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INFORMATIQUE A L'ECOLE Par Jackie Viruega |
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| Après deux ans, les résultats de l'informatisation de l'école ne sont pas déshonorants mais des problèmes subsistent. D'abord l'inégalité de l'équipement des établissements scolaires; ensuite l'insuffisante formation des enseignants à l'usage pédagogique des ordinateurs, beaucoup plus difficile que la simple bureautique. L'usage de l'informatique dans le milieu scolaire se traduit par un mouvement lent et soumis à des contraintes spécifiques, explique Georges Louis Baron, de l'INRP. Contribue-t-il à changer la pédagogie et le rapport au savoir ? Question difficile, réponse nuancée. Tour d'horizon ici et au Québec. |
| Les chiffres : 85% des lycées, 55% des collèges et 10% des écoles sont connectés à l'Internet. Pour l'équipement, les lycées disposent, en moyenne, d'un ordinateur pour 7 élèves (1 pour 15 avant 1997), les collèges d'un ordinateur pour 17 élèves (1 pour 30). Les écoles primaires, moins bien dotées, ont seulement un ordinateur par classe mais auparavant c'était un ordinateur pour quatre classes ! Voici les résultats, disponibles pour l'instant, du plan gouvernemental de développement des technologies de l'information et de la communication dans l'enseignement (TICE) lancé en 1997. Ce programme se fixait l'ambition de mettre en réseau et d'équiper les 70 000 établissements d'enseignement scolaire et supérieur, d'assurer la formation des enseignants, de développer des pratiques pédagogiques innovantes. Qu'en est-il deux ans après ? |
| "Le plan Allègre donne un certain nombre de moyens et nous sommes d'accord avec ses intentions, mais le terrain est compliqué : pour passer de l'expérimentation à la généralisation, il faut une volonté à tous les niveaux. Cela échappe au ministre. Il faudra du temps" commente jean-Bernard Viaud, le président de l'Epi (Enseignement public et informatique). Cette association née en 1971 est la principale qui travaille à intégrer et développer l'informatique et les nouvelles technologies dans le système éducatif. Elle tient dans ce but un rôle d'édition et de diffusion, organise des bourses de logiciels, informe et forme des enseignants, noue des partenariats avec des associations homologues, des organismes de recherche publique. Mais l'enquête récente qu'elle a menée montre "que beaucoup reste à faire et que les difficultés persistent sur le terrain". Lesquelles ? L'équipement d'abord : "les 60 000 écoles de France dont beaucoup sont en milieu rural, dépendent des communes. Donc leur niveau d'équipement est disparate et ne progresse que faiblement par rapport aux besoins". Mieux dotés, les collèges et lycées (certains lycées possèdent 200 à 400 ordinateurs) ne disposent pas toujours des moyens humains et des horaires pour les utiliser. Et même dans les lycées les mieux équipés, trouver un ingénieur système pour entretenir le matériel et une "personne-ressources" capable d'assurer une partie de la formation sur le terrain est un vrai problème. |
| Analyse, réflexion, mise en perspective du support multimédia |
| Le deuxième obstacle se situe sur un autre plan : 100 000 enseignants seulement (sur 800 000) utilisent l'informatique dans leur pratique pédagogique. Si on sait, explique jean-Bernard Viaud, "par expérience que l'usage des technologies dans l'enseignement motive les élèves, les rend plus actifs, contribuant à changer les modalités de construction du savoir", encore faut-il que les enseignants puissent utiliser l'informatique dans la discipline enseignée (ce qui est différent de la bureautique et variable d'une matière à l'autre). Pour cela "un savoir qui ne s'improvise pas, qui s'apprend et qui réclame un gros travail de préparation, d'investissement" est indispensable. Difficulté importante quand on sait que leur formation initiale dans ce domaine n'est pas encore assurée au niveau requis et que la formation continue est insuffisante. |
