Regards Décembre 1999 - L'Evénement

L'INFORMATIQUE A L'ECOLE
Ce que le système scolaire est prêt à intégrer

Par Jackie Viruega


Entretien avec Georges-Louis Baron*
Voir aussi A l'école primaire

La difficulté d'analyser les impacts des technologies provient de leur diversité, de leur nature évolutive et des modes d'intégration différents dans l'enseignement primaire, professionnel, général, universitaire. Les données sont en phase de "cristallisation".

Que changent les technologies de l'information et de la communication dans le rapport au savoir et à la pédagogie ?

Georges-Louis Baron : Ces nouveaux instruments pour apprendre et enseigner, sans tradition d'usage, peuvent contribuer à changer certains modes opératoires, certaines activités d'apprentissage. Les nombreuses données, recueillies aujourd'hui, relatives aux changements obtenus dans des contextes expérimentaux attestent des potentialités liées aux technologies : elles renouvellent les activités, conduisent à penser différemment les phénomènes, donnent accès à des niveaux intermédiaires d'abstraction, c'est-à-dire des ponts entre le concret et l'abstrait. Les disciplines techniques et des disciplines scientifiques comme les maths, la physique, la biologie sont renouvelées par leur arrivée. Des mouvements moins spectaculaires, par exemple l'usage du traitement de texte expérimenté depuis les années 80 dans les établissements scolaires, produiront certainement des effets de modification des habitudes d'écriture. Les répercussions sur l'éducation sont réelles et les changements probables mais il est prématuré de les définir aujourd'hui.

Parce qu'ils sont lents ?

G.-L.B. : L'éducation se situe dans un système bien régulé où le changement se mesure en dizaines d'années. Qu'est-ce que le système est prêt à intégrer ? La scolarisation des technologies passe par une phase d'invention, de recherche, d'innovation, initiée par un petit nombre d'enseignants en relation avec des chercheurs. Ces expérimentations sont mises à l'épreuve dans la classe. Une partie sera oubliée, une autre sera scolarisée. Bien qu'elles soient l'héritage d'actions de recherche en relation étroite avec le terrain, les innovations ne seront plus alors perçues comme telles. Les innovations pédagogiques peuvent en effet se permettre un léger décalage avec le système où elles se déploient mais seules se scolarisent celles qui sont suffisamment en phase avec le système. L'école a toujours joué un rôle pionnier dans les technologies. Une radio-télévision scolaire commence à émettre au début des années cinquante. L'école s'est intéressée à l'audiovisuel dès les années 60, à l'informatique dès les années 70. C'est la phase d'invention. Il arrive ensuite un moment où les technologies se développent plus vite dans la société que dans l'école. Cela s'est passé ainsi pour l'informatique, c'est ce qui est peut-être en train de se produire pour les multimédias et l'Internet. Chacun pressent qu'avec la Toile, un changement du traitement de l'information se produit, pour le meilleur ou le pire. Mais comment savoir aujourd'hui ce qui sera inventé comme ajustement et ce qui sera progressivement scolarisé ?

Pourquoi un usage technologique se répand-il plus dans la société qu'à l'école, même quand celle-ci a une longueur d'avance ?

G.-L.B. : Une longueur d'avance, je ne sais pas, mais en tout cas une vigilance précoce vis à vis des technologies de l'audiovisuel et de l'informatique. Ces technologies évoluent plus vite que les possibilités de réaction du système éducatif . C'est un vrai casse-tête de choisir un matériel pour équiper tous les lycées et toutes les écoles – le même dans un souci d'équité. Quels équipements ? Quel renouvellement ? Dès le début de la décentralisation, certaines collectivités ont investi. Ces équipements sont assez vite devenus obsolètes, mais on observe du travail créatif sur des machines obsolètes pendant assez longtemps. Cette appropriation par certains enseignants est même un enseignement du plan informatique pour tous de 1985. Ce plan a laissé des traces : l'Etat s'exonérait de l'équipement des écoles et passait la main aux collectivités. La diversité qui en a résulté pose question au système éducatif.

Et les traces pédagogiques ?

