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RESSOURCES Par Olivier Frachon * |
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Voir aussi Une marchandise pas comme les autres |
| Une vague de restructurations et fusions a suivi la généralisation en Europe de la concurrence dans l'électricité et le gaz. L'existence d'entreprises publiques permet d'y faire face. La volonté politique doit être au diapason de l'exigence de limitation du pouvoir des marchés. |
| C'est au moment où la résistance aux marchés et à la domination croissante des groupes multinationaux dans la vie économique prend une dimension nouvelle que le secteur énergétique est confrontée à une généralisation du marché. Quelques semaines avant l'échec de la conférence de Seattle les autorités américaines espéraient y inclure toutes les activités et services relatifs à l'énergie! |
| En quelques mois, la plupart des groupes nationaux ou multinationaux, électriciens, gaziers ou pétroliers se sont lancés dans des offres publiques d'achat ou d'échanges, dans des achats d'entreprises qui modifient profondément la structure et les activités du secteur. Des évolutions technologiques, l'acuité d'enjeux nouveaux tels la pérennité et l'accès aux ressources, l'impact sur l'environnement coïncident avec ces modifications. Des sommes faramineuses sont mobilisés dans ces opérations de croissance externe, d'achats de parts de marché dont l'objectif réside dans la maîtrise des ressources, de la production et de la distribution de l'énergie; sommes détournées de l'investissement productif au profit des marchés financiers. |
| L'exigence de rentabilité des capitaux mobilisés qui en découle immédiatement conduit aux réductions d'emplois, à celles des capacités de production, de recherche et développement. En outre les incertitudes et la volatilité des prix, conséquences de la guerre concurrentielle à laquelle se livrent ces groupes, obscurcissent toutes perspectives de long terme : dans un secteur caractérisée par le poids des investissements la rentabilité n'est possible qu'avec la garantie de débouchés sur des décennies. En France la méga-fusion Elf-Total-Fina voit la naissance du 4e groupe pétrolier-gazier mondial dont l'un des axes de développement réside dans la production d'électricité. Suez-Lyonnaise, dont 70% du chiffre d'affaires provient de l'énergie se présente comme groupe multi-énergie, premier producteur indépendant d'électricité en Europe et distributeur de gaz en Belgique. |
| Ces concentrations, la domination qui en résulte sont contradictoires avec les conditions d'un développement durable au service de l'emploi, de la réduction des inégalités et des enjeux environnementaux. La capacité d'intervention publique dans ce secteur économique est en jeu, comme la capacité du pays de se doter d'une politique énergétique et de contrôler sa mise en oeuvre. Faut-il s'y résoudre ? |
| Concurrence ou... |
| Notre pays présente la caractéristique d'une présence forte de l'Etat grâce à lOEexistence d'entreprises publiques fortes. Electricité de France, Gaz de France, Charbonnages de France, le Commissariat à l'Energie Atomique, Cogema et Framatome constituent des outils performants, forts de personnels qualifiés, de la maîtrise de technologies modernes et créateurs de richesses. Mais peuvent-ils le rester dans un secteur en profondes restructurations, a fortiori quand les stratégies qui prévalent en leur sein développent la concurrence, cassant coopérations et synergies qui avaient prévalu à leurs réussites ? |
| Ainsi, alors que tout plaide pour le développement de solutions alliant la complémentarité des énergies, EDF et GDF se livrent une concurrence féroce, n'hésitant pas à éclater leurs services communs. La direction de GDF fait de la privatisation et de l'entrée au capital d'Elf-Total-Fina et d'un autre gazier européen son objectif premier. Ce qui aurait pour conséquence immédiate l'éclatement du service public ! |
| Renforcer la capacité d'intervention publique face au marché passe par la construction d'un véritable projet de développement économique et industriel pour ces entreprises publiques. Un projet assis sur la volonté de répondre aux besoins nombreux existants dans le pays et au service de l'emploi. Un projet qui s'appuie sur la construction d'un pôle énergétique au sein duquel le secteur public jouerait un rôle moteur. |
| Tout d'abord en renforçant le service public de l'électricité et du gaz pour le mettre véritablement au service des populations, des collectivités territoriales au service de l'aménagement du territoire et de l'environnement. Dans l'immédiat la fusion entre EDF et GDF et un partenariat renforcé avec Charbonnage de France ne sont-ils pas à l'ordre du jour pour élever le contenu du service public et l'étendre aux usages de l'énergie, pour développer les activités multi-services et multi-énergies alliant gaz, électricité et chaleur ? Par exemple, confrontés à des questions nouvelles qui appellent des solutions inédites ; le service public de l'électricité et du gaz par essence centralisé doit se transformer pour mieux prendre en compte les besoins des collectivités locales, pour développer les solutions énergétiques locales notamment les énergies renouvelables et les économies d'énergie. Pourquoi réserver ces activités nouvelles aux seules grands consommateurs d'énergie et ne pas les proposer aux communes, aux PME, aux consommateurs domestiques. Une efficacité énergétique plus grande contribuerait autant à la réduction des factures qu'à l'environnement ! Préserver la filière industrielle nucléaire française, préparer les moyens de productions du futur, renforcer la sûreté et résoudre la question des déchets nucléaires exige de renforcer les liens entre EDF le CEA, Cogema et Framatome. |
