Regards Décembre 1999 - Supplément

FORUM/POINTS DE VUE/CONTROVERSES CITOYENNES
Comment articuler mouvement social et politique ?


Débat entre PIERRE BLOTIN *, ALAIN GUINOT **, MAYA SURDUTS ***

Le mouvement social questionne les politiques en portant les demandes de la société. Comment le politique doit-il prendre en considération ce fait sans empiéter sur l'indépendance du mouvement social ?

Pierre Blotin : Ce qu'on appelle "mouvement social" recouvre une grande diversité d'approches, une pluralité de composantes qui ne se situent pas sur le même plan. Ce qui fait son unité est qu'il porte les demandes du corps social. Il questionne les politiques dans la mesure où il est conduit à contester la société. Comment prendre en considération cette question politique sans empiéter sur l'indépendance – je préfère indépendance à autonomie – du mouvement social ?

Maya Surduts : Les rapports entre mouvement social et partis politiques se pensent aujourd'hui dans le cadre de la domination du capitalisme néolibéral, dans la période ouverte par la chute du Mur. Cela repose l'entièreté des rapports entre partis et mouvement social. La notion d'avant-garde est définitivement remise en question. Autrefois, on construisait un rapport de forces pour obtenir des droits, aujourd'hui il s'agit aussi de re-construire des instruments. La période détermine les formes du mouvement social. Mai-68 s'inscrivait, pour ceux qui s'y reconnaissaient, dans une perspective de changement radical de société. Le mouvement des femmes était le plus radical parce qu'il contestait les rapports sociaux. Aujoud'hui, dans un moment de luttes défensives et de recherche de perspectives nouvelles, le collectif Droits des femmes correspond à cette réalité.

Alain Guinot : Je suis tenté de définir le mouvement social en rapport à l'existant, donc évolutif. Et l'existant en France, aujourd'hui, c'est le politique, le syndicalisme, l'associatif, chacun fournissant des débouchés aux demandes sociales. Sauf que le politique est en crise, le syndicalisme aussi d'une certaine façon, et le mouvement associatif en recherche. Pour qui que ce soit, les réponses doivent être travaillées en référence aux salariés et à la population. Les besoins et les aspirations au changement existent toujours et cherchent des issues. La société veut donc dépasser ce statu quo, ce que traduit le mouvement social. Avant décembre 1995, les coordinations, créées volontairement en dehors des syndicats, ont voulu représenter une issue. Décembre 1995 a marqué une nouvelle rencontre avec le syndicalisme. Le mouvement social porte la conscience collective de la nécessité d'une solution, syndicale, ou politique, ou associative, à une ou plusieurs questions, précises ou plus larges. Ce qui n'exclut pas, à des moments précis et sur des enjeux fondamentaux, que ces différents débouchés se rassemblent dans une construction cohérente. Ensemble, à égalité, ce qui favorise le succès.

Maya Surduts : A partir de 1990, apparaissent des formes nouvelles de luttes, toutes défensives face à l'ampleur des attaques, avec le DAL, Droits devant, la Cadac, les mouvements de chômeurs, ces derniers, surtout AC !, s'attaquant à la division entre chômeurs et salariés. Les coordinations de la fin des années 80 – il est intéressant qu'elles aient été lancées par des femmes – sont nées des carences du mouvement syndical. Les infirmières ont exigé de conduire et de contrôler leur lutte de bout en bout. En 1995, le syndicalisme avait intégré les aspirations démocratiques des coordinations. Mais les limites du mouvement de 1995 tenaient à l'absence de proposition et surtout de débouché politique.

Il faut aujourd'hui parvenir, le plus unitairement possible, à reconstruire des rapports de force contre la mise en cause des retraites, du Code du travail, de la santé, etc. Et reconstruire un projet global. Une société ne peut vivre sans utopie. Un projet de société ne peut faire l'économie d'une réflexion sur les rapports entre hommes et femmes. Sur le terrain de l'emploi, comment ignorer que la place des femmes sur le marché du travail est inséparable de la double journée qu'elles accomplissent ? Leur emploi du temps est une affaire privée ? A penser ainsi, on aboutit à l'aberration française d'un taux de femmes actives parmi les plus élevés du monde et d'un nombre dérisoire de femmes au Parlement. Pour les femmes comme pour les hommes, les syndicats et les partis politiques ont toujours eu tendance à s'en tenir à la sphère publique sans l'articuler à la vie privée qui détermine pourtant une large part des comportements.