G.-L.B. : Ce fut un espoir, surtout chez les décideurs politiques, que d'arriver à des gains significatifs grâce aux technologies. Or les changements prennent du temps et restent relativement discrets parce que le système a intrinsèquement une marge d'inertie. Les technologies en milieu scolaire sont des outils prescrits par les enseignants qui en inventent des modes d'usage adaptés à leur projet pédagogique. L'intégration à l'école, système qui possède sa propre régulation, des usages des technologies ne peut se faire qu'en accord avec la profession enseignante. La difficulté d'analyser les impacts des technologies provient donc de leur diversité, de leur nature évolutive et des modes d'intégration différents dans l'enseignement primaire, professionnel, général, universitaire. Dans l'enseignement élémentaire, la situation varie selon les écoles. On constate des innovations très intéressantes, du côté du traitement de texte, des journaux de classe, mais l'évaluation est malaisée. En sciences expérimentales, les effets de l'expérimentation assistée par ordinateur sont maintenant assez bien connus : un gain de temps sur l'acquisition de mesures par les élèves, qui peuvent en consacrer davantage à des activités de modélisation, de confrontation de données expérimentales à un modèle. Les disciplines scientifiques sont désormais instrumentées. Les programmes comprennent les nouveaux dispositifs, exigent l'accès à des instruments de traitement de l'information. Ce qui était sur le front de l'innovation il y a quinze ans est aujourd'hui en passe d'être intégré en biologie, en physique, etc.

Et dans l'enseignement technique et professionnel ?

G.-L.B. : Les formations professionnelles – je classe là aussi les formations supérieures comme la médecine –, sont les plus actives. Le cas des enseignements technologiques est spectaculaire avec, en génie mécanique par exemple, les modeleurs tridimensionnels succédant aux logiciels de dessin assisté par ordinateur. Il y a dans l'enseignement tertiaire toutes les bases de données.

L'équipement faible ou inégal des établissements constitue-t-il un obstacle ? 85% des lycées sont connectés à l'Internet mais si c'est un seul accès dans le bureau du proviseur, quel est l'intérêt pour les élèves ?

G.-L.B. : Il est vrai que les indicateurs des connexions à l'Internet sont assez grossiers... Peut-être serait-il intéressant d'évaluer les connexions des CDI, la documentation étant la plus touchée par le changement. Les collèges ont parcouru beaucoup de chemin depuis 1985 année de la transformation de l'éducation manuelle et technique en technologie. Il a été peu à peu assigné à la discipline la responsabilité de familiariser les jeunes avec la technologie de l'information, qui est un enjeu culturel essentiel. En revanche, dans les écoles, le programme de 1995 est en retrait par rapport à 1985, s'agissant des technologies.

La formation des enseignants constitue un élément essentiel ?

G.-L.B. : Oui ! D'une part, une technologie ne peut se scolariser contre l'enseignant. D'autre part, l'usage de l'informatique chez soi, par exemple pour préparer les cours, diffère de son usage en classe, qui est beaucoup plus compliqué. Le cours est un travail en temps contraint, régulé spécifiquement, soumis à des risques – les aléas techniques dont il ne faut pas que l'enseignant soit victime pour tenir son rôle vis à vis de l'élève. L'intégration de l'informatique en classe est difficile, parce qu'il s'agit de systèmes techniques complexes, impossibles à utiliser en situation professionnelle sans posséder un niveau de maîtrise suffisant et surtout une culture suffisante.

Cela peut durer longtemps...

G.-L.B. : Il faut compter 10 à 15 ans entre l'apparition des techniques et leur scolarisation, dans les secteurs éducatifs où les changements vont vite ! Voyez les calculatrices, très répandues aujourd'hui. Une enquête menée par Eric Bruillard montre que les enseignants de collège étaient , en tout cas il y a quelques années, majoritairement convaincus que les calculatrices ne convenaient pas pour apprendre les techniques opératoires et ne devaient, en conséquence, servir que d'outil de vérification, une fois les techniques acquises par les élèves. Cette position s'oppose à l'acquisition des techniques opératoires au moyen de l'outil, avec la transformation que cela suppose.

