Regards Décembre 1999 - Vie des réseaux

EXCEPTION OU DIVERSITE?
La culture a rendez-vous à Seattle

Par Xavier Delrieu


Voir aussi Microsoft , France-Culture

L'Union veillera, pendant les prochaines négociations de l'OMC, à garantir, comme dans le cycle de l'Uruguay, la possibilité pour la Communauté et ses Etats membres de préserver et de développer leur capacité à définir et mettre en oeuvre leurs politiques culturelles et audiovisuelles pour la préservation de leur diversité culturelle." C'est le mandat dont est porteur Pascal Lamy, commissaire européen chargé du commerce extérieur et négociateur en titre de l'Union européenne (UE) lors du nouveau cycle de négociation de l'Organisation mondiale du Commerce (OMC) qui a commencé le 30 novembre à Seattle, USA. Cette position sur les questions culturelles et audiovisuelles fut l'objet d'intenses négociations à l'intérieur de l'UE, tant les divergences d'attitudes face à l'implication de l'Etat dans les secteurs économiques de la culture y sont importantes. Il était en effet primordial de ne pas entretenir une cacophonie qui aurait fragilisé les positions européennes à Seattle. Mais c'est en fait le contexte global de cette négociation qui est particulièrement délicat. Rappelons que l'OMC a été créé en conclusion du huitième cycle de négociation du GATT (1), l'Uruguay Round, dont l'accord final a été signé à Marrakech en 1993. Ce cycle avait duré huit ans et certains accords avaient été engendrés dans la douleur. Le GATT a été créé en 1947 avec comme objectif l'abaissement des tarifs douaniers, mais, peu à peu, il était devenu le gendarme du commerce mondial sans pour autant posséder les structures nécessaires à cette fonction. Il était à bien des égards l'expression du libéralisme à l'américaine et ne faisait que véhiculer la loi du plus fort.

C'est pourquoi la création de l'OMC, voulue par les Européens, fut une pilule difficile à avaler pour le Congrès américain. Les positions de deux grands blocs mondiaux sont en effet très différentes : pour les Européens, l'OMC doit être un juge et doit réguler le commerce mondial ; pour les Américains, elle sert à lever les barrières commerciales, notamment avec une Europe face à laquelle elle présente un déficit commercial de 27 milliards de dollars. Et, comme l'indiquait Pascal Lamy dans le Monde daté du 22 octobre, "les Américains ont comme échéance Seattle et ils font face à une campagne électorale, un moment propice à l'action des lobbies". Ce qui ne devrait pas faciliter les discussions.

Lors de la conclusion du cycle de l'Uruguay, il avait été prévu de se retrouver pour aborder les questions de l'agriculture et des services. Les Européens exigent pourtant que l'ordre du jour soit beaucoup plus étendu. Or, c'est ici que les difficultés commencent puisque les Français auraient volontiers écarté le volet culturel des négociations. Le souvenir de la désormais célèbre "exception culturelle", obtenue de haute lutte en 1993, n'incitant pas à tout remettre à plat une seconde fois. Or, la Grande-Bretagne, la Suède et les Pays-Bas n'étant pas d'accord avec cette position, il fallut trouver un compromis au sein de l'Union européenne. C'est ainsi qu'apparut une nouvelle notion, la "diversité culturelle" qui pourrait bien faire couler autant d'encre que sa grande soeur. Alors, cette position européenne constitue-t-elle une régression en comparaison du texte précédent ? Pas nécessairement, ou plutôt, bien malin qui pourrait le savoir dès aujourd'hui. L'exception culturelle consistait, afin de se prémunir contre l'envahissement des programmes audiovisuels venus des Etats-Unis, en la possibilité d'établir des quotas et de mener des politiques d'aides nationales à la création. Elle a permis de préserver en France une importante production mais ne saurait masquer certains chiffres.

Comme le rappelait Catherine Trautmann, ministre de la Culture et de la Communication, "la part de marché des films américains en salle et à la télévision est supérieure à 60%. Celle du film européen aux Etats-Unis n'est que de 3%". D'où un paradoxe qui, si le sujet n'était aussi important pour la préservation des identités culturelles européennes, pourrait prêter à sourire : avec son "exception culturelle", c'est la France qui est accusée de protectionnisme ! Ce mot devrait par ailleurs être particulièrement à la mode durant les trois années prévues pour le cycle de Seattle puisque à la moindre occasion on se le jette à la figure d'un côté à l'autre de l'Atlantique. Reste que pour le moment, la "diversité culturelle" est toujours une enveloppe vide, même si elle permet d'éloigner quelque peu cette "exception culturelle" qui par réduction calculée était devenue "exception française". Si, comme le souligne la ministre, "il est impératif de préserver les acquis de Marrakech", le terme de "diversité" résonne mieux pour de nombreux pays, comme l'Allemagne ou le Canada. La France ne devrait plus être seule à mener le combat pour la préservation des "acquis de Marrakech". n X.D.