Pierre Blotin : Un règlement global sous-entend une conception étatiste, où le politique seul peut et doit trouver des réponses aux exigences du mouvement social. Cette configuration a fait long feu. On ne peut plus l'envisager. Des mesures étatiques sont nécessaires mais pas sans mouvement social qui se développe sur ses propres bases, sans intervention citoyenne qui affirme son droit à faire prévaloir telle solution.

Cette évolution positive a coïncidé avec la crise des partis politiques. Les organisations du mouvement social s'interrogent sur la carence du politique. Doivent-elles devenir politiques ? Le débat surgit tous les six mois. Rien d'étonnant : chacun se demande si ses revendications peuvent être satisfaites dans la société comme elle est ou si le changement de société est une condition pour les faire aboutir. Question ancienne pour la CGT ; découverte pour d'autres ; c'est bien sur ce terrain, politique, que se retrouvent les organisations, politiques ou non.

Comment faire évoluer ce débat ? Peut-être en examinant en toute indépendance quels rassemblements sont possibles. Le sens de la manifestation du 16 octobre a été détourné, elle a été réduite à un affrontement entre partis politiques de la majorité. Elle portait, en réalité, non sur des revendications précises mais sur une question politique qui conditionne l'efficacité des actions revendicatives des uns et des autres : faut-il accepter les règles du jeu capitaliste – par exemple les licenciements comme conséquence "normale" de la "modernisation de l'économie" ? Cette question cruciale ne concerne pas que les organisations politiques ; il faut bien qu'elle soit traitée avec le mouvement social. Si le rapport des forces change par une avancée des idées et des conceptions politiques, chacun aura plus d'efficacité dans sa lutte et l'action revendicative sera facilitée.

Alain Guinot : Construire des réponses à la contradiction violente entre les aspirations de la société et l'incapacité du capitalisme à y répondre, représente d'énormes difficultés. Comment l'engager ? En donnant quelle place au mouvement social ? Quand les demandes sociales s'expriment, ce n'est certainement pas dans des catégories bien classées : politique, associatif, revendicatif. Mais pour avoir une chance d'y répondre, il est vital que la confusion ne règne pas entre les rôles des uns et des autres. Par exemple, l'affaiblissement du politique peut le conduire à chercher des moyens d'agir dans le syndicalisme, ce qui handicape ce dernier. Le politique doit prendre sa place, c'est nécessaire pour la société et pour les syndicats. Par exemple encore, le retard du syndicalisme à prendre en compte notamment la précarité du travail et les droits des femmes a créé un vide qui a été occupé par d'autres – mieux vaut qu'il ait été occupé ! Mais les mouvement parcellaires ne portent pas toujours les solidarités, aujourd'hui décisives pour réussir. La position de la CGT concernant la manifestation du 16 octobre reflète sa conviction que cette initiative, dans ces circonstances, se situait au niveau de la représentation politique. Que des partis politiques puissent être au gouvernement et en même temps dans la rue est inédit et positif, mais reste de leur ressort.

Pierre Blotin : La réaction de la CGT à la préparation du 16 octobre interpelle le Parti communiste, qui n'a sans doute pas été assez explicite sur le sens qu'il voulait donner à l'initiative et n'a pu assez bien réfuter la campagne présentant la manifestation comme un affrontement entre PS et PCF. Il est certain que les rapports entre organisations politiques ne sont pas l'affaire du mouvement social et syndical.

Cette initiative voulait réagir contre une répartition des rôles cantonnant le politique à la fonction de "bons offices" pour aboutir à des compromis entre syndicats et patronat ou associations et patronat et, ensuite, conformer ses décisions à ces compromis. Le rôle du mouvement social est reconnu, c'est bien, mais cet a priori du compromis d'une part dévalorise les luttes sociales, de l'autre prive le mouvement social de l'appui que peut constituer la volonté politique. Par exemple, les politiques devraient se taire quand des accords interviennent entre syndicats et patronat sur les 35 heures et s'y conformer sans en rajouter, même si ce sont des compromis en dessous de ce que la loi peut apporter, signés avec des syndicats pas forcément les plus représentatifs. Ce serait désastreux ! Un nouveau rapport de forces, favorable aux solutions les plus avancées, doit être créé. Les organisations politiques et le mouvement social peuvent le créer ensemble. Nous allons rencontrer en toute occasion, au-delà du 16 octobre et des 35 heures, ceci : le rapport de forces politique et idéologique (les grands choix de société) ne peut relever de la seule responsabilité des organisations politiques.

