire. Quand je regarde les films, je vois qu'il y a une alchimie particulière entre nous : quand je joue avec Jean-Pierre Darroussin, je joue avec mon ami, en même temps je joue avec le personnage. Il joue avec moi et il joue avec le personnage. Cette alchimie étrange fait qu'on arrive à une créativité, à une proposition de jeu d'acteurs. Je ne sais pas si on y arrive en dehors des autres films, avec d'autres acteurs, encore que là je suis en train de me rendre compte que, petit à petit, on arrive sur d'autres tournages, avec d'autres metteurs en scène, d'autres acteurs, avec ça, ce drôle de truc.

Vous avez dit que les films de Robert Guédiguian disaient l'état dans lequel il se trouvait. Or il vient de tourner deux films, une comédie et une tragédie... A.A. : Le premier s'appelle A l'attaque, une comédie, un conte de l'Estaque, et qui parle de la création cinématographique, puisque c'est l'histoire de deux scénaristes qui écrivent une histoire, c'est un peu comme la Fête à Henriette. (1)

C'est un thème que Robert Guédiguian n'a jamais traité...

A.A. : Oui, en même temps l'histoire qu'il raconte se passe à l'Estaque, on va retrouver des personnages, des silhouettes avec lesquels, je pense, le public de Robert a de la connivence. L'autre s'appelle la Ville est tranquille, c'est une drôle de chose, je n'ai pas encore vu de projection, il est en cours de montage. Je pense que c'est un film très grave, lourd, ça peut être un film formidable. C'est un film sur la fin du siècle. à travers des destins croisés. C'est un constat de fin de siècle. Ce film m'a beaucoup ébranlée.

Donc c'est un autre des dix films qui marquent une étape pour vous?

A.A. : Oui, il m'a ébranlée. Mon personnage est celui d'une femme qui travaille à la criée, au poisson, qui vit avec un homme. Il m'a secouée parce que ma propre fille a le même âge que le personnage de la gamine qui joue ma fille.

Etes-vous ébranlée par certaines batailles actuelles, celle de l'OMC, par exemple?

A.A. : Je suis quand même assez contente de ce qui s'est passé à Seattle. Au bout du compte, c'est un peu comme David et Goliath. On a une espèce de géant incroyable qui croit être le plus fort, l'opinion publique laisse penser qu'il est inamovible, qu'on ne peut rien faire, que c'est la fatalité. Eh bien, José Bové prouve encore une fois, et pas seulement lui, que la fatalité n'existe pas. Et puis ça me rend les Américains éminemment sympathiques. C'est toujours la même image des Américains qu'on nous montre. En fait il y a des Américains qui se battent, il y en a qui sont dans la merde et il y a des Américains aussi qui sont arrivés à Seattle en disant "non". Je pense que la contre-culture c'est très important et que moi, qui ne comprends rien à l'Internet, il va falloir que je m'y mette : pour une fois l'informatique sert aussi à communiquer dans ce sens-là. Je crois qu'il y a un contre-pouvoir et une contre-culture qui s'étaient un peu assoupis dans les années 80 et le début des années 90. Ils sont en train de reprendre de la force, il faut surtout pas que ça s'arrête.

Et le combat des cinéastes, des acteurs, des techniciens, des artistes, il s'inscrit dans ce contexte ?

A.A. : C'est pareil. Si on attaque l'agriculture, on attaque la culture. Arrêtons de croire qu'il n'existe qu'un cinéma. Il faudrait que les Français se rendent compte à quel point c'est triste... Beaucoup de pays, hors la France, n'arrivent pas à sortir leurs films sur leurs propres écrans. Il faut voir, à quel point, dans d'autres pays, les salles de cinéma sont envahies par les films américains. On dit que le cinéma français est en chute, mais il existe. Il faut qu'on laisse aux auteurs, aux réalisateurs le droit de se tromper, le droit de continuer à avancer. C'est comme ça qu'on crée, on ne peut pas à tous les coups faire un carton, et ce n'est surtout pas en pensant qu'on fait un carton qu'on fera de l'art. Si on fait la somme de tous les films français qui se sont faits, depuis cinq ans, je pense qu'on est un pays qui peut s'enorgueillir d'avoir un cinéma extrêmement vivant.

Vous êtes une battante, pas seulement dans le cadre de votre métier. Récemment vous êtes intervenue au Salon du livre de jeunesse?

A.A. : C'est une manifestation que j'aime énormément. J'habite Montreuil. C'est une habitude chez mes enfants d'aller au Salon du livre, plusieurs fois dans le temps où il se tient. Le thème, cette année, était l'Afrique. Cet été j'étais arrivée un matin sur le tournage de la Ville est tranquille, j'avais pris le journal, et j'ai lu la lettre des deux petits Africains qu'on a retrouvés morts. J'ai eu l'impression que tout ce que je faisais, tout d'un coup était vain. Après, par le plus grand des hasards, au courrier, il y avait une lettre du Salon, qui me demandait d'intervenir. J'ai répondu que la seule chose que je souhaitais faire, c'était lire la lettre de ces enfants qui sont morts pour avoir eu envie de lire. Au Salon j'ai lu cette lettre un matin à cinq cents enfants qui venaient d'un peu partout, et je l'ai relue le soir aux officiels, dans le cadre de l'inauguration. Que tout le monde soit ému, bien sûr, mais ça ne suffit pas. Etre ému un quart d'heure n'a jamais fait survivre quelqu'un quand il est dans un état grave.

Qu'avez-vous dit aux enfants?

A.A. : Je n'ai rien dit d'autre que cette lettre. C'était assez beau. Peu à peu le silence est venu. Ce que j'ai à dire à vous et aux lecteurs, c'est que, ce jour-là, j'ai vu cinq cents enfants avec un tel sens de la responsabilité, une telle lucidité sur le monde, qu'on ferait bien de les écouter un peu plus. Parce qu'ils ont un regard sur le monde. En plus, je les trouve très sympathiques avec nous : ils pourraient vraiment nous rentrer dedans, en disant : "Vous vous êtes vraiment mal démerdé." Ils ont encore une confiance et un espoir, et ils ne nous reprochent rien. Brecht a écrit un poème : "A ceux qui viendront après nous." Il dit quelque chose comme "excusez nous, c'est malhabile d'avoir raté ces choses-là mais c'était difficile". Je pensais à lui, ce matin-là parce que, j'avais juste envie de leur dire ça : "Ecoutez, on n'est pas très bons, mais ça ne veut pas dire qu'on ne se préoccupe pas des autres. Et peut-être que si vous nous filiez un coup de main, pour vous dire parfois comment il faut qu'on fasse, ce serait pas mal". En voyant tout ce monde se jeter sur les livres, s'asseoir dans des coins pour les lire, je me suis dit que quand même une société où il y a du savoir, c'est une société en marche. n


1. Film de Julien Duvivier de 1952 (NDLR).

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