Regards Décembre 1999 - Les Idées

HISTOIRE
Hobsbawm, un regard aigu sur le XXe siècle

Par Raymond Huard *


Un livre dérangeant sûrement que cette synthèse de l'historien marxiste anglo-saxon Eric Hobsbawm, l'Age des extrêmes. Histoire du XXe siècle. Paru en 1994 en Grande -Bretagne, plusieurs fois réédité déjà, il est seulement en cette fin d'année accessible aux lecteurs français.

Si l'on pense que l'auteur est un historien mondialement connu dont on a déjà publié en France plusieurs études sur les grandes phases historiques précédentes (1), nos éditeurs ne sont pas rapides (2) ! Mais ce livre était sans doute jugé sacrilège par rapport aux idées reçues sur le XXe siècle. Il ne résumait pas celui-ci à une lutte entre deux ou à la rigueur trois composantes, le libéralisme des démocraties occidentales d'une part, le fascisme et le communisme, parfois rassemblés dans les totalitarismes, d'autre part. On regrette d'autant plus cette peur du débat d'idées que le livre d'Hobsbawm, construit avec art, apporte sur bien des problèmes qu'on agite aujourd'hui, le bilan du communisme, le destin du capitalisme, l'évolution des mentalités et des moyens d'action des masses, le surgissement de nouvelles aspirations féministes, écologistes, ou propres à la jeunesse, la nouvelle étape de la mondialisation contemporaine, à la fois des informations de premier ordre et des stimulants exceptionnels pour la réflexion. Proposer en plus de 900 pages un panorama d'un siècle fourmillant d'événements, de grands phénomènes mondiaux ou continentaux, mais qui se sont individualisés dans des aires particulières, éviter de s'enliser dans le torrent des faits, et, à l'opposé, de transformer l'histoire du siècle en une lutte entre des abstractions, c'était un défi majeur.

Immense culture historique

Si l'auteur a pu le surmonter, c'est d'abord grâce à une immense culture historique, une grande ingéniosité à trouver des données peu connues – par exemple dans les rapports des grands organismes internationaux –, mais aussi, une aptitude, de la part d'un homme qui a vécu une grande partie du siècle, en a côtoyé à l'occasion des personnages importants, à intervenir de façon personnelle, souvent malicieuse, dans le récit pour évoquer tel souvenir significatif de la mentalité d'une époque.

Pourtant l'originalité de l'ouvrage réside plus encore dans l'approche historique, l'ampleur des vues, l'agencement et la liaison des faits. Eric Hobsbawm a su restituer une histoire vraiment mondiale. Cela veut dire d'abord que pour l'auteur, il n'y a pas de partie du monde privilégiée, que l'histoire ne se résume pas à l'affrontement entre les grandes puissances, mais que ce qui se passe à un moment donné au coeur du Brésil ou en Syrie, en Afrique du Sud, peut nous instruire tout autant sur des tendances du moment. Mondiale aussi parce que l'auteur – dont on sait la compétence en matière de nations et de nationalismes (3) – maîtrise parfaitement la dialectique mouvante qui, au cours du siècle, a mis en avant, alternativement ou en même temps selon les périodes, le national, l'international ou le supra-national, le subnational et le régional. Enfin EricHobsbawm sait mettre vivement en lumière les rapports de force qui se nouent mondialement, comme l'union entre les démocraties libérales capitalistes et l'URSS pendant la Deuxième Guerre mondiale, union qui sauve les premières comme la seconde, ou au contraire l'équilibre des forces dans la phase de guerre froide qui congèle la situation du monde pour une bonne quarantaine d'années, mais n'empêche pas le communisme d'influencer par un phénomène de concurrence la politique économique et sociale des démocraties occidentales.

Périodisation claire en trois phases

Pour cette histoire du monde pendant le siècle, Eric Hobsbawm propose une périodisation bien nette en trois phases, du moins pour les événements politiques, économiques et sociaux : un "âge des catastrophes" de 1914 à 1945 ; un "âge d'or" entre 1945 et le début des années 1970, pendant lequel les sociétés subissent une formidable transformation, d'ordre à la fois technique social et culturel, qui est sans doute, – ce qu'on oublie trop souvent – le fait essentiel du siècle ; enfin une période de crise générale, après cette date, dont un point culminant est la décomposition du système socialiste et de l'URSS, phénomène qui par ses conséquences mondiales marque aux yeux de l'auteur la fin du XXe siècle. La décolonisation est placée habilement au début de la seconde partie puisqu'elle se déroule pour l'essentiel dans la décennie 1945-55. Les sciences et la culture au sens large relèvent d'une chronologie plus simple en deux parties, jusque vers 1945 d'abord, puis après cette date.

