Regards Janvier 2000 - Les Idées

PHILOSOPHIE CHRONIQUE


Avec Pourquoi la psychanalyse ?, Elisabeth Roudinesco offre un livre d'exceptionnel intérêt, rédigé et construit de sorte qu'un vaste public puisse à la fois mieux comprendre ce qu'est la psychanalyse, et surtout aussi mesurer les enjeux liés à son existence face aux autres moyens offerts pour combattre les souffrances intimes. Il est devenu lieu commun de vanter les progrès et l'efficacité des médicaments "antidépresseurs", comme on peine aujourd'hui à échapper aux discours qui prétendent expliquer enfin "scientifiquement" le psychisme humain par le système neurologique, l'exploration des gènes, les mesures des comportements, etc. Et si, derrière tout cela, se profilait un véritable enjeu de civilisation, c'est-à-dire une question politique au sens où l'on devrait l'entendre ?

Avant d'en venir au livre, une remarque préliminaire : dans une société développée comme la France, la souffrance psychique désormais la plus répandue est la "dépression", état apathique et triste, dont le sujet veut se débarrasser pour retrouver au plus vite le goût de vivre. Cette dépression est-elle une "maladie", ou bien le symptôme douloureux d'un mal plus profond lié à l'histoire singulière et aux conditions de vie ? La question est décisive, car si des moyens existent de supprimer la souffrance sans s'attaquer à ses causes, alors le sujet sera heureux d'être vite soulagé (qui ne le voudrait ?) tout en conservant ce qui faisait problème et menace de surgir à nouveau ; dès lors, on ne peut plus supporter de vivre sans les drogues salvatrices, lesquelles n'ont alors d'autre mérite que celui d'adapter le sujet à son mal et aux conditions de travail et de vie.

Or c'est bien ce recours qui prolifère aujourd'hui – en France plus qu'en tout autre pays – au travers de médicaments comme le Prozac par exemple. Cette "pilule du bonheur" a déjà été consommée par trois millions de Français, neuf cent mille boîtes sont vendues chaque mois, et c'est le troisième médicament le plus vendu dans le monde (près de 25 % d'augmentation chaque année !). A signaler que si son fabricant américain, Eli Lilly, prospère et multiplie les substances chimiques de ce type, et si le Prozac est remboursé par la sécurité sociale, aucune enquête n'a jamais été réalisée par aucun organisme indépendant sur ses effets secondaires (chute de la libido, mais aussi, selon certains Anglo-Saxons, suicides et violences diverses). Au-delà du problème de santé publique que cela recouvre, ce phénomène pose un authentique problème de civilisation, éthique, philosophique et politique, étrangement peu débattu dans la Cité, et que le livre d'Elisabeth Roudinesco soulève avec force. Si les troubles psychiques peuvent être soignés avec la chimie, alors "il ne s'agit plus désormais d'entrer en lutte avec le monde, mais d'éviter le litige en appliquant une stratégie de normalisation" (p.17), en produisant "un homme nouveau, lisse et sans humeur, épuisé par l'évitement de ses passions, honteux de n'être pas conforme à l'idéal qu'on lui propose" (p.23). Prozac, Viagra, anxiolytiques, antidépresseurs... Les médicaments endorment les sujets dans l'ignorance de leurs troubles réels, plus difficiles à cerner il est vrai qu'à anesthésier chimiquement. Le psychiatre Edouard Zarifian le dénonce aussi, en connaissance de cause : "Combien de médecins prescrivent un traitement antidépresseur à des gens qui sont simplement tristes et désabusés" (Des paradis plein la tête, p.32).

Il faut bien réaliser ce que suppose une telle prolifération : l'idée que la vie psychique du sujet peut être réduite et expliquée, donc "guérie", par la connaissance de ses éléments organiques. On a beau savoir depuis des lustres que ce réductionnisme scientiste contredit tous nos savoirs scientifiques et rationnels sur ce qu'est un être humain (E. Roudinesco cite par exemple les travaux de Prochiantz et Edelman, p.74), cette idéologie occupe plus que jamais le devant de la scène médiatique, en liaison explicite avec les véritables campagnes menées contre la psychanalyse, aux Etats-Unis mais aussi en France. Les gènes expliqueraient pêle-mêle l'homosexualité, les suicides, l'alcoolisme, l'adultère, la violence sociale, la schizophrénie, etc. (p.50 et sv.), mais aussi les inégalités de toutes sortes. Cette idéologie scientiste, d'essence conservatrice (et dans certains cas raciste et sexiste), donne lieu à des croisades comme celle d'Adolf Grünbaum (Cf.p.106 et sv.) ou de Sokal et Bricmont (p.139 et sv.) plus récemment, comme la France eut son Debray-Ritzen dans les années 70 (p.127 et sv.). Le trait commun de ces publications est sans doute de confondre sciences de la nature et sciences de l'homme, comme jadis le stalinisme, et de prétendre ainsi écarter tout ce qui ne mesure pas quantitativement, par expérimentation répétitive, comme l'exige toute conception qui nie la spécificité de la subjectivité humaine, au profit de sa réduction au biologique.

