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FORUM/RECHERCHE/ANALYSE Par Jean-Claude Oliva |
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Entretien avec LUCIEN SEVE * |
| Qu'est-ce qui a échoué à l'Est ? Quelle perspective de changement social après les désastres du siècle ? Quelle conception du communisme et quelle organisation révolutionnaire pour notre temps ? C'est un vaste chantier qu'ouvre un livre-événement (1) à quelques mois du congrès du PCF. |
| D'emblée vous prétendez que ce n'est pas le communisme mais le socialisme qui a échoué à l'Est. N'est-ce pas un tour de passe-passe un peu trop facile ? |
| Lucien Sève : |
| C'est, au contraire, le point crucial. Naturellement, si l'on prend "le communisme" au sens trivial, si répandu, où l'expression recouvre pêle-mêle Marx et le goulag avec le PCF au milieu, la déroute de ce qui est né en 1917 concerne "le communisme". Dire que ce n'est pas lui qui a échoué, n'a strictement rien à voir avec une tentative aussi dérisoire que scandaleuse de nous laver les mains de ce qui est arrivé. C'est même le contraire. Je m'explique en posant la question : la fin de la RDA, par exemple, n'est-ce pas celle d'un pays qui se donnait expressément pour socialiste et non pas communiste, et que dirigeait un parti, le SED, s'intitulant lui-même socialiste et non pas communiste ? Or, sous cette distinction de portée capitale entre socialisme et communisme, réside justement à mon sens tout le drame de la longue histoire qui va du Manifeste communiste à l'écroulement de l'URSS, union de républiques socialistes et non communistes. Alors que l'idée marxienne du communisme est celle du dépassement de toutes les grandes aliénations historiques de l'humanité – politiques, biographiques, spirituelles et non pas seulement économiques –, le mouvement dit communiste n'a guère retenu que l'objectif socialiste d'appropriation publique – en fait étatique des moyens de production, ce qui n'a fait que substituer une aliénation à une autre, l'ambition toute différente du communisme étant renvoyée à la rhétorique de "l'idéal". Je dis que là prend racine le drame dont nous émergeons à peine : dans cet abandon théorique et pratique du communisme, à l'époque même où la crise du capitalisme, s'élargissant en vraie crise de civilisation, commande d'engager sans délai le dépassement progressif de toutes les aliénations historiques. Voilà où je situe notre lourde responsabilité. S'il y a tour de passe-passe, il est donc du côté du discours dominant qui veut à toute force que l'échec soit celui du "communisme", et on comprend bien pourquoi : pour tenter de disqualifier d'avance sous cette appellation confusionnelle la grande entreprise devant laquelle nous sommes, celle de revaloriser hardiment le communisme comme tâche de notre temps en apprenant enfin à faire de la politique au quotidien avec lui. |
| Communisme naissant ou déshumanisation finale", écrivez-vous pour résumer les dilemmes de notre époque. Que mettez-vous au juste sous ces mots ? |
| Lucien Sève : |
| "Déshumanisation", tout le monde l'accordera, je pense, à l'époque de l'horreur économique mondialisée et du génocide sans cesse recommencé. Mais "finale" ? Le passage où j'avance le mot a en vue autre chose encore : le risque croissant de dérapages irrattrapables vers des cauchemars anthropologiques sans retour. Et cela à cause d'une conjonction à faire froid dans le dos entre le niveau inouï de puissance auquel commencent d'atteindre les savoir-faire à base scientifique et le niveau non moins inouï d'irresponsabilité vers quoi nous entraîne leur pilotage en aveugle par la rentabilité financière à court terme. Tout se met à changer dans l'ordre de grandeur des pouvoirs humains en des domaines cruciaux comme la modification du vivant ou l'intelligence artificielle, la technologie militaire ou le contrôle des consciences, dans la prise en main de la condition humaine même, et cela bien souvent sans l'ombre de finalité ni de maîtrise démocratiquement concertées. Au train où s'accumulent les plus inquiétants des possibles – exemple entre cent : aux USA un couple infécond peut acheter sur catalogue, selon leurs caractères génétiques réels ou supposés, des embryons congelés à implanter –, est-ce jouer les Cassandre que de demander : l'humanité survivra-t-elle comme espèce civilisée en 2 084 ? Répondre oui n'exige à mes yeux rien de moins que de commencer très ambitieusement à résorber une si formidable aliénation, à orienter tous ces possibles collectivement réappropriés vers une société de plus haute éthicité en amorçant des transformations communistes. "Communisme naissant ou déshumanisation finale", c'est en somme une expression plus exacte de ce que disait jadis la formule "socialisme ou barbarie". |
