Regards Décembre 1999 - Invitation

MEMOIRES DE SINE
Ma vie, mon oeuvre, mon cul!

Par Guillaume Chérel


Entretien avec Siné
Voir aussi Bibliographie

SINE (71 ans) raconte enfin sa vie en long et en large, par le biais de la BD, sa spécialité, mais surtout au moyen de l'écriture, sa nouvelle passion. Ma vie, mon oeuvre, mon cul ! (Attention, j'arrive ! tome 1, et 22, v'la les chleus ! tome 2) (1) est publié par Charlie Hebdo, où il sévit chaque semaine dans une chronique drôle, insolente et coléreuse. On y découvre un Bob drôle, obsédé textuel... et révolté de naissance. Un homme qui a eu pour amis Prévert, Genet... Malcolm X, et dont les ennemis sont Papon, Pinochet, le pape... et les cons en général.

Actualité : "La mienne : je tiens ma rubrique dans Charlie Hebdo et j'écris les albums de ma vie. Dès qu'un bouquin est sorti, j'en attaque un autre. Le premier, sorti en juin dernier, s'est vendu à 25 000 exemplaires. Le deuxième est sorti en octobre. Le prochain est prévu pour février. Le boulot me permet de ne pas trop penser à autre chose. Parce que l'actualité, en général, c'est déprimant."

L'alcool : "C'est venu très tôt dans ma vie. Mon père buvait, mes potes buvaient... A un moment, c'est devenu pour moi un problème au point d'aller aux Alcoolos anonymes... J'ai eu les jetons. J'ai vu des mecs tellement atteints que je me suis dit que c'était trop con d'en arriver là. Ils m'ont retapé. Maintenant, je me prends une cuite de temps en temps. J'aime bien boire un coup (de l'absinthe ! par exemple, ndlr...), me marrer avec les potes."

Les Américains : "Politiquement et économiquement, ils me gonflent, mais, du point de vue de la musique, du cinoche, des livres, j'adore ce qu'ils font. C'est les gens les plus cons et les plus moches du monde, mais ils ont de sacrés artistes."

Charlie Hebdo :

"C'est une histoire de potes... Ils me foutent une paix royale. C'est l'un des rares canards qui correspondent à ma sensibilité. Il y a beaucoup de talents qui se côtoient. Charlie déconne bien dans les dessins et se prend peut-être parfois un peu trop sérieux dans les textes. C'est devenu un vrai journal. Il fallait être réaliste. Il s'est cassé la gueule avant, parce qu'il manquait de réalisme économique. C'est malheureux à dire, mais c'est comme ça : l'humour ne suffit plus. Il faut du travail journalistique derrière."

Chats : "J'ai toujours adoré les chats. Depuis mon enfance. J'aime en avoir, j'aime les dessiner. L'autre fois, en Corse, je suis resté quinze jours sans mes chats. J'étais seul, et putain ! ce que je me suis fait chier... Je fais des photos d'eux. Il se foutent sur le dos, m'emmerdent le matin pour bouffer, dorment avec moi... Je les adore."

Communistes :

"Mon oncle était coco, mon père plutôt anar. Je suis un peu des deux, mais plutôt tendance libertaire... Je ressens bien cette dualité. Mon oncle nous envoyait des photos avec le drapeau rouge, et je disais à mon père : lui au moins, il se bagarre ! A côté de ça, quand mon père filait son poing dans la gueule d'un flic ou d'un militaire, j'étais fier. Il y avait d'un côté l'action, de l'autre la dialectique. Je me définirais bien comme “ anarcoco ” ou “ communarchiste ”... J'ai toujours eu de bons rapports avec les communistes, enfin sauf en mai 68 ! J'étais furax. C'était pas mes potes à l'époque. Je trouvais qu'ils avaient cassé le mouvement révolutionnaire en cours. Peut-être que je me faisais des illusions... En fait, j'ai toujours reproché aux cocos de n'être pas assez communistes, pas assez radicaux. C'est ma tendance anar. Mais bon, je ne milite pas avec les mecs qui défilent sous le drapeau noir : je trouve ça con. Je sais bien qu'il n'y a que les communistes pour faire avancer les choses... Mes rapports avec la presse communiste ont commencé il y a quelques années. Jack Ralite m'a demandé si je voulais bien être signataire d'une liste conduite par Herzog. Puis ils m'ont demandé de faire un truc dans l'Huma... et l'Huma Dimanche."

