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RENCONTRES PHILOSOPHIQUES Par Arnaud Spire |
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Voir aussi L'école, normes et idéal |
| Le philosophe Charles Coutel* a été l'invité de la seconde rencontre philosophique session 1999 / 2000. Parrainée par le mensuel Regards et l'association Espaces Marx, cette conférence-débat sur l'actualité de "L'institution du citoyen" chez Condorcet suivait logiquement l'éloge philosophique de la laïcité prononcé lors de la séance précédente par Henri Pena-Ruiz. |
| La séance s'est ouverte sur la lecture de l'article33 du "Projet de déclaration des droits naturels, civils et politiques des Hommes", lu par Condorcet à l'Assemblée nationale les 15 et 16 février 1793, au nom du Comité de la Constitution. Confronté à l'aspiration des anciens législateurs souhaitant rendre éternelles les constitutions qu'ils présentaient en les plaçant sous le parrainage de divinités religieuses ou laïques – comme ce fut le cas de Robespierre instaurant "le culte de l'Etre suprême" lors de la fête de la Fédération, le 14 juillet 1790 –, Condorcet estime que "les constitutions, dictées par la Raison, doivent en suivre le progrès". Ce principe est à l'oeuvre dans cet article 33 qui déclare : "Un peuple a toujours le droit de revoir, de réformer et de changer sa Constitution. Une génération n'a pas le droit d'assujettir à ses lois les générations futures et toute hérédité dans les fonctions est absurde et tyrannique." |
| Relecture de Condorcet |
| L'hypothèse de Charles Coutel est que, pour Condorcet, l'institution du citoyen dans une république combine l'acte d'inventer et l'acte de réinventer le lien civique et politique. L'invention de la citoyenneté doit donc songer à se perpétuer au moment même de sa fondation. Cette préoccupation trouve son expression dans l'élaboration du concept condorcétien de "République permanente". Actualiser ce concept, estime le conférencier, fait partie des urgences de cette fin de millénaire. Ne vivons-nous pas aujourd'hui une véritable crise de la citoyenneté à travers la mondialisation, la crise de la représentation politique, la montée des exclusions, le recours à la violence, et le danger qu'une barbarie nouvelle submerge les vertus civilisatrices de la République ? Condorcet se présente à cet égard comme un "instituteur de citoyenneté républicaine". Paradoxe : ne faut-il pas déjà être soi-même citoyen pour instituer la citoyenneté ? Charles Coutel place la philosophie politique de Condorcet comme une articulation indispensable entre celle des Lumières et celle de la Révolution française. Condorcet n'est-il pas lui-même instruit du risque que court tout régime démocratique et républicain de retourner au despotisme et à la barbarie ? |
| Combinant tout à la fois le geste philosophique de Montesquieu – selon qui "fonder" (un régime politique et a fortiori une République), c'est vouloir "faire durer" en prévoyant la nécessaire transformation à venir – et celui de Rousseau selon lequel "instituer" suppose une "volonté générale préalable" et une responsabilité novatrice, rompant avec l'ordre précédent –, Charles Coutel emprunte à Condorcet sa théorie rationnelle du "voeu majoritaire". Ce processus implique évidemment formation et débat citoyens. Le rôle de l'école républicaine, indépendante aussi bien du pouvoir religieux que du pouvoir politique, étant d'éclairer les hommes pour en faire des citoyens. Ici s'inscrit le débat tout à fait contemporain de savoir si la réforme de l'École peut compenser les insuffisances sociales de la République. |
| Malentendus contemporains |
| Charles Coutel énumère un certain nombre de "malentendus contemporains" qui pourraient être dissipés par sa relecture de Condorcet. Le premier concerne l'idée de citoyenneté républicaine, dont on oublie trop facilement que l'exercice doit être permanent et non réservé à quelques-uns. L'actuelle dérive élitiste explique, selon lui, la crise de l'idée de "vertu politique". Le second concerne la dérive de l'idée d'égalité assimilée à une illusion égalitariste qui aboutit à niveler les talents. Le troisième consiste à séparer les idées d'école obligatoire et de suffrage universel de leur finalité républicaine. Un quatrième malentendu concerne la distinction et l'articulation entre "démocratie" et "République" à laquelle se substitue trop souvent l'opposition entre intérêt individuel et intérêt général. |
