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COLLIMATEUR Par Guy Chapouillié |
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| Qui sait ce que les gensdetélé nous réservent pour la nuit qui s'éveillera à l'an 2000 ? Il se murmure que certains déploient leurs batteries du côté des îles Tongé pour être les premiers à franchir le pas et nous dire les délices de cette nouvelle année, d'un autre temps, qui ne peut être que celle des merveilles ; en tout cas, vous pourrez toujours vous mouiller les lèvres à la farandole des plus beaux baisers du siècle que prépare Arte, si ce rendez-vous n'est pas un énorme lapin. |
| Quoi qu'il en soit, le petit écran se voile, ces derniers temps, d'un oubli de plus en plus manifeste de la vérité comme si trop tendus en direction du passage au bogue, les gensdetélé laissaient la vérité chérie glisser en vérité cachée, cette atroce vérité de la désinformation. C'est vrai, l'actualité est tumultueuse et on ne peut pas parler de tout, il faut bien hiérarchiser un peu et commémorer, par exemple, avec panache la chute du mur de Berlin. Oui mais ! Pour fêter qui ? Madelin, Gerhard Schröder, Jack Lang ou bien le peuple acteur et témoin de l'effondrement mural ? Or, c'est un fait, les Berlinois ont hésité, comme s'ils avaient en tête une autre version des choses où la démolition serait plutôt le symptôme d'une naissance. En effet, pour des millions de gens enfin dans la rue pour manifester leur volonté de prendre les affaires en main, dans la joie de liens retrouvés, c'était le moment d'une espérance nue ; c'était l'heure des comités d'entreprise, de la mise à l'écart des chefs imposés, des forums dans tous les villages ; n'était-ce pas l'esquisse d'une démocratie nouvelle dans la lumière du printemps de Prague ? Le mur tombé, les illusions aussi, Valéry Giscard d'Estaing peut susurrer "il n'existe plus l'illusion d'une société alternative" ; le marché triomphe et ses représentants établissent la mesure d'un petit écran où cette année, comme jamais, le souvenir du 11 novembre a frôlé l'amnésie. Des soldats de 14-18, il ne reste qu'une poignée de vivants qui persiste, mais qui va avoir du mal à insister ; alors que tous s'en vont dans le noir de l'éternité, c'est bien le moment de ne pas les oublier. En vérité, en déplaçant tard dans la soirée quelques éléments de mémoire, notre télévision a fait des poilus moins que des fantômes, des ombres légères. Or, se souvenir, cela n'est pas éterniser la haine des peuples mais plutôt leur rappeler les menaces, les vanités et la nécessité d'aimer une vérité fût-elle désespérante, douloureuse. Personne ne peut se satisfaire, surtout pas la télévision dont le vide s'accroît, de l'idée que la vie est faite de moments toujours nouveaux, chacun disparaissant comme une vague qu'une autre vague effacerait ; si une vague ne se souvient pas, moi je me souviens, je veux me souvenir, je veux porter en moi cette tristesse qui donne un sens à la vie que j'ai choisie contre celle qui s'écoulerait sans autre fond que celui de l'immédiate consommation. |
| Certes, la télévision ne lâche pas le drame des enfants de Roumanie, à l'Est rien de nouveau, certes l'émission "Va-t'en la guerre" de France 2, du jeudi onze novembre, rappelle que les enfants sont les premières victimes de toutes les guerres à travers le monde, mais alors, pourquoi le petit écran reste-t-il frappé d'amnésie lorsqu'il s'agit d'une guerre qui dure et plombe l'Irak, sa terre et son peuple ? Aurait-il peur de revenir sur une époque où il informait dans l'illusion mensongère d'une guerre propre dont nous savons aujourd'hui que la précision chirurgicale dépendait aussi d'armes à uranium appauvri ? Les effets actuels de ce mode opératoire se mesurent en taux de contamination radioactive du sol, des personnes, de l'eau et de l'air ; c'est l'empoisonnement programmé d'un peuple, un crime contre l'humanité poursuivi, sans état d'âme, en Yougoslavie. De la sorte, la télévision est à la faute car le respect de la démocratie lui réclame de nous aider à mieux lire le monde, avec la nécessité de mêler les regards. Celui de Robert Kramer avait la finesse et la lucidité du grand lecteur des affaires de ce monde. Il vient de nous quitter sans crier gare, mais soucieux de la vérité et friand de tout ce qui est utile au bonheur, ce cinéaste des intervalles fertiles, du contrepoint lumineux et des distances justes, comme en témoigne sa manière de faire, avec les jeunes patineurs disco d'A toute allure (2), était un collectionneur d'informations singulières qu'il montait en film, pour en faire cadeau au monde. Dites-moi ! Que faut-il faire pour que la télévision redécouvre le bonheur du don ? n G.C. |
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1. Film de Robert Kramer réalisé
en 1998 ; entendre "c'est comme ça", formule fataliste de Vietnamiens
qui ont fait une guerre pour découvrir l'économie de marché. 2. Film de Robert Kramer qui a
représenté la France au Festival
de Cannes de 1982. |