Ce qui tient aux représentations en termes de gestes professionnels et de tradition pédagogique diffère donc de ce qui tient à la maîtrise des techniques, mais n'est pas moins important. Le sociologue amé- ricain Larry Cuban a remarqué que les enseignants tendent à privilé- gier ce qui renforce leur contrôle sur la classe. C'est une contradiction avec l'usage de technologies nouvelles, qui généralement commencent par complexifier la situation didactique. A mon avis la contradiction n'est pas insurmontable, dans la mesure où nous sommes dans un paradigme de changement.

Il est vrai que les technologies ne s'intègrent pas encore dans l'enseignement secondaire général, mais cela ne peut se faire simplement. L'enjeu d'inscription dans le curriculum dicte la vitesse de l'évolution. Le problème consiste à inventer des activités et des instruments qui soient validés pour s'intégrer dans le système d'enseignement. L'invention est donc un enjeu actuel important. Un autre enjeu réside dans le développement d'environnements correspondant aux traditions culturelles et en phase avec le système.

En France, les enseignants s'investissent dans un certain nombre de disciplines. Une partie de la profession mène des recherches sur le terrain. Toutes ne produiront pas de résultats, le "retour sur investissement" n'est pas garanti. C'est plutôt un pari, mais un pari raisonnable quand on évalue ce qui s'est passé jusqu'à présent. Des applications prometteuses apparaissent. Le marché du cyber cours, par exemple. Des cédéroms, des services en ligne, adressés soit aux élèves, soit aux enseignants (certains vont peut- être jouer, toutes proportions gardées, un rôle analogue à publication de l'Ecole normale de Pierre Larousse à la fin du XIXe siècle) contribuent à repenser la notion de documents pour apprendre. Cette mutation des ressources, sans préjuger de ce qui subsistera, mérite d'être analysée.

Sur l'Internet pourrait se développer une espèce de mutualisation des ressources pour les enseignants. Ces outils n'existaient pas il y a dix ans. La recherche s'oriente à la formation en autonomie des enseignants pour tout ce qui représente un changement dans les contenus et les manières d'enseigner. Les campus virtuels prennent dans certains pays une importance considérable. Certaines solutions techniques rendent crédibles des modes d'organisations nouveaux qui changent les fonctions des enseignants avec plus d'importance accordée à la médiation et au tutorat. Ces organisations exigent l'invention d'instruments de modélisation de tout ce qui a trait à l'apprentissage. Le concept d'université virtuelle se développera-t-il ? En France, c'est ce qui se passe en médecine pour les études de cas. L'organisation institutionnelle de l'apprentissage est en jeu : par activités ? Par ressources ? En autonomie assistée ? En transmission présentielle ? Nous sommes dans une période intéressante où des choses sont en phase de "cristallisation". n


*Directeur du département technologies nouvelles et éducation de l'INRP

retour

 


A l'école primaire


L'intérêt du traitement de texte à l'école ne réside pas dans la maîtrise du logiciel mais dans l'appréhension différente de l'écriture. "L'angoisse de la page blanche" disparaît : on écrit en vrac, on trie ensuite, ce qui change le rapport intime à l'écrit. Surtout, on peut corriger un mot, une phrase, sans devoir tout recommencer. La rédaction des journaux d'école autrefois tapés à la machine décourageait les élèves qui devaient tout refaire à chaque faute. Sur l'écran, une erreur est une occasion de s'arrêter, de réfléchir : on revient en arrière, on corrige sans refaire ce qui est bon. Une fois le texte écrit, l'élève analyse la chronologie, l'enchaînement logique, la compréhension générale. On manipule le texte, on réécrit, on inverse des paragraphes.

L'ordinateur oblige aussi à structurer une recherche d'information. On peut se perdre dans l'hypertexte quand on a 7 ou 8 ans ! Je clique sur ce lien, puis sur celui-ci, et encore, encore un ? Un mot après l'autre, je ne sais plus où j'en suis. Le cadre pédagogique sert à ce que l'enfant puisse s'entendre dire : "Si tu cliques sur ce lien, es-tu toujours dans ta recherche initiale ? N'est-ce pas un autre sujet ?"

retour