| Mais n'est-ce pas une tâche trop lourde ? Echec du "communisme" à l'Est mais aussi, vous le notez justement, à l'Ouest où nul dépassement du capitalisme n'a pu être engagé. Il nous faut "douter de tout", même de Marx, dites-vous, dans un monde où tout a changé. Décidément peut-on encore ranimer le communisme, sans guillemets ? |
| Lucien Sève : |
| Très lourde, c'est évident : nous qui ne renonçons pas à "transformer le monde" ni à changer la vie, nous repartons de fort bas. Mais trop lourde ? Non, si l'on sait prendre appui sur les contradictions rusées de l'histoire. Ainsi l'effondrement du socialisme stalinisé est, en un sens, une défaite historique que nous n'avons pas fini de payer, mais plus encore, c'est la levée d'une terrible hypothèque, la dissociation enfin possible de la visée communiste et de la société du goulag. Voilà qui permet de rouvrir vraiment la perspective d'une transformation sociale radicale. De même, la domination désormais mondiale du capitalisme financiarisé pèse affreusement lourd, mais, ayant gagné presque sans partage, il a perdu par là même tout alibi quant aux infinis malheurs du temps présent : horreur économique et gâchis écologique, dégénérescence mafieuse de la politique et dénaturation vénale de la culture, qui donc est-ce d'autre que lui ? Voilà qui aide à faire saisir que rien d'essentiel ne changera sans son dépassement progressif mais résolu. Aussi bien ce qui frappe, dix ans seulement après la fin du Mur de Berlin, n'est-ce pas somme toute la rapidité avec laquelle s'est mis à évoluer le rapport général des forces ? Qui aurait cru en 1989 que nous en serions déjà où nous en sommes aujourd'hui en France avec l'essor de mouvements sociaux de nouveau type, à l'échelle internationale avec ce qu'a suscité la réunion de Seattle ou, dans l'ordre de la pensée, avec l'éclosion foisonnante de travaux d'inspiration marxienne sur les plus diverses questions ? Manifestement, l'heure est à l'audace dans l'ouverture théorique et pratique de grands chantiers pluralistes visant à engager le dépassement du capitalisme, qu'ils concernent par exemple la sécurité d'emploi et de formation ou le pilotage des politiques de santé, les régulations financières ou les contenus de l'école, etc. A travers les crises en pleine évolution du salariat et de la politique, de la mondialisation libérale, des archaïsmes sociétaux ou des manipulations médiatiques, ne voit-on pas venir de tous côtés à l'ordre du jour les questions mêmes du communisme : émancipation du travail, dépérissement de l'Etat, développement intégral de tous les individus, dépassement des rapports de prédation internationale, désaliénation de la conscience sociale ? Ranimer le communisme n'est certes pas une mince affaire après un pareil siècle. Mais Marx avait raison : "L'humanité ne s'impose jamais que des tâches qu'elle peut résoudre." |
| Quelle humanité voulons-nous être ?" Cette question que nous voyons monter d'un peu partout dépasse selon vous l'horizon non seulement des sociétés de classes mais du communisme même. Le communisme ne serait-il donc plus ici le "mouvement réel qui abolit l'état actuel" ? |
| Lucien Sève : |