| Même type de remarque sur l'équipement pour Jean-Paul Maurice, secrétaire du Snuipp (FSU) du Val-d'Oise et ancien formateur à l'IUFM de Cergy, qui souligne le creusement des inégalités entre écoles. Même la Charte du XXIe siècle, qui fera bénéficier en théorie les écoles volontaires de matériel informatique, ne fournira que la moitié de l'effort global, le reste étant consenti par la commune de rattachement. Sans régulation centrale qui garantisse l'équité, les équipements informatiques se font au gré des ressources des collectivités locales et régionales et des projets des établissements, ce qui renforce la concurrence entre établissements et entre élèves. Le Snuipp souhaite donc que l'Etat tire sur ce point les leçons du plan Fabius de 1983 et s'engage dans un nouveau plan qui soit ambitieux. Mais la principale critique de Jean-Paul Maurice porte sur "une logique trop répandue et qui sous-tend le plan TICE à mon avis. C'est “l'outil va tout changer”". Citant l'exemple de son département, il s'interroge sur un projet "qui concerne tous les gamins de cours moyen : d'ici deux ans, ils devront avoir participé à l'élaboration d'un produit multimédia. L'ambition est juste mais elle peut évacuer la question pédagogique". L'école, dit-il, a besoin de réflexion, d'analyse du support multimédia, de mise en perspective avec les autres supports. Les maîtres, "à qui on demande pour l'instant de mettre en oeuvre des compétences qu'ils n'ont pas eux-mêmes", ont besoin d'une formation initiale et d'un usage quotidien qui portent sur la transmission du savoir. |
| Les enfants entre le virtuel et le réel, dans un monde qui abolit l'espace et le temps |
| Une machine ne change pas tout le rapport au savoir mais impossible d'imaginer l'école de l'an 2000 sans ces technologies. Alors, qu'est-ce que l'ordinateur peut changer dans la tête des gamins ? En quoi et comment une connexion à l'Internet favorise-t-elle une entrée pédagogique ? Outil fantastique, l'Internet peut cependant mettre l'élève en présence de sites négationnistes, pédophiles, etc. – ce qui explique qu'il n'y ait pas de recherches en vraie grandeur à l'école primaire, mais des simulations faites par un adulte. Il existe un danger plus grave : croire qu'être relié à l'Internet permet de maîtriser les savoirs et "de ce point de vue les nouvelles instructions officielles ne sont pas à la hauteur de l'enjeu" estime-il. Yamina Djerdaf, secrétaire nationale du Snuipp (FSU) considère également que l'important, c'est "la réflexion, la recherche sur le travail des élèves", la maîtrise des logiciels ne lui semblant pas le but essentiel. Elle aussi regrette que l'Education nationale ne tire pas les leçons du plan Fabius sur l'apport de l'informatique à l'enseignement alors que le gouvernement adopte une stratégie d'informatisation, dans un contexte où une étape importante est franchie avec l'Internet depuis les années 80. |
| "Les enfants, dit-elle, sont confrontés à la difficulté de différencier le virtuel du réel et de comprendre intellectuellement le passage instantané du présent au passé ou au futur grâce à l'outil informatique. Le travail sur ce point avec eux est indispensable." Prendre de la distance avec l'information aussi. Un clic de la souris et le renseignement apparaît. Encore faut-il réinvestir les données, confronter les sources, apprendre à faire une recherche personnelle, cibler les difficultés rencontrées. C'est le rôle de l'enseignant, mais "l'Education nationale est trop centrée sur la seule utilisation de l'outil. Les enseignants reçoivent une liste de produits qu'elle valide. Est-ce suffisant pour qu'ils fassent un choix pertinent ? Ils ont besoin de se confronter aux outils et de refléchir à leurs buts et leurs usages". De plus, elle critique le choix d'un seul modèle de logiciel à l'école. Elle préfère "qu'on développe la capacité de l'élève à choisir ce qui correspond à ses besoins. Mais les écoles semblent représenter un marché important pour les firmes qui veulent y implanter leurs produits et font des offres alléchantes. Il y a là un risque d'orientation utilitariste de l'informatique, une crainte de la modélisation des esprits qui ne correspond pas à mon idée de la formation". Tout en concluant : "Vive l'informatique !" |
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