| ... complémentarité ? |
| Pour autant faut-il rester sans agir face à la puissance des groupes pétroliers ou de services ? Le développement d'un secteur public est le moyen de la contrecarrer pour imposer des coopérations et des partenariats en matière d'approvisionnement énergétique et en matière de services aux collectivités locales, dans l'élimination des déchets ménagers urbains. |
| Cette construction, à l'opposé des meccanos industriels chers aux cabinets ministériels ne peut exister sans les salariés, les élus, la population elle-même. Sa mise en débat permettrait de préciser les contenus et de répondre aux attentes de l'opinion publique en matière de transparence et de maîtrise des décisions. |
| La nationalisation des entreprises publiques retrouverait tout son sens : assurer un service public moderne mais aussi permettre l'intervention publique et démocratique dans un domaine important de l'économie. Non seulement pour limiter le poids des multinationales et du marché mais pour imposer qu'ils se mettent au service de l'intérêt collectif. La construction de ce pôle, que les fédérations CGT du secteur mettent en débat avec les salariés ne constitue-t-elle pas un enjeu de société, l'exemple de travaux pratiques ouverts à toutes les forces qui recherchent des alternatives au libéralisme ? |
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* Syndicaliste. |
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Une marchandise pas comme les autres Par Jackie Viruega
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Ouvrage collectif rédigé par un groupe de syndicalistes du GNC (1), Une nouvelle énergie sociale (2) veut montrer les enjeux des bouleversements du secteur de l'énergie, les changements rapides qui affectent les métiers des ingénieurs, des cadres, des techniciens, majoritaires dans ce secteur (600 000 Ictam sur un million de salariés) et la nécessaire adaptation du syndicalisme à la nouvelle donne. Il y réussit remarquablement, en particulier parce qu'il donne au lecteur, de manière concise, des repères clairs et précis sur l'énergie, sujet qui pâtit, sans doute, de rester cantonné aux débats de spécialistes.
"La Bourse ou l'énergie, il faut choisir !" écrivent les rédacteurs, qui montrent comment, s'opposant de front à un développement industriel au service de l'intérêt général et de l'emploi, "les capitaux privés ont choisi de contrôler directement les sources d'approvisionnement", notamment par des fusions-acquisitions gigantesques dans les secteurs du gaz, du pétrole, du charbon, de l'électricité. Contraintes par les effets dévastateurs de la mondialisation et la fuite en avant dans la déréglementation, les directions d'Elf, EDF, GDF, du CEA, de Total, des Charbonnages de France, de Framatome, de la Compagnie générale de géophysique, mettent en oeuvre la même politique, dont l'objectif essentiel consiste à augmenter à tout prix le taux de rentabilité des capitaux employés. Au détriment le plus souvent de la variable coût du travail, il va sans dire. Donc du travail qualifié.
Le constat est clair : le divorce est patent entre les stratégies patronales et les aspirations des personnels d'encadrement, comme en témoigne l'exemple récent d'Elf. Ils sont, de plus, à leur corps défendant, à la pointe en ce qui concerne la diversification des contrats de travail et leur précarisation et l'apparition de formes d'emploi atypiques (télétravail, sans bureau fixe, etc).
Les auteurs avancent des propositions – qui "capitalisent" une réflexion de longue date – à la fois pour une "politique énergétique responsable, fondée sur une vision à long terme des ressources disponibles, le développement des atouts nationaux, industriels et de recherche, des coopérations européennes et internationales, la prise en compte des exigences environnementales" dans les conditions actuelles ; et pour une autre manière de travailler à l'intérieur de l'entreprise ("le postulat qui stipule que les directions déterminent seules le pourquoi et que les cadres n'exercent leurs responsabilités que dans la mise en oeuvre du comment doit être remis en cause").
Logiquement, ils plaident pour des stratégies syndicales renouvelées et plus opérantes (voir notamment le chapître "dépasser le corporatisme d'entreprise"), annonçant pour juin 2000 une Union fédérale des ingénieurs, cadres, techniciens, agents de maîtrise CGT des Mines et de l'Energie, dans laquelle se refonde le GNC, et qui poursuit le regroupement des syndicats CGT des Mines et de l'Energie, l'ensemble du secteur comprenant notamment les mines, l'extraction pétrolière, les entreprises sous-traitantes de l'énergie et les filiales des grands groupes du secteur.
1. Groupement national des cadres,
fédération CGT de l'Energie.
2. Grégoire Nicolas (collectif),
Une nouvelle énergie sociale, Editions sociales, Paris, 1999, 200 pages, 70F. |