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L'ECRIVAIN, L'ECRITURE, LE ROMAN Par Suzanne Bernard |
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Entretien avec Denis Tillinac |
| Avec les Masques de l'éphémère (1), Denis Tillinac signe un grand livre. Une sorte de mise à nu d'un écrivain en cette fin de siècle, face à l'époque, à son parcours, à la marche du monde. Authenticité, superbe écriture... Nous le suivons conquis, éblouis, dans ses méditations autour du clocher de son village, ou dans ses pérégrinations en Europe et en Amérique... Ici, aucun doute. Il s'agit, comme il dit, d'un livre d'écrivain qui parle de l'écrivain lui-même. |
| Denis Tillinac : C'est une littérature de l'aveu, pas de la confession (tout a été fait dans ce domaine). Je parle de ma vie intime, non de ma vie privée. Cette littérature engage l'ensemble de la personne. Je revendique l'absolutisme que définit Sartre dans Qu'est-ce que la littérature ? ou Duras dans Ecrire. Ce n'est pas futile, c'est un acte douloureux. C'est ainsi, aussi, que je prends des positions politiques, que j'interviens dans des journaux... Je m'intéresse à tout ce qui se passe dans cette espèce d'aventure baroque de l'humanité. Je m'implique, je me compromets. |
| Il y a l'errance géographique et celle de la réflexion, dans l'improvisation, à travers le temps et l'espace. |
| D.T. : Oui. C'est l'errance d'une conscience en balade. Je me sens tout à la fois médiéval, classique, pré-historique, j'ai l'impression qu'une multiplicité me traverse. Je crois que c'est le sort de l'âme moderne, en lambeaux, fragmentaire... C'est probablement de ce monde moderne que je me sens le moins proche. |
| Vous faites une analyse féroce de la modernité ! |
| D.T. : La modernité est devenue la seule idéologie contemporaine. Elle repose sur un credo technicien absolu. Dans toutes les civilisations, l'homme était sur le fil du présent, évanescent, fragile, adossé à une mémoire, son histoire individuelle, sa famille, son terroir, sa religion, sa culture, etc. C'était dans cette dialectique du présent et du passé que s'inscrivait sa liberté. Cela n'est plus possible. La modernité supprime tous les couples judéo-chrétiens et grecs : Bien-Mal, Vrai-Faux, Juste-Injuste, Beau-Laid... par le couple Branché-Ringard, qui est amoral, amorphe, et course au Néant. La modernité nous dit comment s'habiller, sur quoi rouler, ce qu'il faut manier, penser, consommer. Donc, ce n'est plus la peine de vivre. La dignité d'un être humain, c'est d'être mal dans sa peau. Etre bien dans sa peau, c'est un idéal de cochon, de vache à l'étable. Les dirigeants des quelques dizaines de multinationales qui sont en train de fabriquer l'avenir ne savent rien. Ce sont des brutes et des cons, c'est dramatique. |
| Vous écrivez : "J'écris pour attester une condition d'exilé... Tout écrivain porte la croix, ou l'étendard, de sa marginalité... La mienne fraternise d'instinct avec les nomades, les vagabonds, les proscrits de tout royaume, les déviants de toute norme, les hérétiques de tout dogme..." |
| D.T. : Oui. Il y a cette conscience d'être toujours ailleurs que là où on est, de ne pas être adéquat au monde ni à son rôle social... A vrai dire, je crois que tout pouvoir est malsain (j'ai vu de près comment cela fonctionne). Je n'ai aucun respect pour les puissants parce que je pense que toute hiérarchie est illégitime, je ne supporte pas un certain rapport de servilité... La dignité, c'est d'être toujours du côté de ceux qui se font matraquer. Je suis de culture catholique, tout cela vient des Evangiles.... A 20 ans, je voulais faire la révolution, mais comme Rimbaud, pas comme Guevara. |
| Vous avez préfacé une biographie de Marx. |
| D.T. : Marx est un grand héros romantique, c'est le dernier prophète christique, avec l'image d'un prolétariat souffrant qui va sauver l'humanité... C'était fou. Mais Marx est aussi le meilleur analyste de la société industrielle moderne. Le capitalisme mondialisé lui donne raison. Il a même plus raison aujourd'hui que de son temps. Je crois que le XXIe siècle devra détruire le capitalisme, mais avec des outils mentaux, moraux et d'action politique nouveaux. Il faut produire une véritable théorie critique du système actuel. On ne peut pas vivre sans utopie. |
| Vous écrivez : "Il y a encore des écrivains en Occident comme il y a des héros et des sages". Et puis : "L'écrivain a plutôt vocation à désavouer le monde qu'à le refonder". |
| D.T. : Oui. Un écrivain bien dans son temps, qui reflète la mode, pour moi, ce n'est pas un écrivain. C'est un chroniqueur, un décorateur des classes dominantes. Un écrivain doit éclairer, dénoncer, gueuler et rester libre. Il ne doit pas se prendre pour un idéologue, ni être le conseiller du Prince. Le pouvoir, on l'exerce ou on le subit, il n'y a pas d'intermédiaire. On ne peut pas ronger la machine étatique de l'intérieur. C'est mon expérience. |
| Votre souhait : "rester inactuel" : "Une vie qui se risque corps et biens est incompatible avec la modernité" ? |
| D.T. : L'inactualité vous installe dans la solitude, dans une espèce d'exil intérieur, mais c'est la condition de tout écrivain véritable. C'est dur, on est seul, incompris. Mais être inactuel, c'est ce qui permet de ne pas subir, parce que les modes se succèdent et s'anéantissent l'une après l'autre. Je n'entre pas dans la course folle, je regarde les gens courir... Il y a un désarroi contemporain qu'il faudra bien conjurer d'une façon ou d'une autre. Il s'accompagne d'ailleurs en Occident des conditions matérielles les plus favorables que l'humanité ait jamais connues. |
| Vous démontez le système. |
| D.T. : Il y a trois piliers : le grand capital, la technique et le système médiatique. Cela fonctionne ainsi. Une innovation technique génère trois découvertes qui génèrent dix applications techniques qui génèrent trois cents découvertes, etc. C'est exponentiel, c'est l'idéologie contemporaine. Le "penseur" est mis en retrait. Nous ne sommes pas encore arrivés au moment de penser positivement, de reprendre notre devenir en mains... On est au bord d'une aventure humaine radicalement nouvelle. |
| Votre livre, pour finir, lance un cri d'espoir : "Qu'enfin advienne le temps de l'esprit !"... |
| D.T. : L'économique a absorbé le politique, le scientifique, le culturel... Tout ! Il faut que l'humanité sorte du cycle de l'Economie pour se spiritualiser, se conscientiser... Sinon, elle se fera sauter elle-même, elle en a les moyens.. n |
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1. Les Masques de l'éphémère, éditions La Table ronde, 265 p., 110 F. |