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L'ECRIVAIN, L'ECRITURE, LE ROMAN Par Suzanne Bernard |
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| Que se passe-t-il aujourd'hui lorsque l'écrivain crée un personnage d'écrivain ou se fait le propre narrateur de son livre ? Quelles histoires naissent, qu'exprime le "je" ? Quelle est la part d'affabulation, de non-dit ? Y a-t-il des messages, lesquels ? Réminiscences, échos, reflets de la vie, projections de soi, rêves, imaginations, fantasmes ? La question est d'autant plus vivante aujourd'hui qu'un nombre non négligeable de romans et de récits de ce type ont paru récemment. D'emblée, un constat : l'extrême diversité de ces personnages d'écrivains, leur originalité – aucun ne ressemble à l'autre – ainsi que la grande variété des thèmes, des histoires. Dans le domaine, tout semble possible, du récit réaliste aux évocations les plus mystérieuses. Le couple écrivain-écriture fonctionnerait-il dans ces conditions mieux qu'ailleurs ? |
| Dans Une aventure sentimentale, Alain Nadaud (1) développe l'énigme d'une passion d'écrivain dont le mystère n'est jamais levé directement. "Chaque matin, qu'il neige ou fasse soleil, et même le jour de Pâques, je ne dérogeais point à la règle : assis à ma table de travail placée devant la fenêtre, je guettais le moment de son apparition..." La prose raffinée du XVIIIe siècle tisse à merveille les sens cachés, les allusions, les ambiguïtés qui célèbrent l'aimée, l'Ecriture, femme, muse, chimère, passion folle, éternel désir... C'est très beau. On ne peut s'empêcher de penser au héros de Thomas Mann, Gustave Aschenbach, l'écrivain vieillissant de la Mort à Venise (2), dont le désir d'écrire se confond avec la Beauté et la Mort ("Jamais il n'avait senti la volupté du Verbe plus délicieusement, jamais si bien compris que le dieu Eros vit dans le Verbe..."). |
| L'Ecriture – muse, chimère, passion folle, éternel désir |
| Michael Cunningham, lui, dans les Heures (3), joue aussi avec d'étranges correspondances, cette fois, à travers le temps, en mêlant trois femmes et trois histoires, Virginia Woolf, au centre, avec son héroïne Mrs Dalloway. La femme écrivain, et tous les autres personnages apparaissent comme des personnages de roman, "mais, déclare Michael Cunningham avec humour, j'ai tenté de rendre aussi fidèlement que possible les détails de leur vie telle qu'elle s'est déroulée par une journée fictive de 1923". La fiction rejoint la réalité avec une virtuosité éblouissante. Ce roman, confirme que son auteur est bien le grand écrivain américain révélé en 1990 par la Maison du bout du monde que Belfond a l'heureuse idée de rééditer. En 1932, deux ouvrages se sont affrontés pour le prix Goncourt, Voyage au bout de la nuit de Céline, et les Loups de Guy Mazeline. On connaît la suite... Eugène Saccomano, avec son roman, Goncourt 32 (4), hardiment développe, imagine, travaille les détails, éclaire les faits. L'exergue donne le ton : "Ce livre n'est pas tout à fait une oeuvre d'imagination. La part du vrai ? A chacun de la deviner, à tous de l'oublier." C'est l'histoire de l'histoire. Céline, les autres, plus vrais que nature. L'esprit, le ton, ressuscités, d'une époque. |
| Maisons d'édition, sélections, condition de l'écrivain |
| Réflexions sur l'écriture, sur l'image de l'écrivain, exploration, aussi, du milieu littéraire. Là il y a certes beaucoup à voir, à dire... Il y a une dizaine d'années, dans le Comité, confessions d'un lecteur de Grande Maison, Michel Deguy (5) avait étalé au grand jour ce qu'il est convenu de taire, "quelques secrets du secret bien gardé". Issu de la Grande Maison, Première ligne de Jean-Marie Laclavetine (6), est un roman inspiré par les "écrivains anonymes" auquel il est dédié, à savoir tous ceux et celles, de plus en plus nombreux, qui écrivent dans l'ombre et répandent leurs manuscrits dans les maisons d'édition dans l'espoir d'être édités. C'est brillant, drôle, souvent cruel. A décoder, bien sûr. "Malgré tout, malgré le monde, contre le monde, contre eux-mêmes, ils continuent d'écrire. Il y a de la beauté dans cette obstination de boeuf au labour et tant de souffrance – voilà ce qui les rassemble le soir dans l'arrière-salle du Caminito, voilà ce dont Cyril veut tenter de les délivrer"... dans son club d'entraide mutuelle de désintoxication de l'écriture, pour finir par succomber à son tour de cette maladie dont il voulait sauver les autres. Cyril l'éditeur, le lecteur blasé, noircit des feuilles, se relit, biffe, raye, déchire... Le titre de son récit : Première ligne... Spirale. Le fonctionnement littéraire des maisons d'édition, la sélection éditoriale ont fait l'objet d'une excellente étude : "Comment on a refusé certains de mes livres, contribution à une histoire sociale du littéraire", de Anne Simonin et Pascal Fouché, qui a paru dans Actes, la revue que dirige Pierre Bourdieu, en mars de cette année. On ne saurait trop conseiller aux écrivains anonymes (et aux autres) de lire ce numéro qui fait le point sur bon nombre d'aspects mal connus de l'édition. Travail sérieux, indiscutable, implacable, hélas ! Il y a du pain sur la planche pour les écrivains qui, dans la fiction, veulent approfondir la situation de leur condition laquelle, tout le monde le reconnaît, se détériore de jour en jour. . |
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1. Alain Nadaud, Une aventure sentimentale,
éditions Verticales, 175 p., 90 F. 2. Thomas Mann, la Mort à Venise, Fayard, L. de Poche. 3. Michael Cunningham, les Heures, traduit de
l'américain par Anne Damour, Belfond, 245 p., 110 F. 4. Eugène Saccomano, Goncourt 32,
Flammarion, 250 p., 110 F. 5. Michel Deguy, le Comité, Champ Vallon, 1988. 6. Jean-Marie Laclavetine, Première ligne,
Gallimard, 245 p., 110 F.
Actes, revue, 126-127, mars 1999, Seuil, 128 p., 95 F. |