Concessions :

"Il faut en faire le moins possible. J'ai rarement fait un boulot qui ne me plaisait pas, par exemple. Même quand je bossais dans la pub – la réclame à l'époque – je me faisais plaisir. Je n'irais pas bosser au Figaro ou à Paris Match, mais j'ai accepté de faire des pubs et des couvertures pour du fric... J'avoue."

La Corse : "J'y vais tous les étés depuis quelques années, mais c'est par pur hasard. Une histoire de tire-bouchon. J'étais à l'hosto avec un mec qui picolait... Un Corse. Il avait remplacé tous les médicaments par de l'alcool... On a picolé ensemble et il m'a invité chez lui. J'ai trouvé ça super. Et, par hasard, avec ma femme, on a vu une maison à vendre une bouchée de pain, dans un village paumé dans les montagnes, du côté de Bastia. Les gens du cru sont bien contents qu'on y habite plutôt qu'il n'y ait personne. C'est un village où il n'y a plus rien, ni école, ni tabac, ni épicerie... En deux heures, tu traverses l'île de haut en bas. Y'a rien là-bas, pour acheter des disques, ou des livres... Ou alors, c'est toute une histoire : faut les commander. Je passe six mois là-bas. Tranquille."

Cuba : "J'aime Cuba, mais j'ai eu des problèmes là-bas. C'est mon côté anar qui les gênait. Ils m'ont censuré des dessins que j'avais fait pour le Caimàn Barbudo, le Canard Enchaîné local... Quand c'était trop cul, ils me disaient : “ ça nous rappelle Batista. Tu traites les femmes en objets sexuels... ” Et c'est encore pire aujourd'hui ! Ils m'ont viré en 70, après un discours que j'ai fait qui ne leur a pas plu. “ C'est pas ça qu'on a envie d'entendre ”, ils m'ont dit... Ils m'avaient demandé de changer, pour un truc bien dans la ligne, mais j'ai lu ma première version... plus anar. Puis, en 75, j'y suis retourné pour mon voyage de noces. Je pensais qu'ils avaient oublié. A l'aéroport, j'étais sur la liste rouge. Interdit de séjour. Furax. Plus tard, j'ai participé au voyage d'une délégation aux Etats-Unis, avec Francis Wurtz, Daniel Herrero, et bien d'autres, afin de demander la fin du blocus. A Cuba, ils ont été étonnés que je les soutienne. Alors, ils m'ont réinvité... et je leur ai dit merde !"

Ecriture : "J'ai une écriture lisible. Je suis soigneux depuis que je suis passé par l'école Estienne. Quand on écrivait mal, on était puni. C'était aussi important que l'orthographe. J'ai appris plein de trucs là-bas. Je dessine mal, mais j'ai la main sûre. J'écris tous mes textes à la main, mais, contrairement à Antoine Blondin, je fais des ratures, des brouillons... J'aime écrire à mes potes, leur envoyer des cartes postales originales. J'ai beaucoup lu à une époque. Moins maintenant. Je me suis tapé plein de romans noirs. Je préfère écrire. En plus, je lis très lentement. Je lis les livres de mes copains."

Genet : "J'ai eu une longue correspondance avec lui. On s'entendait bien. Il était maqué avec un petit mec qui s'appelait Abdallah... Un fildeferiste. J'avais fait des faux papiers à Abdallah, pour qu'il n'aille pas en Algérie pendant les événements. On s'était barré en Belgique, et on s'est retrouvé dans une boîte de pédés à Anvers... C'était marrant. Je suis allé le voir en Grèce. Je passais mes vacances avec lui. On a visité des musées. Il était passionnant. J'adorais ses livres. C'était un grand talent et un vrai anar. Vraiment hargneux. Pour les Blacks Panthers et les Palestiniens... Contre Israël et l'Amérique. Toujours du bon côté. Son texte sur le massacre de Sabra et Chatila, ça vous prend aux tripes. Un vrai poème. Un Genet, on en trouve un par siècle." L'humour : "C'est comme de gueuler un coup, ça fait du bien par où ça passe... Je fais ce que je peux. Je sais que ça ne sert à rien, mais ça défoule..."

