Regards Décembre 1999 - La Planète

L'AUTRICHE DEBOUSSOLEE
La résistible ascension de Jörg Haider

Par Françoise Barhélemy


Trois octobre 1999. 5,8 millions d'électeurs autrichiens sont convoqués aux urnes afin d'élire les 183 députés du nouveau Parlement. La proclamation des résultats produit un choc en Europe: en remportant 26,91 % des voix, l'extrême droite du FPO fait jeu égal avec les chrétiens-démocrates de l'OUP et talonne les sociaux-démocrates du SPO (33,15 % des voix, en recul par rapport au scrutin de 1995). A gauche, on va tenter de se ressaisir.

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les deux grandes formations de l'OUP et du SPO se partageaient tranquillement le pouvoir, presque toujours dans des gouvernements dits de "grande coalition". Aujourd'hui, tout est remis en cause. Et cela du fait de l'infernale habileté politique de Jorg Haider. En 1986, celui-ci met la main sur le petit parti libéral, qui faisait alors 5 % des voix. Peu à peu, de façon irrésistible, le FPO – rebaptisé "Mouvement de la liberté" – vole de succès en succès, jusqu'à son récent triomphe. A quelles raisons multiples et complexes, peut-on l'attribuer ? Revenons un peu en arrière. Après l'énorme prospérité économique que ce petit pays de montagnes avait connue dans les années 60 et 70, la décennie 80 amène, là comme ailleurs, une certaine récession. Avec la chute du mur de Berlin, les changements à l'Est, vertigineux, s'accélèrent. L'Autriche se sent déboussolée. D'autant plus que les gouvernements en place, à majorité social-démocrate, se mettent à appliquer le credo du libéralisme : réforme de l'Etat, ouverture de l'économie, privatisations. En 1994, 66,6 % des Autrichiens disent Oui par référendum à l'Union européenne. En attendaient-ils monts et merveilles ? Ils seront très nombreux, par la suite, à déchanter. Bien que le taux de chômage reste bas (autour de 4 %) et l'inflation presque nulle, les travailleurs ont la hantise de perdre leur emploi, les fonctionnaires celle de conserver leurs acquis sociaux, les petites et moyennes entreprises, de résister à la concurrence étrangère. Conscient de la lassitude de l'électorat face à des coalitions usées et en partie discréditées, Jorg Haider se présente en champion du changement. Il promet tout et son contraire. Avec, toutefois, une constante. Tablant sur un solide fond de xénophobie, il désigne les immigrés comme la source de tous les maux. Ça marche ! Le FPO capte le vote des ouvriers (47 % de ses électeurs), le vote des jeunes gens, celui des retraités, la sympathie des patrons "victimes de la bureaucratie d'Etat". A Vienne, traditionnel fief des socialistes, le FPO fait un tabac dans les quartiers populaires, là où se concentre la main-d'oeuvre immigrée... Il contrôlait déjà deux des neuf Länder qui composent l'Autriche : Salzbourg et la Carinthie, considérée comme le "sud profond" de la République. Carinthie. Capitale Klagenfurt. Une région de 540 000 habitants, montagneuse et touristique, aux frontières de la Slovénie et de l'Italie. Dans la cour du Landhaus – le siège du parlement régional –, un sévère monument de quatre colonnes érigé à la gloire de l'unité de cette province.