| Enfin, la raison doit protéger le pouvoir politique contre lui-même, grâce à la formation du jugement critique chez tous, à la rotation des élus, au non-cumul des mandats, etc. Au cours du débat mené par Jean-Paul Jouary, Charles Coutel a été amené à mettre l'accent sur les nombreuses insuffisances citoyennes de l'Education nationale aujourd'hui. Par ailleurs, l'idée selon laquelle l'Europe est une médiation entre la patrie et l'humanité a été réévaluée à la mesure des processus contemporains de construction sociale européenne et de développement des résistances à la mondialisation libérale. |
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* Charles Coutel, professeur en philosophie du droit à l'université d'Artois et président de l'Association des professeurs de philosophie de l'enseignement public. Auteur de Condorcet, instituer le citoyen, aux éditions Michalon. 128 pages, 59 F. |
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L'école, normes et idéal Par Joël Biard
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Les mouvements du printemps dernier
contre la réforme Allègre des lycées ont suscité un bouillonnement de réflexions sur les questions de
l'enseignement. Sur le moment, on a vu pour la première fois depuis longtemps des propositions alternatives
émerger. Quelques mois après, des livres paraissent qui
se trouvent, implicitement ou explicitement, dans le
prolongement de ce mouvement. Henri Pena-Ruiz, qui avait déjà publié il y a un an Dieu et Marianne. Philosophie de la laïcité (voir Regards du mois de novembre et
La Pensée n° 320, oct.-déc. 1999) propose un petit livre
sur l'école revigorant par la clarté de ses positions (1).
L'ouvrage se distribue en deux parties. La première, "Rendre la raison populaire" rappelle quelques principes qui sont au fondement de l'idée même d'école ;
la seconde, "Demain l'école", aborde les enjeux de
la démocratisation en esquissant une critique de la
"raison pédagogique". Si cette démarche pourrait
à première vue faire craindre une approche un peu
déductiviste, le résultat est beaucoup plus dialectique.
Dans la première partie, l'enjeu fondamental
est de savoir si l'école doit, au nom de l'"ouverture",
se réduire à un simple reflet du lieu et du moment,
ou si, pour garder un sens, elle ne doit pas être un effort permanent pour se délivrer de leurs limites au nom d'une certaine idée de l'homme et du citoyen.
En conséquence, tout ce qui, sous prétexte d'adaptation, de "modernisation", de reconnaissance des différences, rabat la logique scolaire sur les contradictions de
la société civile, sur la famille qui condense ces
déterminations immédiates, sur les particularismes
d'un groupe ou d'une tribu, contribue à l'enfermement dans les inégalités sociales et culturelles.
Dans ce cadre, le petit livre d'Henri Pena-Ruiz fourmille
de notes critiques qui mettent à mal l'idéologie qui a dominé toutes les réformes scolaires depuis deux décennies, de remarques contre la codification et la mise en séquences des comportements de l'élève réduit à un "apprenant", contre l'utilitarisme à courte vue qui ne peut être que "l'antichambre de l'ennui"... Mais on y trouve aussi des invitations à penser autrement l'idée de savoir fondamental et de culture générale, ainsi que la dimension citoyenne intrinsèque à l'acte même d'enseigner.
L'auteur, pas plus que personne, n'imagine que l'école échappe par miracle aux inégalités socioculturelles, mais
il cherche à inscrire l'apprentissage de la liberté dans une dialectique de la libération à l'égard de ces déterminations, souvent intériorisées par les aspirations immédiates.
Au passage, le livre pointe on ne peut plus clairement
les causes économiques et sociales de l'injustice, sans nier leur effet sur l'école mais sans s'en accommoder : "Ceux qui font de la société du moment la norme de l'école sont les vrais conservateurs" p. 102). La référence
à l'idéal d'une "humanité accomplie" qui est à la base d'une telle analyse peut-elle laisser indifférents ceux qui
se réclament d'une visée communiste ?
1. Henri Pena-Ruiz, l'École, Flammarion, 1999, 128 p.
On lira aussi avec profit Laurent Jaffro et Jean-Baptiste Rauzy,
l'École désoeuvrée. La nouvelle querelle scolaire, Flammarion, 269 p. |