Le jazz : "C'est une passion depuis 1945. Au début, comme je n'avais pas de fric, j'écoutais des disques. Puis je suis allé au concert, mais j'étais souvent déçu. Sauf quand c'était Dizzie Gillespie, ou Coltrane... Mais, en général, je préfère mes disques. Je continue à aller au concert, de temps en temps. Un mec m'a demandé de proposer ma sélection : ça s'appelle “ Vive le jazz ! ” Le problème, c'est que je ne peux pas choisir de disques qui ont moins de cinquante ans. Je touche 0, 60 F par double CD qui coûte 200 balles... On en a vendu 6 000 environ. C'est la musique qui me sauve de la déprime."

Malcolm X : "Cet homme-là m'a impressionné. J'étais en pleine révolte contre le racisme, et je le vois débarquer chez moi, rue de Clichy, à l'époque. En 1961, je crois... Il m'a scié, ce mec. C'était un géant, accompagné d'un bras droit cubain. J'ai mis des disques de jazz et il n'en revenait pas de voir un petit Français blanc, avoir autant de disques de jazz et de bouquins de Noirs américains. On m'avait dit qu'il était musulman : ça me faisait chier. On a parlé de ça et, tout en buvant un verre de rhum, il a demandé de quel côté était la Mecque... On s'est bien marré. Je lui avais raconté mon voyage à Cuba, ça le passionnait... Puis on s'est revu une deuxième fois, avant son départ. Il était coincé par la police à Orly... Il était venu pour participer à un meeting à la Mutualité, intitulé “ Remboursez ! ”. Il est parti en me disant : “ je veux t'inviter à Harlem ”. Moi, j'avais déjà fait mes valises... quand j'ai appris, deux jours après, qu'il avait été flingué." Mumia Abu-Jamal : "Ça continue... Les Américains continuent de se comporter comme des salauds avec les Noirs."

Misanthrope :

"Je donne cette impression dans mes textes, plus que dans mes dessins, mais, en fait, je suis plutôt cool comme mec. J'aime bien les gens. C'est le genre humain qui me gonfle parfois. C'est les connards qui me mettent en colère... J'aime pas me faire emmerder, c'est tout."

Nostalgie : "C'est pas le but de mes albums. J'espère ne pas passer pour un vieux con qui raconte sa vie.Ça fait des années que ça me titillait. Souvent, quand je racontais des anecdotes en Algérie, ou à Cuba, par exemple, les copains, ça les faisait pisser de rire... Les potes me disaient : tu devrais écrire ça. Mais je me sentais pas la force d'écrire un livre. Philippe Val (rédacteur en chef à Charlie Hebdo, ndlr) m'a proposé de le faire en album. Il me reprochait de ne plus rien foutre, de ne plus venir les voir... Dessiner commence à m'emmerder. Alors il m'a proposé de raconter ma vie, en trimestriel, sur grand format, avec dessins, photos, etc. Et ça m'a passionné. En album, c'est sympa. J'ai pris mon scooter et je suis allé me balader dans mon quartier pour voir ce qu'étaient devenus les bistrots d'antan, les cinoches et tout ça... Je fais un travail de mémoire. J'essaie de retrouver les sensations de l'époque. J'ai accumulé beaucoup de doc en soixante piges..."

Papon : "Quand j'ai su que ce salaud était en cavale, je me suis dit qu'il faudrait le fusiller, sans forme de procès... On pouvait s'y attendre. Comme un vulgaire voyou, cet ancien préfet, nommé ministre, se tire. On rêve ! La réalité dépasse vraiment la fiction... Ce collabo, responsable de l'assassinat des Algériens en 1961... Ce mec est une ordure et il a dû bénéficier de soutien logistique. Il représente tout ce que je déteste. Et Mitterrand savait pertinemment qui il était..."

Politique : "Je suis plutôt pessimiste... Les socialistes continuent d'être lamentables. Je les trouve de droite carrément... Quant aux cocos, je les trouve pas assez de gauche. Et les écolos me font chier. En ce moment, je vote Krivine et Laguiller..."