Carinthie, une terre où trois cultures se sont mêlées

Ici, comme chez vous le 14 juillet, le peuple fait la fête le 10 octobre. C'est à cette date, en 1920, que se déroule un important référendum. La Yougoslavie avait voulu s'emparer de la Basse Carinthie, au sud de la rivière Drave. Mais la population, et parmi elle quantité de Slovènes, vota pour l'appartenance à l'Autriche. Depuis lors, cette journée marque le triomphe des Carinthiens de langue allemande. Une haute valeur symbolique, sur cette terre où trois cultures se sont mêlées, la germanique, la romane et la slave", souligne Helga Rabenstein. Le regard vif, la frange noire, cette Viennoise d'origine, aujourd'hui professeur à l'Institut d'études romanes de l'Université de Klagenfurt, a beaucoup appris sur les mentalités locales en vivant six années, avec son mari, le philosophe Manfred Moser, dans le petit village de Zwanzgerberg. "Vieilles rancoeurs, querelles sordides. Jamais personne, et notamment lors de la polémique autour de Kurt Waldheim (1), n'a rendu hommage à l'engagement anti-nazi des Slovènes. De sorte que ceux-ci ont payé deux fois. Pendant la guerre, privés du droit de parler leur langue, ils furent déportés, persécutés. Après la guerre, on leur a reproché d'être des communistes. Et ça continue... Cependant, tout ici est complexe. Une bonne partie de la minorité slovène, évaluée à 10 % de la population, mais c'est plus, a voté pour Jörg Haider lors du dernier scrutin." Huit mars 1999. Elections pour le renouvellement du parlement régional. Surprise ? Le parti autrichien de la liberté, le FPO – la droite nationaliste – devient, pour la première fois dans l'un des neuf Länder la force politique locale la plus importante, en recueillant plus de 42 % des suffrages. Les sociaux-démocrates du SPO, toujours gagnants en Carinthie depuis la fin de la guerre, sont en net recul avec 32,8 % des voix (- 5 %). Leurs alliés conservateurs de l'OVP font 20 % (- 3 %). Grâce à l'abstention de ces derniers, un mois après, Jörg Haider est élu gouverneur. Ce sportif de 49 ans, originaire de Haute-Autriche, savoure sa revanche : il revient au poste qu'il avait occupé, de 1989 à 1991, avant d'être destitué par la Diète à la suite d'un scandale. Lui-même fils d'un dirigeant des jeunesses nazies, il avait vanté, au cours d'un débat, la "politique efficace de l'emploi" menée par le IIIe Reich. A présent, cet homme ambitieux, qui aime à se comparer au Britannique Tony Blair et à l'Allemand Gerhard Schröder, ne succomberait plus à de tels écarts de langage. Soucieux de respectabilité, il désirerait, sans y parvenir (2), que sa formation intègre l'Internationale libérale. "Nous ne sommes pas des extrémistes, aime-t-il à répéter. Rien à voir avec Le Pen". Comment expliquer son énorme succès en Carinthie ? "Le peuple a clairement dit qu'il est fatigué de l'alliance entre les deux partis traditionnels, telle qu'elle a fonctionné, que ce soit ici ou à Vienne", estime le docteur Christof Zernatto, membre de l'OVP et gouverneur sortant. "Haider a su apparaître comme la seule alternative pour un changement. C'est bien dommage. J'ai eu moi-même maille à partir avec l'un de ses proches, M.Grasser (3). Cela dit, le FPO n'a que 16 députés sur 38. Ils doivent passer des accords pour appliquer leurs promesses. Et, lorsqu'ils négocient, ils ne sont pas doués..."

Un Robin des bois sportif et copain des travailleurs

Comme leurs compatriotes, les Carinthiens ont mal digéré les conséquences du plan d'austérité appliqué dès 1996 par la coalition des socialistes et des conservateurs pour se conformer aux critères de Maastricht. Mais, dans ce land qui a le revenu le plus bas par tête d'habitant, et qui est le plus endetté, les inquiétudes et les mécontentements s'aiguisent. On dénombre environ 30 000 travailleurs sans emploi. Le taux de chômage dépasse les 9 %, bien au-dessus de la moyenne nationale. "Trop cher pour ce qu'il offre, notre tourisme est en perte de vitesse", estime Robert Gattereder. Natif de Klagenfurt, il dirige le Centre pour le développement technologique "Silicon Alpes". "La région s'éveille tout juste à la modernité. Elle doit s'industrialiser, et notre but essentiel est de venir en aide à toutes les entreprises industrielles. Nous avons Siemens à Villach et Phillips à Klagenfurt. Il faut que beaucoup d'autres, petites et grandes, s'implantent et réussissent". S'appuyant sur les sentiments de frustration, Haider a mené une campagne riche en promesses (création d'emplois, baisse du prix de l'électricité, baisse des loyers, réforme des impôts, etc.) mais surtout fort bien ciblée selon les publics auxquels il s'adressait. "Il a attiré le maximum d'électeurs, notamment parmi la jeunesse, en se glissant dans la peau de trois personnages, analyse le professeur Klaus Ottomeyer. “ Le Robin des Bois ” qui venge des humiliations et de l'exploitation, qui s'attaque aux riches, les dévalise et redistribue leurs biens aux pauvres, le copain du travailleur, que l'on appelle par son prénom, que l'on tutoie. Et il est aidé en cela par le retrait presque intégral des syndicats de la scène politique. Enfin, le sportif mâle, coureur de marathon et joueur de hockey sur glace, admiré par la gent féminine". Ne faudrait-il pas ajouter deux autres personnages ? Le libéral tirant à boulets rouges sur l'Etat bureaucratique, et séduisant donc les petits et moyens entrepreneurs, le "bon catholique" (dixit Mgr Markus Mairitsch, à la tête du diocèse de Ste Egyd) qui a dernièrement renoncé à son anticléricalisme sulfureux.

