Regards Janvier 2000 - La Création

L'ECRIVAIN, L'ECRITURE, LE ROMAN
Le Grand Mystère

Par Suzanne Bernard


Entretien avec Georges-Olivier Châteaureynaud

Des personnages-écrivains apparaissent souvent dans l'oeuvre de Georges-Olivier Châteaureynaud (1). Dans son roman Mathieu Chain (2), une aventure extraordinaire bouleverse la vie d'un auteur. Mathieu Chain, écrivain célèbre d'âge mûr, entend un jour parler d'un livre de lui, Voyageurs sans repos. Or il ne se souvient pas de ce livre, il est certain de ne pas l'avoir écrit... Et pourtant le titre figure dans la liste de ses ouvrages, en tête d'un vieux recueil de nouvelles ainsi que dans un catalogue. Il veut lever le mystère, cherche, mène une enquête. Peu à peu, il entre dans le doute et la dépression. A-t-il vraiment écrit cet ouvrage ? N'est-il pas en train de devenir fou ? L'énigme restera non résolue et pour Mathieu Chain et pour le lecteur.

G.-O. Châteaureynaud :

C'est la quête d'un livre fantôme et l'histoire d'une dérive. Désormais, à cause de cette terrible incertitude, Mathieu Chain doute de lui-même, de son oeuvre, de ce qui est vrai ou faux. Il entre dans quelque chose qui n'est plus balisé, tout se désagrège. Une maison de repos l'accueille, puis il erre, enfin il choisit l'exil dans une île allemande sur la Baltique, une sorte de bout du monde où il termine sa vie. Bien entendu, il n'écrit plus.

Est-ce une manière pour vous de dire la faille, le dérapage qui peuvent se produire de manière tout à fait inattendue dans la création littéraire ?

G.-O. C. : Oui. Mais je crois aussi que la littérature nous protège. C'est une production paradoxale. D'un côté, il y a la mise en danger, le risque inhérents à l'écriture, mais à l'intérieur même de cette prise de risque il y a une sécurité. Tant que les choses fonctionnent, on est dans l'invulnérabilité. La fragilité, le doute, la peur deviennent des combustibles dans le creuset de la création. Mais, sur cette corde raide, si l'on est saisi par le doute, tout s'arrête. Comme Mathieu Chain, on risque de tomber. On a vu cela se produire aussi bien chez des écrivains illustres que chez des inconnus.

Certains pensent pourtant que le doute pour l'écrivain est positif : c'est un moyen pour aller ailleurs, ne pas se répéter, explorer autre chose.

G.-O. C. : Il faut distinguer le doute quotidien qui nous aide à avancer et un doute bien plus grave qui peut nous détruire complètement. Le thème central de mon livre, c'est celui du "sens aveugle". A cause de cet ouvrage dont il ne se souvient pas, Mathieu Chain a le sentiment d'une perte de sens généralisé. Que dit-on dans un livre ? On enchaîne les ouvrages l'un après l'autre, mais la conscience qu'on a de son propos est toujours relative. Même si, au fur et à mesure qu'on écrit, il se produit une grande explication de texte, un examen de conscience qui ne s'arrête qu'avec le dernier mot ou la mort de l'auteur.

Comment les choses se passent-elles au départ ?

G.-O. C. : Je pense qu'on écrit avec une sorte de fond intime, tourmenté, conflictuel. Le malaise, l'inconfort, c'est le fond de commerce de l'écrivain.

Et après ?

G.-O. C. : Quand le fond est extrêmement riche, un renouvellement n'est pas nécessaire. Si la valise est pleine à craquer de merveilles et de complexités, une vie humaine ne suffira pas pour les mettre au jour.

Tout serait alors donné au départ ? Et l'influence de la vie ?

G.-O. C. : Tous les cas de figure sont possibles. Il y a des écrivains qui sont eux-mêmes tout de suite dans la plénitude de leurs moyens, et d'autres qui vont peu à peu se construire. Certains pénètrent de plus en plus profondément dans une espèce d'acquis, de magma intérieur... Mathieu Chain, à soixante ans, a écrit toute sa vie, l'essentiel de son oeuvre est fait et voilà qu'il découvre l'existence théorique d'un livre qui lui échappe, pareil à un immense lapsus... La littérature qui m'intéresse, c'est celle qui est basée sur le grand mystère qu'il y a derrière l'écrivain. Il arrive qu'on ait tellement peur de ce grand mystère qu'on recule sans cesse le moment, soi-même, de se voir. On peut écrire dans le noir complet, la qualité d'une oeuvre ne dépend pas de cela. De toute façon, des pans aveugles de l'oeuvre demeurent. COEest le sens de ce livre énigmatique dont Mathieu Chain ne se souvient pas.


1. En particulier dans ses nouvelles : "Les dernières pages", in le Feu dans la chaloupe. "Trois autres jeunes tambours" in le Héros blessé au bras. "Histoire du pâle petit jeune homme" in le Jardin dans l'île. "L'écolier de bronze" in le Goût de l'ombre. "L'autre histoire", idem.

2. Mathieu Chain, Grasset, Presses Pocket.

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