1. General agreement on trade and service.

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Microsoft

Par X.D.


Les affaires se gâtent pour Bill Gates. Le procès intenté par le gouvernement fédéral américain (et 13 Etats de l'Union), contre Microsoft le 19 octobre 1998 vient en effet de connaître une nouvelle tournure. Le juge Jackson, en charge de l'affaire, a rendu ses premières conclusions le 5 novembre : "Microsoft dispose d'un tel monopole qu'il peut fixer un prix pour Windows substantiellement plus important que celui qui existerait dans un marché compétitif." Et ce n'est pas tout. En 207 pages, le juge a critiqué très fortement l'attitude du géant de Seattle qui profiterait de sa position pour faire des "énormes profits" et pour "faire du tort à toute compagnie qui persiste à mener des initiatives pouvant intensifier la compétition envers l'un des produits vedettes de Microsoft". Enfin, le juge a noté que les grands perdants de cette situation de monopole sont les consommateurs. Les suppositions vont bon train. Si le verdict est confirmé, Bill Gates fera-t-il appel ou cherchera-t-il un accord à l'amiable ? Se dirige-t-on vers un démantèlement de Microsoft à l'image de celui d'AT&T , en 1984 ? Ou Bill Gates suivra-t-il l'exemple de Intel, le fabriquant des microprocesseurs Pentium, qui en mars de cette année, poursuivi pour les mêmes motifs que Microsoft, a préféré partager certaines de ses technologies plutôt que d'aller au procès. L'avenir le dira, mais il semble exclu de pénaliser la firme par des sanctions financières : en un an, la valeur boursière de l'action Microsoft a doublé ! n

XAVIER DELRIEU

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France-Culture

Par Pierre Courcelles


Laure Adler, ancienne conseillère de François Mitterrand, biographe à succès de Marguerite Duras, ex-animatrice de feu le Cercle de minuit sur France-2, ex- productrice d'émissions sur France Culture a été nommé à la tête de cette chaîne par le p.-d.g. de Radio-France, Jean-Marie Cavada, le 4 février dernier. Remplaçant Patrice Gélinet qui avait été fort critiqué lors de sa nomination, elle avait suscité beaucoup d'espoirs. Les premiers entretiens qu'elle donne à la presse la montrent soucieuse d'ouvrir les champs de parole à ceux auxquels "on ne songe même pas à la leur donner", exemples : un marinier, un gardien de taureaux en Camargue, un peintre autodidacte dans le Nord, une femme au foyer (Télérama, 17/3/99). Louable ouverture sur la société et qui correspond pour sa part aux objectifs fixés par Jean-Marie Cavada pour la chaîne : "de toutes les cultures, de tous le débats, de tous les publics". C'est dans ce triple volet que s'était reconnu Antoine Spire, producteur de "Staccato", qui était devenue l'une des émissions-phare, vivante, ouverte sur tous les états de la culture et de la société. Exit "Staccato" de la grille de rentrée. Les raisons invoquées par Laure Adler seront passablement embrouillées. Mais elle déclarait tout de même qu'Antoine Spire avait une "inscription idéologique marquée" (Libération du 10/6/99). Stupéfiant. Et grave. Tandis que circule une pétition largement signée en faveur de "Staccato", la nouvelle grille mise en place le 6 septembre s'attire de plus en plus de critiques. L'Humanité titre le 19 octobre : "Des auteurs, compositeurs, interprètes et auditeurs dénoncent la logique mercantile des nouvelles grilles de Radio-France." Laure Adler s'en défend. Et Pierre Bourdieu de fustiger la "radio culturelle livrée à la liquidation au nom de la modernité, de l'Audimat et des connivences médiatiques" (Dans Libération du 13/10). Et au bout, la grève du 9 novembre. Dans Télérama du 1er septembre, Laure Adler déclarait : "Cette grille, je la vois comme un jardin anglais." Pour le coup, c'est plutôt un champ de bataille. n

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