Maya Surduts : Construire un rapport de force, oui, mais pour quoi ? Pour quelle alternative ? Il faut le savoir, d'abord ! Je crois qu'il était gênant que le PCF ait été seul à l'initiative de la manifestation du 16 octobre. Pourquoi n'avez-vous pas lancé de concertation ? Vous avez imposé vos conditions. Vous avez confirmé le primat du politique, sans avoir abordé la construction commune d'une alternative. Mais les gens ont peur d'être instrumentalisés ! Le mouvement associatif et syndical ne peut accepter la prédominance du politique qui devrait décider des enjeux ! Cela dit, le mouvement associatif a eu un peu le même problème avec la manifestation de la CGT, fixée unilatéralement... Il faut éviter l'instrumentalisation des uns et des autres. Il y a aujourd'hui un très fort sentiment de défiance.

Pierre Blotin :

La méfiance de toute récupération est légitime, vu le passé ! Elle n'est pas à sens unique. Les tentatives de subordonner le politique au mouvement social existent, comme le compromis social devant lequel le politique n'aurait qu'à s'incliner. La récupération a même été théorisée : c'est la liaison organique entre les syndicats et un parti social démocrate. On a changé d'époque. Il est normal que le mouvement social intervienne dans le champ politique ; que le politique s'intéresse aux questions sociales. Les relations traditionnelles entre mouvement syndical et politique, entre mouvement associatif et politique en sont bouleversées. Il faut préserver l'indépendance des organisations et leur capacité d'initiative mais savoir aussi ce qu'on peut faire ensemble.

Alain Guinot : Que le mouvement social soit plus lucide par crainte d'être récupéré, la CGT l'analyse comme un atout. Le syndicalisme a toujours été confronté à la question de son indépendance. Le rapport au politique est une des causes de la division syndicale et a fait échouer des tentatives d'unité d'action syndicale. Or la France souffre d'une faiblesse syndicale chronique et le syndicalisme rassemblé que prône la CGT est un pari. Les syndicalistes attendent de la politique le respect de l'indépendance ; pas l'indifférence. Nous ne pouvons ni ne voulons que les positions de la CGT sur tel ou tel enjeu à tel moment dépendent de cette problématique du politique ; en même temps tous ses positionnements doivent être examinés à cette aune. En Angleterre, le parti politique que les syndicalistes ont soutenu, une fois parvenu au pouvoir, fait le contraire de ce qu'il avait promis. Les syndicalistes américains qui ont soutenu Bill Clinton sont dans les mêmes difficultés. En France nous avons connu le Programme commun ! Ces situations sont dramatiques pour le politique et pour le syndicalisme.

Aujourd'hui le mouvement social a-t-il intérêt à un face-à-face avec le patronat pour les 35 heures ? Non. Si la démocratie, le suffrage universel et le politique ne sont pas présents pour traduire en termes politiques les exigences populaires et sociales, le mouvement social s'affaiblit. La tentative du Medef de nouveau contrat social joue sur la confusion entre Etat et étatisme pour éliminer l'Etat. Mais il faut s'entendre clairement sur les termes et remettre la démocratie dans le jeu. Car s'il n'y avait pas de loi cadre sur les 35 heures, il n'est pas sûr que le mouvement social puisse se battre dans les mêmes conditions. La loi offre un appui. L'intérêt de la politique est visible. Mais chacun son job !

Les formes dans lesquelles la manifestation du 16 octobre a été annoncée ne sont pas la motivation essentielle de la position de la CGT. L'essentiel est qu'elle est loin d'être totalement satisfaite de l'action gouvernementale concernant l'emploi, les retraites, le service public, et qu'elle tient à son autonomie de jugement et d'action, dans un moment où les partis à l'initiative de la manifestation exercent des responsabilités gouvernementales et qu'il y a débat entre eux. La CGT n'a pas voulu risquer le brouillage. Elle a voulu garder sa liberté et sa force de proposition.

Pierre Blotin : Les syndicats n'ont pas à se laisser interdire de débats politiques. Au nom de quoi ? Continuons le débat. n


* Pierre Blotin est secrétaire du PCF.

** Alain Guinot est directeur de l'Hebdo et secrétaire de la CGT.

*** Maya Surduts est secrétaire générale de la Cadac (Coordination des associations pour le droit à l'avortement et à la contraception) et animatrice du collectif Droits des femmes.

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