Résolument mondiale, périodisée avec clarté, cette histoire est aussi sociale. L'attention aux processus sociaux qui sous-tendent ou accompagnent les situations historiques concerne tous les domaines, que ce soit la société dans les Etats en guerre pendant le premier conflit mondial, les groupes sociaux dans les premières années de l'URSS, ou les jeunes des sociétés occidentales à l'issue de "l'âge d'or", mais aussi un type d'action comme la guerilla bien insérée dans son contexte social rural, ou encore le rayonnement des formes d'art dans la première moitié du siècle, où une différenciation s'impose entre l'art des masses (le photojournalisme, la radio, le film, la musique populaire) et celui qui est l'apanage de la minorité la plus cultivée. Plus importante peut-être encore est la mise en évidence si importante de la singularité des processus historiques. La destinée du communisme en particulier – question sur laquelle on attend naturellement l'auteur –, ne saurait être examinée uniquement à partir des caractéristiques d'un régime politique et économique, qui a fait tache d'huile -dans une mesure d'ailleurs limitée – ou encore à partir d'un bilan meurtrier (que l'auteur n'esquive pas) –mais doit être comprise en fonction du processus singulier du développement du régime soviétique dans la seule URSS, fait qui n'était ni voulu, ni prévu au départ.

Ce qui conduit à montrer que l'évolution autoritaire et bureaucratique du régime était inscrite, non pas dans les gènes du communisme, mais plutôt dans les conditions qui ont présidé à son incarnation sur le sol de la Russie. Il n'est pas indifférent non plus pour la compétition entre les deux sytèmes économiques qui ont divisé le monde, que des deux Etats leaders de cette compétition, l'URSS et les USA, le premier ait été très durement touché dans ses forces vives et sur son sol même par les conflits successifs alors que la participation aux guerres mondiales dynamisait la puissance économique et la prospérité du second. Sur un autre plan, comment expliquer que le libéralisme économique n'ait pas bonne presse en Occident au lendemain de la guerre, que le principe d'une économie encadrée par l'Etat y triomphe alors assez largement, sans évoquer les méfaits, toujours présents dans les esprits à l'époque, de la crise mondiale de 1929, le prestige de l'URSS acquis grâce à sa lutte contre l'Allemagne nazie, et la situation matérielle lamentable des Etats européens après la guerre. Autre manifestation de cette attention à la singularité des processus, Eric Hobsbawm définit toujours de façon très nette leur aire d'extension, ce qui conduit par exemple à relativiser l'expansion du fascisme, comme du communisme ou de la guerilla tiers-mondiste en tant que phénomènes mondiaux.

Enfin, parce qu'il prend en compte l'histoire dans sa globalité et sa dialectique, Eric Hobsbawm est sensible aux liens, – on pourrait même dire aux complicités – qui réunissent des adversaires apparents. Le communisme historique et les démocraties libérales capitalistes ont partagé une même croyance dans la technique, la transformation du monde par l'homme, le progrès, ils ont procédé d'un même héritage idéologique, en gros celui de l'émancipation humaine porté par la Révolution française. Tout en étant opposés, ils sont moins éloignés qu'on ne l'a souvent dit. Dire cela avec sérénité a été sans doute jugé de mauvais goût.

Fin des certitudes

Au terme de son étude, l'auteur constate qu'à la fin du XXe siècle, les hommes, à l'échelle mondiale, sont dans l'ensemble plus nombreux, mieux nourris et en meilleure santé qu'ils ne l'étaient à la fin du XIXe siècle et que l'avenir est ouvert, précisément parce que la crise mondiale a remis en cause à peu près toutes les certitudes sur lesquelles reposaient les équilibres de la guerre froide, tandis que l'évolution économique et technique déstructurait les sociétés nées de la prospérité. Mais il ne peut être vraiment optimiste car si le plus important des dangers qui menaçaient le monde, celui d'une nouvelle guerre mondiale paraît écarté, on recense à la fin du siècle bien d'autres problèmes graves démographiques, écologiques, économiques, politiques ou intellectuels (la montée des fanatismes et de l'irrationalisme). Le développement capitaliste entraîne le monde vers une implosion ou une explosion.

L'histoire n'est donc pas finie avec la fin d'un certain communisme. On en conclura que c'est la capacité de réaction des humains qui décidera en fin de compte de leur sort. Leçon austère, mais tonique comme l'est en général la lecture de ce livre foisonnant qui offre un vrai plaisir intellectuel. .


* Historien. A publié la Naissance du parti politique en France, presses de Sciences Po, 1996 ; la Révolution de 1848 en France et en Europe (en collaboration), Editions sociales, 1998.

1. L'Ere des révolutions, Fayard 1969, Complexe, 1988 ; l'Ere des empires, Fayard 1989, Hachette 1997 ; l'Ere du capital Fayard,1994, Hachette, 1997.

2. L'ouvrage en traduction française est paru le 15 octobre aux éditions Complexe 952 p.

3. Nations et nationalismes depuis 1815, Gallimard, 1992.

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