Derrière cette imposture théorique se profilent bien des réalités pratiques : le soignant "n'a plus le temps de s'occuper de la longue durée du psychisme car, dans la société libérale dépressive, le temps lui est compté", en même temps que "le mouvement de mondialisation (...) transforme les hommes en objets" (pp. 48 et 49). Ainsi, côté soignants la cure freudienne a des impératifs de longue durée qui contredisent l'actuelle logique économique (p.182) ; et côté patients, transformés en marchandises, on recherche la rapidité superficielle du chimique ou bien encore on a tendance à utiliser la psychanalyse "comme un médicament" (p.192). L'ennui, et de taille, c'est qu'alors on ne "guérit" pas, pour la simple raison qu'on ne guérira jamais d'être un humain, et que ce qui touche à la subjectivité touche à la liberté.

Comme le réaffirme Elisabeth Roudinesco : "Si le terme de sujet a un sens, la subjectivité n'est ni mesurable, ni quantifiable : elle est l'épreuve, à la fois visible et invisible, consciente et inconsciente, par laquelle s'affirme l'essence de l'expérience humaine" (p.61). C'est pourquoi, si les médicaments peuvent être rendus nécessaires pour soulager des souffrances les plus vives d'ordre psychologique, ils ne peuvent permettre l'économie d'un retournement du sujet sur lui-même, pour trouver en soi de quoi épanouir ses capacités propres. Comme le démontrait Serge Leclaire dans sa thèse de 1957, Principes d'une psychothérapie des psychoses, la psychothérapie est le complément nécessaire des traitements biologiques (p.229), parce que d'emblée, "l'expérience du réel suppose l'usage simultané de deux fonctions corrélatives, la fonction imaginaire et la fonction symbolique" (p.185). C'est ce que par une voie autre, et fort stimulante, démontrent Jean-Yves et Marc Tadié (l'un est professeur de littérature et l'autre neurochirurgien !) dans leur récent ouvrage le Sens de la mémoire : "Dès l'enregistrement des sensations, la personnalité de chacun intervient pour en modifier la perception" (p.11), le cerveau articule alors "perception et création" (p.295). Tout atteste aujourd'hui l'impossibilité de réduire la subjectivité porteuse de liberté, à l'ensemble de processus biochimiques qui la rende possible.

Or, souligne Elisabeth Roudinesco, "la psychanalyse est la seule doctrine psychologique de la fin du XIXe siècle à avoir associé une philosophie de la liberté à une théorie du psychisme. Elle est en quelque sorte une avancée de la civilisation contre la barbarie" (p.83). C'est en quoi Freud est indissociable de tout effort de libération humaine : "Tel Socrate, il actualise l'idée que c'est dans le dialogue que le sujet découvre ce qui était refoulé" (p.111).

En ce sens, les campagnes contre la psychanalyse sont en harmonie avec les attaques qui menacent ici et là le rôle scolaire de la dissertation, ou la tradition française de l'enseignement philosophique dans le secondaire. Comme les campagnes réductionnistes sont en harmonie avec le scientisme sous toutes ses formes, dont le libéralisme a besoin pour marchandiser les humains et leurs cultures.

Elisabeth Roudinesco examine de façon suggestive les conditions nécessaires au développement de la psychanalyse : Etat de droit, existence active d'un savoir psychiatrique, éradication des croyances sorcières et superstitieuses, dépassement des régimes dictatoriaux, refus de fétichiser les "différences". A quoi il faut ajouter : "pour que la psychanalyse existe et pour que la rationalité détrône l'idée de possession, il est nécessaire que les femmes deviennent le vecteur d'une contestation des formes de domination qui entravent leur subjectivité. Il y a toujours du féminin à l'origine de la psychanalyse" (p.172). L'auteur n'épargne pas cependant les psychanalystes d'un devoir propre de questionnement : sont-ils adaptés à la "société dépressive" ? Les jeunes générations sauront-elles éviter les pièges qui ont si cher coûté à leurs aînés et faire obstacle aux désastres qui pointent ?

Avec Pourquoi la psychanalyse ?, Elisabeth Roudinesco offre un livre laïque, rationnel et révolutionnaire propre à relancer à grande échelle la réflexion et le débat nécessaires sur la psychanalyse en particulier, et la libération humaine en général. En ignorer les enjeux rendrait dérisoire l'idée même de transformation révolutionnaire.

REFERENCES

Elisabeth Roudinesco,

Pourquoi la psychanalyse ?,

Ed. Fayard, 1999.

Edouard Zarifian,

Des paradis plein la tête,

Ed. Odile Jacob, 1998.

Serge Leclaire,

Principes d'une psychothérapie des psychoses,

et

OEdipe à Vincennes,

Séminaire 69,

Ed. Fayard, 1999 (préfaces et annotations par E. Roudinesco)

Jean-Yves et Marc Tadié,

le Sens de la mémoire,

Ed. Gallimard, 1999

ET AUSSI

Nicolas Abraham,

Rythmes de la philosophie, de la psychanalyse, de la poésie,

et

Jonas et le cas Jonas,

Ed. Flammarion, 1999, (nouvelles éditions, avec inédits, et présentations de Nicholas Rand).

Monette Vacquin,

Main basse sur les vivants,

Ed. Fayard, 1999.

Myriam Revault d'Allonnes,

le Dépérissement de la politique, généalogie d'un lieu commun,

Ed. Aubier, 1999.

Guy Debord,

Correspondance

(vol.1 : 1957-196O),

Ed. Arthème Fayard, 1999, et

In girum imus nocte et Consomimur igni, suivi de

Ordures et décombres,

Ed. Gallimard, 1999.

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