Le chèque-enfant : les femmes restent aux fourneaux

C'est aux Carinthiennes que Haider a fait sa proposition la plus remarquée. toute femme qui acceptera de rester aux fourneaux pour élever sa progéniture recevra un chèque de 5 700 shillings (2 800 F) par mois. "Par notre “ chèque-enfant ”, nous voulons contribuer à renforcer l'indépendance de la femme, parce qu'elle pourra décider librement de l'utilisation de ces fonds", tranche avec raideur Mme Dietlin de Kreutzer, élue FPO au nouveau parlement et porte-parole de l'exécutif. A aucun moment, elle ne répond à la question osée sur le financement d'une telle mesure (4). "Insuffisantes par leur nombre, les places dans les garderies ne représentent pas, du reste, une bonne solution. Le mieux est de laisser à la mère plus de temps pour son enfant en bas âge", ajoute-t-elle. Interrogée sur les bombardements en Serbie et au Kosovo, elle précise qu'elle les a jugés "utiles", et qu'elle est en faveur de l'entrée de l'Autriche dans l'OTAN (5). Au milieu d'un campus vert, tout près du Wörthersee, le lac aux eaux scintillantes, l'Université de Klagenfurt. Créée en 1970, elle accueille six mille étudiants, dont beaucoup viennent de milieux défavorisés et travaillent. Forte proportion de femmes. "Nous allons leur offrir un éventail de formations, parfois plus courtes, dans de nombreuses disciplines, dont la technologie", souligne le recteur fraîchement élu, M. Winfried Müller. D'esprit ouvert, ce mathématicien a notamment enseigné à l'Université Simon-Bolivar de Caracas. "Le “ chèque enfant ” de Haider ? Ça fait revenir un siècle en arrière. Préoccupant. En fait, toute l'ambiance qu'on respire en Carinthie, région limitrophe, est préoccupante. Le FPO s'emploie à “ chauffer ” un fonds nationaliste et chauvin. Nous qui nous sentons très libres, avec nos deux cent cinquante enseignants, nous mettons en relief l'atout que représente la diversité des cultures. Et nous encourageons des programmes d'échanges, de rencontres, comme le fait déjà, par exemple, le centre culturel de l'Université, Unikuh". Bien que la Carinthie soit retranchée derrière ses montagnes, le nombre d'étrangers y a sensiblement augmenté, à la suite du dégel des frontières en Europe de l'Est. Il est passé de 3,1 % à 5,6 % de la population. La guerre en Bosnie a entraîné une vague d'immigration. Maintenant, ce sont les réfugiés kosovars qui affluent.

La source xénophobe : contre les immigrés de la nouvelle vague

Dans sa campagne électorale, Haider avait proposé de ne plus subventionner les entreprises employant plus de 20 % de main- d'oeuvre étrangère. Environ 15 % des 10 000 travailleurs du bâtiment, en Carinthie, vient de la Slovénie, de la Croatie et de Bosnie-Herzégovine. Là encore, cette mesure se heurte aux réalités... "Haider, c'est évident, a choisi la Carinthie comme tremplin pour devenir un jour chancelier d'Autriche", fait remarquer Mirko Messner. De mère yougoslave et d'un père slovène qui fut résistant, ce militant s'occupe du droit des minorités. "Il s'appuie sur un nationalisme allemand que tant le SPO que l'OVP brossent dans le sens du poil. Ici, les Slovènes n'ont pas pu constituer une bourgeoisie, ils sont, aux deux bouts de la chaîne, agriculteurs ou académiciens. Mais nous nous battons pied à pied, qu'il s'agisse d'ouvrir une école bilingue, ou de prendre notre part du pouvoir. Une longue lutte."

Voir "Autriche, les fissures d'un “modèle”", par Brigitte Pätzold, le Monde diplomatique, mars 1995. Et "Fascinations autrichiennes pour M. Haider", par Roland Pfefferkorn, le Monde diplomatique, février 1997.


1. Elu en 1986 président de la République autrichienne, M. Kurt Waldheim avait renoncé en 1991 à briguer un second mandat. En effet, il avait fait l'objet d'une polémique internationale concernant son rôle d'officier de la Wehrmacht dans les Balkans et en Grèce, durant la Seconde Guerre mondiale.

2. Lire Im Rechten Licht, éd. Sandkorn, 1992, e Thomas Busch, Rosina Fasching, Christian Pillwein. Ce livre d'investigations autour du FPO a contribué à l'échec de sa demande.

3. En février 1997, M. Karl Heinz Grasser, membre du FPO, gouverneur-adjoint et conseiller économique de la Carinthie, avait menacé de refuser des contrats publics à des entrepreneurs de la construction utilisant des ouvriers venus de pays non membres de l'Union européenne. Les membres du SPO, de l'OVP, ainsi que la chambre patronale, déclarèrent cette initiative illégale.

4. Celle-ci ne devrait être appliquée, en guise de test, que dans deux communes, où le "chèque enfant" serait versé à partir de janvier 2001.

5. L'Autriche observe, depuis 1955, un statut de neutralité auquel une majorité de citoyens restent attachés.

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