| Non seulement je ne pense pas que les traditionnelles questions de classe, à commencer par l'exploitation du travail salarié, se soient le moins du monde estompées – au contraire elles s'aiguisent, quoique sous des formes souvent très inédites –, mais en un sens toutes les grandes questions qui se posent aujourd'hui à nous portent l'évidente marque de classe du capital. Ainsi n'y a-t-il sans doute guère de dossier écologique ou bioéthique qui n'ait à voir – souvent essentiellement à voir – avec les diktats du taux de profit privé ou les critères de gestion publique d'orientation analogue. Cela dit, être par exemple pour ou contre l'aménagement en grand de la planète ou le choix volontaire du sexe de l'enfant à naître, qu'est-ce que cela a à voir en soi avec une question de classe ? Est ici en jeu non plus une position politique de classe mais un choix éthique de civilisation où se décide pour une part quelle humanité nous voulons être. Or tout montre, il me semble, à quelle vitesse nous entrons dans un monde où ces questions en elles-mêmes hors classes ou post-classes, malgré leur forte marque actuelle de classe, vont acquérir une croissante importance – jusqu'au jour lointain où, la préhistoire humaine de classe étant révolue, elles occuperont entièrement les sociétés communistes. A ce moment-là, toutes les grandes aliénations historiques étant résorbées, l'idée communiste aura de ce fait même épuisé son sens opératoire : c'est au-delà d'elle que nos descendants auront à se déterminer. Ce propos d'allure terriblement futuriste me paraît de portée actuelle, car il nous permet sans doute de mieux comprendre pourquoi la validité de la culture communiste peut faire doute même chez de proches partenaires de nos combats, et dans nos propres têtes. C'est que nous vivons désormais un prodigieux enchevêtrement de problèmes d'âges très divers, depuis les questions de classe les plus archaïques en leur fond, où cette culture reste la meilleure des boussoles, jusqu'à de naissantes questions post-classes de fins humaines, où le communisme n'est plus comme tel un concept efficace. Voilà qui peut aussi aider à éviter une double et grave erreur : dépolitiser prématurément des problèmes dont la dimension de classe demeure essentielle, et en surpolitiser d'autres où elle ne l'est plus. |
| Avous lire, la conception du PCF qui a perduré jusqu'à récemment n'était pas démocratique, c'était ce que vous appelez le "centralisme autocratique". Qu'entendez-vous par là ? Et quels devraient être pour vous les traits essentiels d'un parti communiste de notre temps ? |
| Lucien Sève : |
| Pour autant qu'il soit possible de résumer en peu de lignes ce qui occupe presque un tiers de mon livre, je dirai que, membre du PCF depuis 1950, j'ai cru y vivre ce qu'on appelait le centralisme démocratique, issu de Lénine. J'ai été long à prendre conscience que, sous ses apparences, il n'en était rien. D'abord parce que, de Lénine à Staline et au modèle de parti imposé par la IIIe Internationale, il y a eu bien plutôt rupture que continuité. Le parti léninien était certes organisé de façon verticale, ce qui est aujourd'hui entièrement obsolète, mais son sommet était un congrès non truqué où rien ne se prédécidait en coulisse. Avec Staline, cette démocratie se renverse en autocratie : il met en place un pouvoir sans contrôle sur le parti qui confisque les décisions, instrumentalise les adhérents, écrase les contestations. C'est ce centralisme, appelé démocratique et en vérité autocratique, qui a régi la vie du PCF comme de tous les autres partis communistes. Naturellement, cela s'est fait chez nous pour une part "à la française" et, dans les dernières décennies, avec une incontestable démocratisation partielle. Mais je soutiens que des dispositions décisives de l'autocratisme, de la plate-forme unique de congrès jusqu'au pouvoir des directions et d'abord du premier secrétaire, ont perduré même dans les statuts adoptés en 1994 au XXVIIIe Congrès, censé pourtant dépasser le centralisme démocratique... Et cela d'autant plus que – c'est le second aspect de la question, non moins important bien que rarement mis en relief – le plein pouvoir des directions de parti est induit avec une force extrême par la politique institutionnelle d'essence bourgeoise, avec sa démocratie toute délégataire et son présidentialisme foncier. Dans la mesure où l'activité du PCF, renvoyant toute transformation sociale profonde au-delà d'une hypothétique "conquête du pouvoir", s'est de fait inscrite pour l'essentiel dans le système dominant, à commencer par le calendrier