Regards Décembre 1999 - Supplément

FORUM/OUVERTURE/ETAT DES LIEUX
Crise de la politique ou de l'offre politique ?

Par Par Patrick Apel-Muller


L'opinion a manifesté lors de l'affaire Michelin son refus d'une démission de la politique face "à la force anonyme des marchés financiers" (1). Le succès de la manifestation pour l'emploi du 16 octobre initiée par Robert Hue montrait qu'il ne s'agissait pas d'une humeur passagère. Mais trois mois plus tôt, la faible participation aux élections européennes rappelait la persistance de "la crise de la politique". Paradoxe ?

L'état des lieux n'a rien de réjouissant : un jeune de moins de 25 ans sur trois n'est pas inscrit sur les listes électorales ; les militants politiques représentent moins de 2% des électeurs. Un sondage CSA-Libération de mai 1998 mesure le retrait des citoyens de la vie publique : seuls 54% des moins de 34 ans ont envie de s'intéresser à la vie politique locale et 7% des Français (contre 92%) jugent que militer dans un parti politique est plutôt indispensable pour "définir ce qu'est un bon citoyen".

Ces réponses s'accompagnaient d'une inquiétude pour la citoyenneté des années à venir : "plus d'indifférence à autrui" (78%), "plus de volonté de s'enrichir et de réussir individuellement" (75%), "un repli individualiste" (56%), "plus d'indifférence à l'égard des hommes politiques" (61%), "plus de spectacle et de désintérêt envers la chose publique à cause des médias" (63%), "plus d'emprise des intérêts économiques et financiers sur les hommes politiques" (62%), "plus d'indifférence des individus à l'égard des événements de la vie publique" (69%). La physionomie de la société ultra-libérale telle qu'elle se dessine serait un facteur de désagrégation de la vie publique, qui menacerait aux yeux des citoyens les institutions de la vie collective. L'expérience des promesses à peine formulées qu'oubliées – Jacques Chirac passant l'espace de l'été 1995 du combat contre la fracture sociale aux "contraintes du marché" – a amplifié la méfiance. Le strass et les paillettes des années Tapie, les espérances déçues, la rengaine des choix inéluctables de l'économie mondiale, ont multiplié les désenchantements. Le démographe Emmanuel Todd a relevé avec ses amis du club Phares et Balises, "la coupure entre les élites et le peuple". La fracture sociale se double d'une fracture politique qui, relèvent les enquêtes post-électorales, sépare les milieux aisés votant avec assiduité d'un électorat jeune et populaire de plus en plus éloigné des urnes. L'éloignement des lieux de pouvoir – vers Bruxelles ou entre les mains de l'internationale des financiers – dessaisit les citoyens de leur possibilité d'accéder aux pouvoirs et de les maîtriser.

Les bouleversements de ces dix dernières années pulvérisent les repères : la chute du mur après laquelle certains ont prophétisé la fin de l'histoire et l'inéluctabilité du capitalisme ; la révolution informatique qui a transformé du tout au tout la circulation des biens et des capitaux ; la mondialisation ultralibérale ; la logique de compétitivité proclamant la déchéance des logiques du bien commun ; les menaces sur les services publics ; l'extension des précarités. Un moment qu'Antonio Gramsci caractérisait ainsi : "Quand le vieux meurt, et le neuf hésite à naître." Le sentiment d'impuissance des citoyens est pourtant contredit par des mobilisations d'ampleur croissante, comme ATTAC, ou contre la mal-bouffe à partir du combat de José Bové, ou encore au sujet du cycle de l'OMC à Seattle.

La crise de la vie politique hante la vie publique française. Les sanctions que les électeurs ont infligées aux gouvernants, les crises qui ont secoué toutes les grandes formations politiques ont contraint chacune d'elles à des remises en cause. L'UDF a implosé, certains cherchant à remédier à son impuissance par l'exaltation du libéralisme le plus dur (DL), d'autres en ressuscitant la vocation centriste (FD), d'autres réduits à un pouvoir de nuisance, comme Valéry Giscard d'Estaing, certains, comme Jacques Blanc, Charles Baur, Jean-Pierre Soisson, ou Charles Millon perdus dans des alliances avec l'extrême-droite.

