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L'ECRIVAIN, L'ECRITURE, LE ROMAN |
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Entretien avec Michèle Gazier |
| Le Merle bleu (1), c'est le récit d'une relation étrange mais heureuse entre un vieux couple d'ornithologues et un jeune inconnu, mystérieux, qui se dit écrivain. Il usurpe ce titre pour être adopté et s'installer dans leur maison. |
| Valorisante donc, a priori, l'image de l'écrivain ? |
| Michèle Gazier : Tout à fait. En se disant écrivain, il a non seulement une identité mais un statut qui échappe aux normes. Il ne peut pas se dire peintre parce qu'on lui demanderait de voir ses peintures. S'il se disait musicien, on lui demanderait de jouer. Un écrivain n'a aucune preuve à donner. Il dit d'ailleurs qu'il n'écrit pas... Il y a beaucoup d'écrivains, n'est-ce pas, qui se disent tels et qui écrivent très peu... Lui se trouve dos au mur, dos à la mer. Il doit être pris en charge, il est au bout du rouleau. C'est un exilé qui rencontre deux autres exilés : la vieillesse est un exil ! Dans cet exil, tous trois se construisent une île. Je pense qu'il y a un rapport important entre le sentiment d'exil, réel ou imaginaire, et l'écriture. Tout écrivain, d'une certaine manière, est absent de soi et se retrouve dans l'écriture. |
| Pourquoi en avez-vous fait un Maghrébin ? |
| M.G. : Bien sûr, parce que cela fait tilt, aujourd'hui, dans l'esprit des gens. Il y a cinquante ans, il aurait été un Espagnol, il y a soixante-dix ans, un Italien... Peu importe, c'est celui qui vient d'ailleurs. Dès qu'on découvre qu'il vient d'Algérie, il est le salaud, le traître, le voleur... On le met au ban de la société à cause d'une simple ligne dans le journal qui révèle son identité. |
| Le personnage va loin dans l'imaginaire, à cause, aussi, de ce rapport chargé de rêve entre l'écrivain et l'oiseau qui fascine ses hôtes. |
| M.G. : Je me suis interrogée : qui franchit ainsi les frontières ? Les oiseaux. J'ai choisi l'oiseau en fonction du personnage. Le merle bleu est un oiseau solitaire, qui a un beau chant et qui vit dans des paysages brûlés... Sa zone nord de nidification, c'est le Sud de la France, il a été longtemps migrateur. Au fur et à mesure que j'avançais dans l'étude de cet oiseau, j'ai découvert d'incroyables coïncidences avec mon histoire personnelle, il me ramenait à mes origines... Par exemple, le lieu où on l'a le mieux étudié, c'est en Andorre où j'ai passé toute mon enfance, et on a observé un nid de merles bleus près de Sant Julia de Loria, dans le mur du cimetière où sont enterrés les gens qui m'ont élevée. J'ai découvert tout cela plus tard. On est un peu sorcier quand on est écrivain ! |
| Il y a jusqu'au bout le suspense, ce rapport plein de non-dit entre les êtres, cette image d'écrivain exilé, hors du sexe, hors du connu... Pas de sexe dans cette histoire, c'est plutôt rare aujourd'hui ! Et une écriture raffinée, délicate, élégante. |
| M.G. : Il n'existe pas d'écriture masculine ni féminine et s'il y avait eu un rapport sexuel, il aurait été inutile, sans intérêt. Quant à l'écriture, je l'ai voulue ainsi parce qu'on ne peut pas parler d'ornithologues ni d'ornithologie sans un vocabulaire, une grammaire et une syntaxe d'une grande finesse. Les manuels, dans ce domaine, montrent un accès à la nature proche de la poésie. n |
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1. Le Merle bleu, Seuil, 240 p., 98 F. |