Les potes : "Ceux de mon enfance ont quasiment tous cassé leur pipe... Le cancer fait des ravages. Je viens de passer un check-up : mon médecin n'en revient pas. Je bois, je fume... Et rien. La vieillesse ne m'angoisse pas. La mort ne me fait pas peur non plus, mais j'aimerais pas devenir impotent. C'est aussi pour ça que j'ai des amis de plus en plus jeunes, comme Charb : il me fait marrer celui-là. Son défaut, c'est qu'il supporte pas les fumeurs... Souvent, on se réunit autour de mon bar, à la maison, et on déconne..."

Paris : "Je ne connais que ça. Je suis un vrai Parigot. Mais maintenant, j'habite en banlieue, dans un pavillon."

Prévert : "On déconnait bien tous les deux. Il m'envoyait des cartes postales porno... que j'ai gardées. Prévert, contrairement à ce qu'a écrit Houellebecq, était tout le contraire d'un con. C'était un brave mec, bourré de talent." Retraite : "Je pensais pas l'atteindre un jour... ni y avoir droit. J'ai rempli les papiers et voilà... Je n'ai plus le droit de bosser pour la presse normalement..."

Sexe : "Les femmes, quoi ! J'étais précoce, mais timide, gamin. J'avais douze ans et demi la première fois. Après j'ai attendu jusqu'à seize pour remettre ça. Je me débrouillais comme je pouvais parce qu'il n'y avait rien pour nous calmer à l'époque. Pas de films X... Une photo avec soutif... ça y est, on bandait. Tous mes copains étaient comme ça. J'avais l'impression d'être avec une bande d'obsédés sexuels. On ne parlait que de ça. Et on se vantait bien sûr... Il fallait impressionner les autres. En plus, j'avais pas de blé. Mon problème, toute ma jeunesse, ça a toujours été le pognon. La dame qui m'a dépucelé, elle me filait un pourboire en plus... c'était cool. C'était plus compliqué pour baiser à mon époque que maintenant... Après, je me suis calmé, je suis tombé amoureux à vingt ans, je suis resté vingt ans avec et j'ai fait un môme..."


1. Le n° 1 n'étant plus en vente en kiosque, on peut se le procurer au 44, rue de Turbigo, 75003 Paris. Tel : 01.44.61.96.10). Prix : 50 F

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Bibliographie

Par G.C.


Livre d'images (1953, à compte d'auteur) Complaintes sans paroles (1956. Jean-Jacques Pauvert Grand prix de l'humour noir) Les Chats (1957. J.J. Pauvert) Les Proverbes (1958. Pauvert) Tout ça n'est rien quand on a la sainteté (1959. Pauvert) Le Code pénal (1959. Gonon Ed.) Dessins avariés (1960. Pauvert) Dessins de l'Express - Tome 1 (1961. Pauvert) Les Cabinets (1961, numéro spécial bizarre. Pauvert) Siné qua non (1961. Dutton. USA) Dessins de l'Express - Tome 2 (1963. Pauvert) Car... toons (1964. Reinbardt. Londres) Dessins politiques (1965. Pauvert) Haut-le-Coeur (1965. Pauvert) Siné-massacre (1966. Hans Reitzel. Copenhague) CIA (1968. Pauvert) La Chienlit, c'est moi (1978. Balland) Tel père, tel fils (1978. Filipachi-Denoël) Erotissiné (1980. Pauvert) La plus Belle Conquête de l'homme (1981. Albin Michel) Siné dans Charlie Hebdo (1982. Cherche-Midi) Siné dans Hara-Kiri Hebdo (1984. Cherche-Midi) Droit de réponse (1987. Albin Michel) Siné Jazz hot (1988. Safrat) Pourquoi tant de haine ? (1989. Cherche-Midi) Faits divers (1990. Safrat) Le déshonneur est sauf (1992. La Découverte) Siné sème sa zone (1995. Cherche-Midi) Créateur de Siné-massacre (hebdo) - 1962-63 (9 numéros) et de l'Enragé (hebdo) - 1968 (13 numéros) Ma vie, mon oeuvre, mon cul (1999. Tome I et II Charlie-Hebdo... à suivre coffret de deux CD) Vive le jazz (1997. Fréneaux & Associés)

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