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L'INFORMATIQUE A L'ECOLE Par Jackie Viruega |
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Entretien avec Jacques Tardif * |
| L'utilisation des technologies de l'information et de la communication (TIC) dans l'enseignement crée un rapport très pragmatique au savoir, ce qui est positif. Un danger : croire qu'il n'y a plus besoin d'apprendre, mais seulement de comprendre et d'utiliser les informations. |
| Jacques Tardif : A l'école ou en dehors, les TIC créent un rapport très pragmatique au savoir. La possibilité de naviguer sur les sites, d'entrer dans des conférences thématiques, de communiquer avec des experts, de leur poser des questions, etc. rend l'information toujours disponible, "au bout des doigts". Tout ce que j'ai constaté dans les formations dont je suis responsable, dans mon travail universitaire, dans mes recherches, m'a convaincu de ce changement. |
| En ce qui concerne l'enseignement, ce pragmatisme renouvelle la façon d'appréhender les connaissances. L'école considère traditionnellement les connaissances comme des entités qu'on observe, qu'on analyse isolément les unes des autres, qu'on évalue en dehors de leurs usages possibles. Dans la logique d'un rapport pragmatique au savoir, les connaissances sont des ressources pour comprendre et appliquer. Par exemple, l'enseignement de la faculté de médecine de l'université de Sherbrooke est fondé sur la méthode APP (Apprendre à partir des problèmes). Depuis quatorze ans, tous les cours sont abolis et les étudiants travaillent sur les problèmes de santé à résoudre en faisant appel aux connaissances médicales et pathophysiologiques comme des ressources et non comme des entités abstraites. Ces pratiques pédagogiques mettent les étudiants en situation de développer des connaissances contextualisées, ancrées sur des questions importantes pour leur métier à venir. Il est donc clair que ces technologies ne peuvent s'intégrer à l'enseignement sans changement du cadre pédagogique. Cette "pragmatisation" comporte cependant un danger : l'illusion qu'il n'y aurait plus besoin d'apprendre, mais seulement de comprendre les informations et de les utiliser. |
| Comment pallier ce danger ? |
| J.T. : Des moments de travail spécifiques et fréquents sont indispensables pour rendre visible ce qui reste invisible, c'est-à-dire sortir les connaissances de leur contexte et les structurer, les conceptualiser. L'enseignement primaire et secondaire le prévoit dans quelques écoles, mais ce sont des îlots d'innovation pédagogique. Ces établissements organisent les 180 heures d'enseignement annuel du système québécois en trois grands projets dont chacun intègre les langues, les maths, les sciences de la nature, les sciences humaines, la formation personnelle et sociétale. Les technologies permettent, chose inédite, de rendre concret ce qui était abstrait, comme la circulation du sang dans le corps ou les phénomènes météorologiques. Ce caractère concret constitue un soutien extraordinaire des élèves, particulièrement ceux qui ne sont pas à l'aise dans la conceptualisation. Mais ce rôle positif des TIC est possible uniquement dans un cadre pédagogique adapté, différent. Et l'expérience montre que l'école au Québec n'a pas globalement accompli ce changement, qui n'est pas évident. |
| Quel est l'équipement informatique des écoles au Québec ? |
| J.T. : Il existe des îlots d'informatisation très poussée. A l'université de Montréal, l'Ecole des hautes études commerciales accueille 2000 à 3000 étudiants, dont chacun doit posséder un portable pour être admis. Chaque portable est branché au réseau, sur lequel le professeur met ses notes de cours. Le cadre pédagogique est donc essentiel puisque l'élève n'a pratiquement plus besoin du cours magistral, du fait de l'accès au réseau. Il faut notamment que la pédagogie soit axée sur la résolution de cas. Un regroupement d'écoles mène des expérimentations depuis cinq ans. Des élèves, âgés de 11 ou 12 ans, ont l'écran pour seul support de travail – un ordinateur par élève - et obtiennent des résultats probants. C'est une piste pour l'avenir mais il importe de réfléchir à la complémentarité entre les différents supports, l'écran et les livres. Il s'agit là de cas isolés, la moyenne québécoise est d'un ordinateur pour 8 à 12 élèves, ces équipements ayant été financés par l'Etat. Nous espérons un ratio d'un ordinateur pour 5 élèves. L'intégration de l'informatique dans la classe est préférée à de beaux laboratoires bien équipés auxquels les élèves n'ont accès qu'une heure par semaine. n |
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* Professeur à la faculté d'éducation de l'université de Sherbrooke (Québec), conseiller au ministère de l'Education pour la réforme de l'école québécoise et des programmes d'études. A publié notamment Intégrer les nouvelles technologies de l'information : quel cadre pédagogique ? ESF éditeur, Paris, 1998. |