Regards Décembre 1999 - Le sens des connaissances

SENS DES CONNAISSANCES
L'homme qui croyait au père Noël et autres

Par Jean-Claude Oliva


L'homme qui croyait au père Noël

Il y a bien longtemps, une de mes grands-mères italiennes m'a raconté l'histoire suivante. Un homme eut une idée : il voulut habituer son âne à ne pas manger. Il commença donc par ne plus le nourrir qu'un jour sur deux, ce que la brave bête supporta sans mot dire. Encouragé, notre homme espaça davantage ses repas jusqu'à ce que, persuadé d'avoir réussi, il cessa de lui donner à manger. Malheureusement à quelques temps de là, l'âne vint à mourir... Malgré ce premier échec, des scientifiques ont montré depuis que l'on pouvait allonger la durée de vie des rongeurs et des primates en réduisant strictement leurs apports alimentaires. Des gènes impliqués à la fois dans le vieillissement et l'alimentation ont été repérés chez des vers. Mieux, des chercheurs, italiens eux aussi, ont réussi à créer une espèce de souris génétiquement modifiée pour vivre plus longtemps... sans perte de poids et de taille (sic). "En ce crépuscule du XXe siècle, les généticiens sont-ils sur le point d'entrouvrir les portes de l'immortalité ?", s'enthousiasme notre confrère du Monde (19 novembre 1999). "En bonne logique (...), une telle approche pourrait un jour prochain trouver des applications dans l'espèce humaine." Dans la même veine, La Recherche a intitulé un de ses numéros spéciaux "Vivre 120 ans". Si le jour prochain dont parle notre confrère arrive, parions qu'il s'agira d'un 25 décembre ! Certes nul ne peut prédire le cours des découvertes futures... Mais il est tout de même rassurant pour notre avenir collectif de constater que, malgré les extraordinaires développements scientifiques et technologiques actuels (ou grâce à eux !), il se trouve toujours autant de gens pour croire au père Noël. J.-C.OLIVA

Henri Atlan,

la Fin du "tout génétique" ? Vers de nouveaux paradigmes en biologie,

INRA éds., 39F

 

Science sans théorie ?

Selon l'éminent biologiste et philosophe Henri Atlan, la biologie vivrait une révolution au sens de Kuhn : les découvertes rendues possibles par l'ancien paradigme du "tout-génétique", mis en place dans les années 60, remettent celui-ci de plus en plus en cause et on voit se dessiner un nouveau paradigme autour des notions d'épigenèse et de complexité. C'est à une critique extrêmement fouillée de la métaphore de "programme génétique" que se livre ce scientifique qui possède une longue pratique de la transdisciplinarité entre mathématiques et biologie (1). D'où la critique de l'idée – fondamentalement vitaliste selon lui – de séquencer le génôme humain pour y découvrir comme dans le listing de l'ordinateur la logique de la nature de l'organisation humaine. Ce déterminisme génétique a fait son temps. L'universalité du code génétique joue le rôle de grande loi biologique, c'est sans doute ce qui explique l'enthousiasme suscité par sa découverte. Mais "il n'y a probablement pas de vraie théorie biologique, il ne peut y avoir que des modèles". J.-C.O.

André Pichot,

Histoire de la notion de gène,

Champs Flammarion, 350p.

 

Et toc !

Cet essai est une contribution à la critique de la technoscience. A l'axiome d'un Jean Bernard "la science trouve toujours les moyens pour réparer ses erreurs", l'auteur préfère la vision d'un Antonin Artaud "ce n'est pas par la science que l'on guérit les perversions abusives de la science". C'est un plaidoyer pour allier à nouveau "des moyens objectifs de démonstration" et "des vertus culturelles du sens" dont la "séparation récente" constitue une "trahison" de la civilisation humaine. Il se déploie, bien sûr, dans les champs de la science biologique, de la médecine de la procréation et de la réflexion bioéthique qu'arpente Jacques Testart depuis près de quarante ans. Il ne se prive pas d'une polémique vigoureuse et argumentée avec Axel Kahn notamment, à propos de la technique de l'ICSI (injection du spermatozoïde dans l'ovule). Mais derrière le technicien, l'homme sensible veille. n

Jacques Testart,

Des hommes probables, de la procréation aléatoire à la reproduction normative,

Ed. du Seuil, coll. science ouverte, 290p, 120F

 

Sophie & Cie

Bientôt l'an 2 000... "Aujourd'hui plus que jamais, il est urgent de comprendre qui nous sommes et comment nous nous situons dans le monde." L'agenda, produit dérivé du best-seller philosophique le Monde de Sophie, invite, de façon plaisante, à la rencontre de 24 penseurs... L'approche de l'an 2 000 décuple les interrogations. Quant à savoir dans quel monde nous vivons, c'est clair, c'est bien celui du commerce. n

Le Monde de Sophie, l'agenda,

Ed. du Seuil.

