Regards Décembre 1999 - Lectures

ARTS DU TEMPS
TRESORS: Picasso/ FASCINATION: Matisse/ INCLASSABLE: GAUDI/VOYAGEUR: Herman

Par Pierre Courcelles


Picasso

Le Cercle d'art, maison d'édition fondée au lendemain de la Seconde Guerre, publia les nombreux ouvrages que lui confia Picasso entre 1950 et sa mort en 1973. De ce passé magnifique, l'éditeur a hérité de "trésors" qu'il republie de temps à autre. C'est aujourd'hui le Carnet de la Californie qui rassemble 40 dessins exécutés entre le 1er novembre 1955 et le 14 janvier 1956. Les "carnets" dans l'oeuvre de Picasso tiennent une place importante – une exposition leur a d'ailleurs été consacrée, en 1996, au Musée Picasso. Dès l'adolescence et quasiment tout au long de sa vie, Picasso a emplit de dessins des "carnets" où il notait dans l'instant ce qui traversait son esprit, comme on tient un journal intime ; certains "Cahiers" cependant contiennent des élaborations poussées de sujets sur lesquels il travaillait, ainsi les seize Cahiers préparatoires aux Demoiselles d'Avignon dont six appartiennent au Musée Picasso. Le Carnet de la Californie fait référence à la villa du même nom, située dans les collines de Cannes, achetée par Picasso et qu'il occupa avec Jacqueline de 1955 à 1961, lorsqu'ils s'installèrent à Mougins, au mas Notre-Dame-de-Vie. C'est à "La Californie" que Henri-Georges Clouzot tourna le Mystère Picasso, au cours de l'été 55, juste après que le peintre ait pris possession de la villa, en juin. Le Carnet de la Californie correspond à un intense travail de préparation sur le thème de l'Atelier et de portraits de Jacqueline en costume arabe. Dan Franck a composé de courts textes sobres et sensibles qui accompagnent les 40 dessins. Le prix du tout est élevé (750 F jusqu'au 31-12-99, 890 F ensuite) mais justifié par la qualité de cette publication qui reproduit à l'identique le carnet à spirale utilisé par Picasso. n

Le Carnet de la Californie, Picasso

texte de Dan Franck (100 p. ; 40 dessins dont 21 reproduits en 8 couleurs)

 

Matisse

C'est l'une des plus importantes manifestations du "Temps du Maroc", cette exposition à l'Institut du Monde arabe : "Le Maroc de Matisse" (jusqu'au 30/1/2000). En 1912 et 1913, Henri Matisse passe plusieurs mois à Tanger, à l'Hôtel Villa de France, bien entendu. Il y vient mettre un terme à l'épuisante aventure qu'a constitué le Fauvisme qui, en 1905, fit scandale au Salon d'automne où il expose en compagnie de Derain, Vlaminck, Manguin, Marquet, Friez... En 1952, il dira à l'éditeur d'art Tériade que lui et ses compagnons renièrent, "... chacun selon sa personnalité, la partie du Fauvisme qu'il trouvait excessive, en sorte de suivre son propre chemin. Les voyages au Maroc m'aidèrent à accomplir cette transition et à reprendre contact avec la nature mieux que ne le permettait l'application d'une théorie vivante mais quelque peu limitée comme le Fauvisme" (Matisse parle à Tériade, in Henri Matisse, Ecrits et propos sur l'art, éditions Herman, Paris 1972, p.117). Tanger, aujourd'hui ville mythique et fabuleuse qui fascine l'imaginaire des créateurs occidentaux, était déjà célébrée par les peintres du XIXe siècle et notamment par le Delacroix qui y débarquait en janvier 1832, juste 80 ans avant Matisse. Si la peinture de ce dernier allait prendre un tour nouveau, se charger de lumière et si le peintre allait se constituer un répertoire de "motifs" qu'on retrouvera jusque dans les ultimes travaux de sa vie, les célèbres gouaches découpées et collées, il en fut exactement de même pour son grand prédécesseur. On n'en finira jamais avec Matisse : il est infini, dans tous le sens du terme. Cette infinitude qu'il partage avec Picasso, et avec lui seul dans ce siècle, est le sentiment prédominant de cette exposition : on croit connaître, avoir déjà vu, et non, tout est à revoir encore. On dira la même chose des études et analyses du livre-catalogue dans lequel Pierre Schneider, pour ne citer que lui, spécialiste mondialement reconnu de Matisse, parvient encore à renouveler son approche d'une période si souvent explorée. (le Maroc de Matisse, collectif. Editions Gallimard, 256 p., 200F.)