électoral, l'autocratisme a pu y apparaître indispensable, comme aux autres partis d'ailleurs : quand tout se passe en haut dans l'Etat, tout se passe forcément aussi en haut dans des formations qui le prennent pour cadre obligé de leur stratégie. De là justement la crise de la politique en général et celle de la forme-parti communiste en particulier. Aujourd'hui, alors qu'il s'agit d'engager avant tout sur le terrain – sur tous les terrains – des dépassements commençants du capitalisme formant processus, l'ancienne conception du parti vertical est devenue complètement contre-productive. Est à inventer une organisation où les pouvoirs reviennent à des cellules de nouveau type formant des réseaux horizontaux, seules les fonctions exigées par l'intervention du parti dans la politique institutionnelle appelant des dispositions à part. C'est donc bien d'un processus fondateur qu'il est besoin : créer une force politique capable de donner enfin sa chance à la visée communiste au plus vrai sens du mot. |
| Vous appelez à "révolutionner calmement" la forme-parti communiste. Mais quand on prend conscience de ce qui est mort, ne se trouve-t-on pas devant l'urgence de construire une autre "consistance théorique et opérativité pratique" de la politique communiste ? |
| Lucien Sève : |
| Calmement ne veut pas dire : en perdant du temps, il en a déjà été tellement perdu à mes yeux... Cela veut dire qu'il ne faut surtout pas bâcler une transformation d'une telle importance, et où on n'a pas droit à l'échec. Il s'agit de tout autre chose que de changer une fois de plus les statuts. Il s'agit d'engager sans délai – donc au XXXe Congrès – le processus nécessairement pluriel – il ne concerne pas que les communistes qui ont la carte – et expérimental – on ne lui voit pas de précédent – qui devrait aboutir à des assises constitutives d'une force communiste donnant un tout autre contenu à son activité politique principale dans une tout autre forme d'organisation. Faisons cela avec le calme des gens pressés. |
| Le livre tend à revaloriser le rôle de la théorie, dont la carence se fait cruellement sentir dans la politique d'aujourd'hui. En allant jusqu'à y voir "l'essence même de la politique", n'allez-vous pas un peu trop loin ? Le risque ne ressurgit-il pas d'une sorte de superscience du changement social ? |
| Lucien Sève : |
| Ce n'est pas dans "la théorie" que je situe l'essence de la politique, mais dans la "mise en cohérence" à laquelle la pensée théorique peut apporter dans son ordre une contribution majeure. Mais plus largement je voudrais dire que ce que j'aimerais revaloriser, c'est beaucoup moins "la théorie" que "le théorique". "La théorie", vous avez raison, ça a été par exemple le "socialisme scientifique", le "marxisme-léninisme" de manuel, et ce doctrinarisme-là a été la pire des calamités. Paix à ses cendres. Ce qu'il y a de toujours énormément vivant et stimulant chez Marx, et je persiste : chez Lénine aussi, pour une part, c'est cette autre chose que j'appelle le théorique. C'est, aux antipodes du système de prêt-à-penser, l'opérateur d'une pensée toujours à élaborer – par exemple les concepts marxiens d'aliénation, de dépassement, de communisme. Je tiens qu'une de nos très funestes erreurs a été, en nous défaisant à bien juste titre de la théorie doctrinaire, de jeter distraitement avec elle le théorique opératoire. La nouvelle politique communiste dont nous avons l'urgent besoin sera théorique ou ne sera pas. On a trop cité la formule du Faust de Goethe : grise est toute théorie, et vert l'arbre d'or de la vie, en oubliant d'ailleurs qu'elle est prononcée par Méphisto... Toute théorie n'est pas grise ni coupée de la vie. Aussi ai-je choisi pour exergue à mon livre ces mots heureux de Michel Verret : "Pourquoi la théorie ? Comme le plus court chemin vers la réalité..." n |
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* Philosophe, auteur de nombreux ouvrages d'inspiration marxienne, membre du Comité central du PCF de 1961 à 1994, co-initiateur de la mouvance des "Refondateurs communistes". 1. Commencer par les fins, la nouvelle question communiste, Lucien Sève, éditions
La Dispute, 288 p., 140 F. |