 

Ah, les belles plantes !

Avez-vous remarqué, avec Cioran, qu'un jardin botanique est souvent l'image du Paradis ? Un zoo, quoi qu'on fasse, ressemble plutôt à l'Enfer." C'est à une remise en cause surprenante de la biologie que se livre Francis Hallé, professeur à l'institut de botanique de l'université de Montpellier et responsable depuis 1986 des missions du "radeau des cimes" dans les forêts tropicales. "Je rêve d'une botanique qui saurait se déterminer de façon autonome, selon ses propres règles, cessant d'être à la traîne derrière la physiologie animale ou humaine : prenant en compte la plante elle-même, comme une forme de vie originale..." De fait, son ouvrage nous introduit dans un monde étonnant, d'une altérité radicale. Exemple, le terme individu utilisé aussi bien pour des bactéries, des animaux ou des plantes apparaît insuffisant à rendre compte de la réalité de ces dernières. Une plante peut se diviser en deux ou plusieurs parties : "les plantes ne sont pas des individus au sens étymologique du terme." Leur génôme est souvent instable dans le temps et l'espace, elles ne peuvent donc "être considérées comme des individus au sens génétique du terme". Enfin, "elles n'ont pas de système immunitaire". Chez les plantes, "la limite entre le soi et le non-soi, quoique réelle, n'est pas stricte".

Les plantes sont immobiles ? "... en s'appliquant, il est possible de voir la croissance spirale d'une liane vigoureuse, dont la vitesse est celle de la grande aiguille d'une horloge. Multiplions la vitesse par cent : une minute de notre temps correspond alors à un peu moins de deux heures. Les animaux sont maintenant trop rapides pour être perçus avec netteté, alors que les mouvements des plantes, qui sont en réalité des croissances, deviennent évidents ; c'est à vue d'oeil que les tiges poussent vers le ciel, que les jeunes feuilles s'ouvrent, que les lianes s'enroulent ou que les racines de figuier étrangleur s'allongent en direction du sol. Mais tout cela reste encore assez paisible. (...) Notre minute devient deux siècles. A son tour le mouvement des plantes se fait trop rapide pour être clairement perçu, mais on observe alors l'écologie de la forêt en action. Le figuier étrangle son support et s'effondre ; partout, de jeunes arbres atteignent la canopée, y explosent comme des feux d'artifice en couronnes de branches maîtresses, puis s'effondrent à leur tour, formant des chablis qu'envahissent rapidement les arbres pionniers et les lianes. En trois minutes, ces chablis se cicatrisent, et d'autres arbres tombent, entretenant dans la forêt une structure en mosaïque." Laissons à Francis Hallé sa conclusion. "Dans notre monde de frime, de fric, de pub, de bruit, de pollution et de brutalité, quel meilleur témoignage que celui des plantes, belles et utiles, discrètes et autonomes, silencieuses et d'une totale non-violence ?" J.-C.O.

Francis Hallé,

Eloge de la plante, pour une nouvelle biologie,

Editions du Seuil, collection science ouverte, 350p, 150F


1. Voir l'Organisation biologique et la théorie de l'information, réédition en 1992, Herman, Paris 330p. Science sans théorie ! La notion de gène omniprésente dans la biologie contemporaine compte parmi les plus mal définies de cette discipline". C'est à sa traque, au travers des théories successives ou concurrentes, que s'emploie André Pichot. Constatant qu'au mieux, il y a "des modèles et non des théories", il en conclut "l'effondrement théorique de la discipline". Faute de définir le gène, on le multiplie, l'inflation du discours masquerait un vide essentiel : "que signifie la notion d'hérédité, à quoi sert-elle, comment fonctionne-t-elle en biologie ?" Pour cet épistémologue et historien des sciences, "la génétique actuelle est, du point de vue théorique, un champ de ruines". n

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