Deux autres ouvrages sur Matisse viennent d'être publiés par Gallimard : Matisse. La Condition de l'image, par Rémi Labrusse. (Collection Art et artiste, 344p., 198F) et Matisse et le Maroc, par Christophe Domino. (Coll. Découvertes, 45F). Chez Gallimard toujours : Ensor, par Michel Draguet. (Collection Monographies, 288p., 490F). Ce peintre belge (1860-1949), considérable, est mal connu en France, malgré une assez complète exposition qui lui fut consacrée en 1990, à Paris, au Petit-Palais. Il trouve ici un historien de l'art, belge lui aussi, qui le restitue dans toute sa complexité. Une importante exposition lui est consacrée à Bruxelles, aux Musées royaux des Beaux-Arts, jusqu'au 13/2/200. Autre Belge : Henri Michaux, poète et peintre immenses auquel la Bibliothèque nationale de France consacre une exposition (jusqu'au 31/12/99) à l'occasion du centenaire de sa naissance : Henri Michaux. Peindre, composer, écrire, collectif sous la direction de Jean-Michel Maulpoix et Florence de Lussy. (240p., 350F). Belges encore, d'avant la Belgique : Rogier Van der Weyden, par Albert Châtelet (Collection Maître de l'art, 160p., 280F. Autres peintres belges dans cette collection : Van Eyck, par Harold Van de Perre ; Bosch, par Roger-Henri Marijnissen ; Bruegel, par Alexander Wied ; Van Dyck, par K. Van der Stighelen). Enfin, dans l'imposante collection Chefs-d'oeuvre de l'art italien : La Maestà de Duccio, par Luciano Bellosi (304p., 590F jusqu'au 31/12/99, 690F ensuite). [Dans la même collection : Massacio. La Chapelle Brancacci ; Mantegna. La Chambre des époux ; Giotto. La Chapelle des Scrovegni ; Benozzo Gozzoli. La Chapelle des mages ; Le Tintoret. La Scuola grande di San Rocco ; Fra Angelico. Les Fresques de San Marco ; Paolo Uccello. Les Batailles ; Lorenzo Lotto. Les Fresques de Trescore. ]

 

Gaudí

Antoní Gaudí y Cornet (1852-1926), l'architecte de la Sagrada Familia à Barcelone, est un inclassable. Car s'il est arrivé qu'on le rattache à l'Art nouveau de la fin du siècle dernier et du début de celui qui s'achève, il a tellement outrepassé le vitalisme de ce mouvement que les réalisations foisonnantes d'un Horta ou d'un Guimard paraissent d'une sobriété de bon aloi. Ce qui domine son architecture, c'est le paroxysmique dans lequel on a vu les signes d'une névrose. Tout est en surcharge, en vagues de pierre, de céramique, de briques, de mosaïque, de fer et de tôles, une profusion de courbes, de torsades, d'obliques qui semblent menacer l'équilibre de la construction. Gaudí est Gaudí, point, un créateur qui s'est affranchi de toutes les théories et de toutes les tendances artistiques. Mais il a fait converger dans son oeuvre de nombreuses sources du passé, le gothique, le baroque, le rococo, le mauresque et le mudéjar, selon son principe est qu'"Il est impossible d'aller de l'avant sans s'appuyer sur le passé et sans tirer leçon des efforts et des avancées des générations qui nous ont précédés.

Nous devons nous fonder sur le passé pour aboutir à une oeuvre de valeur, en évitant les erreurs antérieures". C'est le dernier collaborateur de l'architecte, Joan Bergos, qui livre une biographie exhaustive de l'architecte et les photographies de Marc Llimargas documentant magnifiquement l'oeuvre (Gaudí, texte de Joan Bergos, photographies de Marc Llimargas, éditions Flammarion, 320 p., 375 F). Chez le même éditeur : Daumier, dessins, de Judith Wechsler. (128p., 175F). Dans cette jolie collection, Le Cabinet des dessins, dirigée par Pierre Rosenberg, p-dg du Louvre, et Louis-Antoine Prat sont déjà publiés : Delacroix, par Arlette Sérullaz ; Léger, par Christian Derouet ; Prud'hon, par Sylvain Laveissière ; Rembrandt, par Emmanuel Starky ; Rops, par Michel Draguet.

 

Herman

En 1955, le Jean Vautrin qu'on connaît, s'appelait encore Jean Herman et le premier dit du second, 44 ans plus tard : "Je n'existait guère en 1955, même si je me rêvais dans la tunique d'un héros." Le temps passe et se charge d'oubli. Et on passe d'une vie à l'autre, d'une identité à l'autre. D'une cantine rouillée sortent alors des images de ce temps-là, où un vorace et sémillant jeune homme de 22 ans parcourt l'Inde immense, trois ans durant, un Leica à la main ou à portée. Il faut bien alors faire retour sur cette existence ancienne et mettre des mots sur les images surgies de là-bas : "Je me souviens ." D'avoir été lecteur de français à l'université de Bombay. D'avoir souvent fréquenté la plage de Chowpatty. D'avoir côtoyé la misère, le dénuement. D'avoir fait une équipée anthropologique au Rajasthan en compagnie de Jean-Luc Chambard. D'avoir arpenté les bas-fonds de Bombay. D'avoir accompagné Roberto Rossellini dans sa course à la recherche de ce qui serait son film India (1958). C'était et reste sans doute un beau voyage. (Jean Vautrin, J'ai fait un beau voyage. Photo-journal, 1955-1958. Editions Cercle d'art, 250 p., 250 illustrations, 195 F). Chez le même éditeur : la collection Découvrons l'art qui est l'une des meilleures introductions à la création de notre siècle, pour un prix imbattable : 89F. Derniers titres parus : Joan Miro (Serge Fauchereau, dir.) ; Egon Schiele (Marina Vanci-Perahim, dir.) ; Edouard Vuillard (Jean-Luc Chalumeau, dir.) ; Kandinsky ; Le Pop art ; Tapies.

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