Regards Décembre 1999 - La Planète

CEI/MONTAGES
Quel toit pour la Maison Russie ?

Par Olivier Schneider


Tout se passe comme si la Russie avait la capacité de pousser les travers des modèles occidentaux jusqu'au bout de leur logique. Il en va ainsi de la corruption. Originalité : elle place le citoyen russe dans une situation de fragilité totale et en de état survie permanente.

La crise d'août 98 a créé en Russie une dépression autant économique que morale, un vaste sentiment d'abandon et d'injustice qui n'a pas créé de mouvement populaire, mais qui s'est diffusé à tous les niveaux de la société. Y avait-il une cause à cette crise soudaine et radicale ? L'accent a été mis sur le départ des capitaux étrangers, ce qui évitait de rendre responsables les dirigeants nationaux, puis sur les citoyens eux-mêmes, coupables de n'avoir pas rempli les caisses de l'Etat. Le FMI partageait lui aussi cette thèse (dans son rapport du 21/12/98) : "il y a un risque certain d'un encore plus large déclin, néanmoins, par les continuels déséquilibres de la fiscalité, les problèmes du secteur banquier, et les signes d'un inversement du cour des réformes" ajoutant : "le volume des dépenses devrait être financé par le revenu des taxes", et "sans contrôle des prix"... Bref, comme le répétaient de nombreuses affiches pendant l'hiver de la crise, "personne n'aide la Russie, la Russie s'aide elle-même", la responsabilité et le poids de la crise devaient reposer d'abord sur ceux qui la subissaient !

Dépression économique et morale, une crise radicale

Les premières conséquences de la crise pesaient principalement sur ceux qui avaient eu l'imprudence d'entrevoir en Russie un projet de vie, en plaçant leurs économies, même faibles, en banque et qui, du jour au lendemain, les voyaient disparaître, bloquées, ou réduites, suite à la dévaluation à une somme congrue. Les entreprises ne pouvaient plus rémunérer leurs employés, sinon de la main à la main, les initiatives et les projets devaient être abandonnés. Or, l'année précédente, en 1997, l'apport de capitaux étrangers avait établi un bilan record : plus de 42 milliards de dollars avaient été investis, dont la moitié dans le secteur public. L'apport en devises aurait dû stabiliser durablement la monnaie et les réserves de la banque centrale, car l'équivalent de la même somme aurait dû être échangé en roubles. Or, au printemps 1998, les réserves de la banque centrale ne s'élevaient qu'à hauteur de 1,8 milliard de dollars, et le temps que chacun des acteurs économiques informés ait mis ses propres capitaux en lieu de sûreté, il fallut dévaluer le rouble et briser brutalement l'économie fédérale.

On apprend aujourd'hui quels détours incroyables ont pris les prêts du FMI et de nombreux investissements en Russie, aussi généreux soient-ils, qui ont eu pour réalisation concrète d'avoir permis de relancer le secteur du bâtiment de luxe sur la Côte d'Azur, à Chypre ou ailleurs, et de relancer l'économie de certaines îles, ou celle du Luxembourg ou de la Suisse...

Les ressources de la "Maison" épuisées par les nomenklaturas

Un an après la crise, l'activité économique de la Russie s'est montrée plus dynamique et souple qu'on ne le prédisait. Une myriade de petites entreprises se sont créées sur l'écroulement des grandes, les employés d'entreprises étrangères ont souvent fondé leurs propres sociétés, la dévaluation a favorisé les productions nationales. Seulement cela s'est fait au détriment du peu de stabilité qui existait dans le monde du travail et, en général, les emplois à nouveau créés sont des emplois temporaires, à la tâche, au mois, à la journée. Pour vivre, chacun doit s'épuiser d'un poste à l'autre au gré des circonstances et sans pouvoir jamais envisager de projets dans la durée. Et les prix des denrées essentielles continuent de grimper. Avant la crise, si l'activité économique était complexe et fragile, les contraintes et les horaires restaient tolérables puisque l'on concevait que chacun ait une vie difficile. Aujourd'hui, la crise a renforcé la pression sur les travailleurs, et les abus, les cas de surtravail sont constants. Parce qu'aucune confiance ne peut plus être faite ni aux banques, ni à l'économie en général, ni à la gouvernance, le travail devient une nécessité anxieuse, la vie une recherche inconstante des moyens d'exister.

Les différentes enquêtes sur les détournements des sommes investies en Russie révèlent des réseaux et des permissions qui existent en Europe, aux Etats-Unis, à la différence près que l'absence de scrupules des grands escrocs de Russie leur fait détourner l'intégralité des fonds versés par le FMI, et non par d'habiles et de discrets procédés, mais brutalement, et presque à la vue de tous. Le prochain grand projet évalué à 3 milliards de dollars, financé par l'Etat et exonéré d'impôt, mêlant capitaux privés et d'Etat, intérêts personnels et fédéraux, d'alimenter la Turquie en gaz en perçant un tunnel sous la mer Noire, sera certainement le prochain montage financier à suivre.

Le parti qui gouvernait jusqu'à 1998 la Russie s'appelait la "Maison Russie", on voit à présent que son programme se résumait à fournir aux citoyens russes un toit (et le "toit" veut dire la mafia en argot russe), plus que les meubles ou l'argent du ménage. Le pays a été gouverné de façon irresponsable et sans grand projet, chaque dirigeant se réservant personnellement les ressources de cette "maison".

La guerre, source d'enrichissement et légitimation des clans

Le parti qui semblerait être le plus apte à remporter les prochaines élections législatives de décembre s'appelle la "Patrie Russie", dirigé par l'alliance Loujkov-Primakov. Les derniers attentats, près d'une galerie marchande qui est la fierté du maire de Moscou (Loujkov), puis dans des immeubles de la périphérie, quel qu'en soient les commanditaires, ont eu pour conséquence de fragiliser ce dernier (en proposant d'expulser les non-Moscovites il compromet aussi son ambition fédérale) et de préparer l'opinion à l'offensive gouvernementale russe. Par ailleurs, compte tenu du stock actuel de l'armée russe, la guerre en Tchétchénie aura certainement comme résultat de relancer l'achat d'armes lourdes, et de regonfler ainsi les commissions personnelles...

Autant il est facile de chiffrer le coût des armements selon les arrangements, autant la guerre elle-même pourra permettre de justifier toutes les pertes financières gouvernementales en surévaluant l'investissement réel qu'elle représente. Vladimir Poutine, premier ministre actuel et candidat choisi du clan d'Eltsine à sa succession, qui gagne dans le même temps une popularité soudaine, n'a-t-il pas nommé chef du gouvernement tchétchène de Moscou celui qui inventa le loto russe ?

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