Le RPR que Jacques Chirac a coupé de ses racines populaires en choisissant le libéralisme, a éclaté. Le grognard Pasqua a rallié le chouan Villiers pour exalter un souverainisme réactionnaire, les balladuriens ne se distinguent plus guère de l'UDF, Philippe Seguin s'est retiré sur l'Aventin. Dans la campagne pour la présidence du RPR, les prétendants se sont limités à des inflexions d'image, à une revendication d'un peu plus de consultation des militants, ou comme Michèle Alliot-Marie, à prescrire la panacée d'une "éthique de la responsabilité", le débat du refus sourd du libéralisme qui traverse la société française semblant clos par avance dans l'opposition.

En 1993, le Parti socialiste était sonné par la sanction des urnes. La surprise de la dissolution de l'Assemblée et son avènement à Matignon ont sans doute interrompu la réflexion engagée sur "le devoir d'inventaire" des années Mitterrand. Il se livre à une gymnastique éprouvante entre la gauche plurielle et Tony Blair, résumée dans la formule ambiguë : "l'économie de marché, oui. La société de marché non". Le Parti communiste, confronté à une longue érosion électorale, l'a récemment enrayée, mais à moins de 10%. C'est sans doute lui qui a pris le plus complètement la mesure des séismes électoraux : "Tous les partis politiques sont au pied du mur, analysait-il, le nôtre comme les autres." Et il se met à la question lors de la préparation de son XXXe congrès. Sans doute, a-t-il un effort particulier d'invention à produire dans le domaine politique, qui, peu traité par Marx, n'a guère été pensé dans ses rangs. Les jeunes se détournent-ils de la politique ou des partis ? S'agit-il d'un repli individualiste, commun à toute une génération, qui conduirait à délaisser l'espace public, ou d'une crise de l'offre politique ? Interrogée lors de la dernière fête de l'Humanité, la ministre de la Jeunesse et des Sports, Marie-George Buffet répond : "Les jeunes s'intéressent aux questions essentielles de la vie. En fait, c'est l'offre politique qui ne convient pas, et non les jeunes qui s'en détournent (...) Il y a trente ans, nous rêvions de lendemains qui chantent ; eux ne peuvent pas penser à demain puisqu'ils essaient d'assurer le jour même. Ils ont envie d'une politique qui leur permette de dire si sur tel ou tel point, il est possible d'avancer vraiment, et c'est celle-là qu'il faut leur offrir."

L'échec des projets de société clé en mains que proposaient des partis politiques réclamant une délégation de pouvoir, a laissé des traces. L'exigence que chacun soit entendu a pris de l'essor, comme en ont attesté le mouvement de novembre-décembre 1995 ou les grèves lycéennes. La politique portée par des guerriers puritains brandissant leurs idées comme des armes rebute quand pointe l'aspiration à ce que chaque individu soit sujet, à ce que le "je" détermine le "nous" et ne s'y noie plus. Sans doute ce sentiment a-t-il trouvé un écho dans les objectifs précisément définis sur des terrains délimités d'associations où se sont retrouvées bien des aspirations à être utiles. Elles apparaissent de surcroît éloignées des logiques de pouvoirs, des hiérarchies pesantes, des structures closes sur elles-mêmes que semblent les formations politiques. La recherche encore balbutiante de connexions entre revendications sociales, mobilisation de proximité et politique exprime un besoin d'utopie – entendue avec Victor Hugo comme "la vérité de demain" – l'aspiration à ce que l'engagement individuel sur un sujet prenne sens dans un projet plus vaste. La constitution de la liste Bouge l'Europe – quel que soit son échec relatif – n'avait-elle pas ce but ?

Les partis – issus de la vie politique du début du siècle, structurés selon des intérêts sociaux qui ont profondément évolué – peuvent-ils rester tels quels, sans risquer le dépérissement ? La figure du militant n'exige-t-elle pas d'être ressourcée (2)? Patrick Viveret avance une piste, celle de "coopérateurs ludiques, un modèle caractérisé par la coopération – au niveau macro et au niveau micro – et la dimension festive : une logique de jeu à somme positive. Dans l'engagement citoyen, il s'agit maintenant de pouvoir vivre pleinement et non de considérer que la vie doit être en quelque sorte payée. Le militantisme sacrificiel risque d'être en partie contre-productif". Débat en cours.


1. Michel Camdessus, ancien directeur général du FMI, qui célébrait le 9 octobre 1997 dans le Nouvel Observateur, la "perte de liberté du politique" : "Les marchés veillent. Le droit à l'erreur n'existe plus."

2. On lira avec profit la Fin des militants de Jacques Ion, Editions de l'Atelier.

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