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BRESIL BAROQUE Par Pierre Courcelles |
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Voir aussi La Mission artistique française de 1816 |
| Le Brésil, en cette année 2 000, commémore le Ve centenaire de sa découverte par Pedro Alvarez Cabral et, en cette occasion, offre aux Français une exposition que les Brésiliens eux-mêmes nous envient : "Brésil Baroque, entre ciel et terre", 350 oeuvres de la statuaire religieuse, du XVIIe au début du XIXe siècle. |
| Si on en croit le ministre brésilien de la Culture, Francisco Weffort : "Il s'agit de la plus grande exposition du baroque brésilien de tous les temps et la plus originale, même pour les Brésiliens qui ne voient habituellement la création baroque qu'en échantillons fragmentés et n'ont jamais eu la chance de la voir telle qu'elle est présentée au Petit-Palais". Accueillons comme il se doit ce privilège accordé à la France qui, en 1816, à travers une "Mission artistique" appelée par la Cour portugaise, introduisit au Brésil le néoclacissisme qui y clôturera la longue ère du baroque (1) (Voir encadré). |
| Les soldats du pape |
| Ce qui intéressait avant tout les commanditaires des découvertes de terres non inscrites dans la géographie, aux XVe et XVIe siècles, plus que les épices, c'était les métaux précieux, l'or et l'argent. C'était l'horizon de Pedro Alvarez Cabral lorsque, le 22 avril 1500, ses caravelles abordèrent la côte de ce qui est aujourd'hui le Brésil. Le chroniqueur de l'expédition, Pedro Vaz da Caminha, écrit au Roi du Portugal, Manuel Ier : "Nous ne pouvons savoir s'il y a de l'or, de l'argent, des métaux ou du fer, nous n'en vîmes point. Mais la terre en elle-même a de bons airs..." Ce ne sera qu'à la fin du XVIIe siècle, en 1693, qu'est attestée la découverte d'or dans l'actuel Etat de Minas Gerais, et que commence le "cycle de l'or" qui succéda aux "cycle du bois brésil" (2), du "sucre", du "caoutchouc", et précédera les "cycle du café" et du "cacao". Mais, avant l'or, c'est sous la culture de la canne à sucre, dans la bande côtière du Nord-Est brésilien, au milieu du XVIe siècle, que s'écrit la première histoire du baroque, c'est là qu'apparaissent les premières églises, la plupart construites par les "soldats du pape", comme on nomme les jésuites, qui débarquent au Brésil en avril 1549, à Salvador de Bahia, alors capitale du pays. |
| L'un des historiens de l'art baroque au Brésil, Lourival Gomes Machado, a dégagé les trois grands moments du baroque brésilien : dans un premier temps, les artistes sont dans l'impossibilité de réaliser techniquement l'oeuvre selon les normes européennes, alors même qu'est vive et exigeante l'obligation spirituelle ; viennent ensuite, conjointement, le savoir technique acquis et l'obligation spirituelle ; dans un troisième temps, le savoir technique étant acquis, la structure spirituelle dans ses normes européennes n'apparaît plus comme impérative, même si les artistes continuent à manifester une obligation spirituelle. |
| Le génie métissé |
| Cette périodisation doit être lue dans le cadre de la permanente revendication d'une identité culturelle et artistique conquise selon le processus de l'anthropophagie décrit par Oswald de Andrade (voir plus loin) et qui, en l'occurrence, sert de grille de lecture pour un contexte antérieur à sa formulation, mais qui est vérifiable et démontré par Gomes Machado. Le 3e moment du baroque brésilien est ainsi celui qui correspond à l'exploitation intensive, bien que finissante, de l'or dans la Capitainerie du Minas Gerais (Mines générales) et à l'activité du "génie" (3) de l'architecture et de la sculpture baroque brésilienne, Antônio Francisco Lisboa, (1738-1814), dit l'Aleijadinho (le petit infirme), ainsi appelé du fait d'une infirmité qui, dans son âge mûr, déforma son corps et ses membres. Que l'Aleijadinho soit métisse, fils d'un Portugais, maître d'oeuvre en architecture, et d'une esclave noire qui lui appartenait, n'est pas, ici, indifférent, prend même un caractère symbolique fort. L'Aleijadinho est la dernière grande figure du baroque brésilien, celui qui a su ingérer toutes les normes baroques européennes, les a assimilées et transformées en un art authentiquement brésilien et authentiquement populaire. Les Vierges, les Christs, les Saints, les Prophètes qu'il sculpte sont immédiatement prélevés dans les rues populeuses, affairées et enfiévrées par l'or, de sa ville natale, la capitale du cycle de l'or et le plus important site du baroque brésilien, Vila Rica, aujourd'hui Ouro Preto (4). Il leur confère un caractère profane, qu'on ne rencontre pas ou peu dans le baroque européen : ils sont de chair, de sang et d'os, ouvriers qui extraient l'or pour le compte de la Couronne portugaise, "petit peuple", esclaves, prostituées, commerçants... Un art réaliste métissé et syncrétique dans l'une de ses réussites les plus significatives. |
| La cannibalisation |
| L'anthropophagie était chez les Indiens du Brésil rite d'initiation et de stratification sociale qui doivent être rapportées au système guerrier entre tribus et selon un rituel extraordinairement raffiné. L'ennemi, capturé vivant, était amené au village des vainqueurs où il était honoré et bénéficiait d'un traitement de faveur, recevant les meilleurs plats et la compagnie d'une femme au long des préparatifs du sacrifice qui pouvaient s'étendre sur plusieurs semaines. L'ingestion du sacrifié permettait l'appropriation de ses qualités et puissances, le nuisible étant éliminé au terme de la digestion par la défécation. |
