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AN 2000/LE MONDE ANNONCE DES FEMMES Par Muriel Steinmetz |
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Entretien avec Josyane Savigneau * |
| Où en sommes-nous, sur les droits reconnus aux femmes ? |
| Josyane Savigneau : L'interruption volontaire de grossesse (IVG) est un droit fondamental qui me semble partout relativement menacé. Quant à la parité, sans en être une adversaire, c'est à mon sens une mauvaise solution. Faire partie d'une espèce protégée ne me satisfait guère. S'agissant du mouvement féministe, je supporte difficilement celles que j'appelle des "collabo" et qui prennent le pouvoir afin de l'exercer comme des hommes. Il me semble que les femmes ont un grave problème avec la liberté. Simone de Beauvoir l'a bien montré dans le Deuxième sexe. On le voit des deux côtés. Bon nombre de féministes sont devenues des harpies puritaines insupportables. J'ai dû rompre avec des amies américaines. |
| Pour quelles raisons ? |
| Josyane Savigneau : C'est toute la question du "politicall correctness". Doit-on regarder une exposition de Picasso s'il donne des femmes une vision contestable ? Cela va jusque là. Pour ma part, je n'ai jamais aimé les particularismes ; cette façon de nier les singularités. Je n'aime pas les répartitions du type : les femmes, les lesbiennes, etc. La situation me paraît plus souple en France. Au sein du journal le Monde, il y eut plusieurs phases. Quand je suis entrée, il y a vingt ans, de nombreux débats nous agitaient sur la question du viol. La loi Veil avait été votée pour une période probatoire. Nous ne savions pas si elle serait reconductible. Le journal était dirigé par des hommes, assez paternalistes mais sympathiques, sur qui on pouvait exercer un semblant de culpabilisation. Quand leurs enfants ont pris le pouvoir, ils ont dit : "Le problème est résolu. Ne nous emmerdez plus avec votre féminisme" Depuis deux ans, le problème sur la parité fait débat. Lors d'un comité de rédaction au sein du journal, l'influence des hommes a été record. Il est intéressant de voir que ceux-là mêmes qui considéraient les femmes en bloc, ont découvert entre elles des clivages : certaines sont pour la parité, d'autres, comme moi, s'y sont résignée. Pourquoi ? D'abord, l'idée de la reproduction à l'infini du couple hétérosexuel ne me plaît pas. Que la mixité soit de l'ordre d'un homme, une femme, je n'aime pas beaucoup ça. Ma résignation est donc tactique. Il faut en passer par là. Cela dit, si, il y a deux ans, je demeurais profondément pessimiste sur cette société française fin de siècle, outrageusement régressive, ce débat m'a donné un regain d'optimisme. |
| Autre point de divergence : la parité fait l'impasse sur une question essentielle : ce n'est pas parce qu'on le décrète que les femmes vont entrer en politique. Il y faut du désir mais aussi des moyens. Celles qui ont peu de ressources et des enfants à charge, comment les feront-elles garder les soirs de réunions ? La parité ressemble à un but en soi. Or, elle devrait juste être une étape nécessaire. La Politique des sexes (1998), l'essai de Sylvia Agacinski, par ailleurs épouse de Lionel Jospin, est très favorable à la parité. A mon sens, elle soutient trop l'idée que la parité est une panacée. |
| Plus généralement, il est un malentendu fondamental, entre les hommes et les femmes, aussi bien sur le plan privé que sur celui du travail. Nous n'avons pas la même manière de diriger, sauf à être des "clones" d'hommes. On m'a fait longtemps reproche sur ma manière de travailler. "Tu as de beaucoup trop bons rapports avec les gens qui bossent avec toi. Tu n'es pas là pour être populaire." On me jugeait trop conviviale. Par bonheur, les choses ont évolué. Mais, imaginons un instant qu'un homme instaure des relations similaires avec ses collaborateurs, on ne l'imputerait pas à son sexe mais à son caractère. Ce qui m'a déplu, c'est d'être toujours liée à mon sexe. Je pense que les "clones" d'hommes ne sont pas non plus responsables à cent pour cent des choses : on leur demande de diriger en oubliant qu'elles sont des femmes. La façon dont les rapports de force nous ont été imposés, induit un modèle binaire. J'ai vécu l'époque où on virait les hommes de nos réunions de femmes... Mon repère, c'est qu'individuellement, on peut sortir de ce modèle duel. Mais il faut une bonne dose d'humour, au travail comme à la maison. n |
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* Responsable des pages littéraires du Monde, auteur d'une remarquable biographie de Marguerite Yourcenar (Fayard). |