| C'est ce processus de capture-séduction réciproque-mise à mort-incorporation-expulsion qui servira de base à la théorisation du modernisme brésilien avec la publication en 1928-1929 des Manifestes Anthropophages par le poète Oswald de Andrade. Les Manifestes sont à la fois l'affirmation d'une identité qui va chercher ses racines dans l'avant-découverte du Brésil, rejette les valeurs culturelles européennes mais invitent à la "dévoration culturelle" de la création européenne pour la réélaborer sous des formes autonomes. Cette "cannibalisation" qui est toujours d'actualité, permet de baliser l'évolution de l'art baroque au Brésil. Cannibalisation qui, par ses rejets, ses incorporations et ses références, a produit un métissage culturel qu'on retrouvera dans l'oeuvre de l'Aleijandino, lui-même métisse. n P.C. |
| "Brésil baroque, entre ciel et terre", Paris, Petit-Palais, jusqu'au 6/2/2000. Tél. 01 42 65 12 73. En guise de complément, on visitera l'exposition "La grâce du baroque. Chefs-d'oeuvres de l'Ecole de Quito", à Paris, Maison de l'Amérique latine, jusqu'au 27/1/2000. Tél. 01 49 54 75 00 |
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1. Le terme baroque vient de la langue portugaise
où il désigne une perle de forme irrégulière. Après de longues disputes entre historiens d'art, le mot désigne depuis le XIXe siècle l'art, et d'abord l'architecture, qui apparut en Italie au moment de la Contre-Réforme et rayonna ensuite sur l'ensemble de l'Europe,
et jusque dans les terres tenues par les Espagnols
et les Brésiliens en Amérique du Sud. Il succède
et s'oppose à l'art équilibré de la Renaissance,
et c'est ainsi qu'il doit être apprécié plus que comme une antithèse au classicisme. A l'art sévère des années proches du Concile de Trente (1545-1563), succède
le Baroque, art triomphal qui exalte les Saints
et les Martyrs, et qui se caractérise par un optimisme militant qui est loin d'être vide de pensée religieuse (d'après Jean-Pierre Néraudau, Dictionnaire
d'histoire de l'art, PUF, 1985 et Michel Laclotte,
dir., Petit Larousse de la peinture, 1979) 2. Le bois brésil contient un colorant rouge qui servait à la teinture. Cet arbre qui a donné son nom au pays. 3. "Génie universel", écrivait Germain Bazin,
introducteur du nom et de l'oeuvre de l'Aleijadinho dans Aleijadinho et la sculpture baroque au Brésil,
éditions du Temps, Paris, 1963. 4. Ouro Preto, ville classée par l'Unesco Patrimoine culturel de l'Humanité, avec les autres villes du baroque brésilien : Diamantina, Olinda, Salvador et São Luis. Cette dernière fut fondées par les Français en 1612 et son nom se réfère à Louis XIII. Emmenés par Daniel de La Touche, ils avaient l'ambition de fonder la "France Equinoxiale". Mais, trois ans plus tard, les troupes portugaises expulsèrent les Français du Brésil. Définitivement . Nicolas Durand de Villegaignon avait déjà tenté d'établir une "France Antartique" en 1555, en s'installant sur une île de la Baie de Guanabara au bord de laquelle s'est construite Rio de Janeiro. Le rêve brésilien des Français réformés, appuyé par l'Amiral de Coligny, prit fin en 1667, chassés par les Portugais et, malgré l'appui reçu de leurs alliés, les Indiens tamoios et les Jésuites. La France, après l'épisode de 1612, plus jamais ne tentera de prendre de la terre brésilienne au Portugal. |
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La Mission artistique française de 1816 Par Pierre Courcelles
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Le baroque persistera au Brésil jusque dans le premier quart du XIXe siècle lorsque la "Mission artistique française" introduira le néoclassicisme dans le pays. Un acte d'auto-colonisation si on prend en compte le contexte dans lequel s'inscrit cette "Mission" et qui offre l'un des beaux paradoxes de l'histoire du Brésil. A la veille de la prise de Lisbonne par l'armée de Junot, le 29 novembre 1807, la Cour et le gouvernement portugais, 15 000 personnes environ, s'embarquent à destination du Brésil et s'installent à Rio de Janeiro qui est alors une ville encore "brute", peu vernissée, dépourvue des ressources et des commodités auxquelles sont habitués les arrivants. L'exil paraissant devoir durer, on se préoccupe de civiliser la capitale en la dotant des agréments et des attraits de la vie de Cour. Une vie culturelle et artistique doit être montée de toutes pièces pour laquelle on fait appel, en 1816, à une "Mission artistique française", laquelle est composée de... fervents napoléoniens que la chute de l'Empereur a chassée des postes qu'ils occupaient, ainsi Joachim Lebreton, secrétaire de la Classe des Sciences morales et politiques de l'Institut de France ou Jean-Baptiste Debret, peintre d'Histoire, auteur de tableaux à la gloire de Napoléon ou Nicolas-AntoineTaunay, peintre aussi, membre de l'Institut ou encore l'architecte Grandjean de Montigny, Prix de Rome, architecte de Jérôme Bonaparte, roi de Westphalie... L'une des premières tâches de la "Mission" est la création d'une Académie des Beaux-Arts, qui ne verra le jour que de longues années plus tard. Rio de Janeiro conserve quelques édifices construits dans le cadre de la Mission, notamment un bâtiment douanier qui abrite aujourd'hui l le Centre culturel "Casa França-Brasil". Ce qu'il faut retenir, c'est que le baroque, art colonial, fait place au néoclassicisme, art de pouvoir central. |