Regards Décembre 1999 - La Création

INTERPRETATIONS
Non, le roman français n'est pas mort...

Par Hervé Delouche


Trop de romans à la rentrée littéraire, sans doute. Mais le flot renferme de bons livres, pour peu qu'on les cherche. Ce qu'il y a d'épatant chez Anna Gavalda, c'est qu'on est séduit dès la première nouvelle et que notre joie de lire ne fait qu'augmenter au fil des textes qui composent son recueil. Je voudrais que quelqu'un m'attende quelque part. Douceur et amertume, humour et drame se mélangent avec un brio qui semble aller de soi dans ces textes que colorent toutes les teintes de la vie. Douze nouvelles, et un talent évident à ne pas se répéter, à évoquer en quelques pages une étonnante variété de personnages de notre quotidien, où l'on n'est pas si loin que ça des Vitamines du bonheur de l'Américain Raymond Carver, en moins désespéré sans doute. Pour les mettre en scène, Anna Gavalda possède un sens évident de la formule.

Ainsi, dans "Junior", pour situer un fils à papa de province : "Il s'appelle Alexandre Devermont. C'est un jeune homme tout rose et tout blond. Elevé sous vide. Cent pour cent savonnette et Colgate bifluor, avec des chemisettes en vichy et une fossette dans le menton. Mignon. Propre. Un vrai petit cochon de lait." Elle sait aussi, comme Echenoz, que décaler le propos sur un détail, vestimentaire ou autre, permet de révéler bien plus que de longs portraits ou de besogneuses analyses psychologiques.

Dans "Cet homme et cette femme", un couple de grands bourgeois roule vers son cossu corps de ferme angevin. De part et d'autre, le silence règne et "ils écoutent FIP. C'est bien, FIP : de la musique classique que l'on se sait gré de pouvoir apprécier, des musiques du monde entier qui donnent le sentiment d'être ouvert et des flashs d'information très brefs qui laissent à la misère à peine le temps de s'engouffrer dans l'habitacle". Comment dire mieux l'ennui, la fatuité, le cynisme !

Le brio du genre court...

Last but not least, l'auteur sait à merveille faire rebondir des situations drolatiques en scènes de drame ou franchement d'horreur. Ainsi, ces deux jeunes noceurs qui reviennent d'une soirée sans avoir emballé personne et qui se retrouvent avec un sanglier en furie qui détruit la voiture paternelle ("Junior"). Ainsi encore, cette femme dont on découvre avec d'humoristiques détails le boulot de vétérinaire de campagne et qui, après un viol, se venge de très radicale façon ("Catgut").

Ainsi surtout, dans la nouvelle qui est peut-être la plus belle et terrible du livre, cet homme qui nous narre sa vie quotidienne, comique et navrante, de représentant en charcuterie, et va se retrouver coupable d'un effroyable accident d'autoroute ("Le Fait du jour").

... et les faiseurs d'opinion

On l'aura compris, Je voudrais que quelqu'un m'attende quelque part, composé de petits textes, est un grand livre dans cette rentrée littéraire.

De quoi démentir les commentaires étonnamment désabusés d'un Michel Polac (critique littéraire à Charlie Hebdo et à France-Inter) ou d'un Antoine de Caunes (écrivain ; dernier ouvrage paru : C'est beau mais c'est triste, Fleuve noir). Le premier déclarait dans Livres Hebdo du 3 septembre : "J'aborde la rentrée littéraire avec beaucoup de lassitude (...) Je suis écoeuré et affolé par le niveau des livres que je lis." Et le second dans Elle du 27 septembre : "La France peut être un pays très déprimant. Regardez la rentrée littéraire, sinistre, ils sont fous à lier !"

On appréciera chez ces deux faiseurs d'opinion une telle défense du roman dans les interviews qu'ils accordent et on se demandera s'il n'y a pas là, au moins, trace d'un snobisme que pourfendaient il y a dix ans Claude Prévost et Jean-Claude Lebrun, commençant leur essai Nouveaux territoires romanesques par ces mots percutants : "Cela pourrait commencer sous la forme d'un supplément au Dictionnaire des idées reçues de Flaubert : “ Roman français : affirmer qu'il est mort ” ."

Fées d'hiver et scandale...

On l'a déjà vu les mois précédents, avec des auteurs confirmés ou des premiers romans, ce roman-là est bien vivant, et il se renouvelle. Une des sources de ce renouvellement, c'est d'avoir abandonné le nombrilisme, le trop plein de soi, pour se replonger dans ce que nous disent les faits divers, les moments drôles, terribles ou révoltants du quotidien, ceux qui, si on en tire le fil, nous laissent apparaître des pans entiers de la société. Cela fait un bail que ce retour au réel permet de régénérer la littérature, de Balzac et Fénéon à la Série noire... et à Prévert : "(...) la vie, c'est des faits divers. Plus ou moins sanglants.

Si une chose m'intéresse, je la découpe, je la mets quelque part. Après, je la retrouve, ce qui me permet de m'en servir. C'est un joli terme, d'ailleurs. Fée d'hiver, magicien du printemps, on peut tout faire là-dessus" (Hebdromadaires 1972).

... le quotidien drôle ou terrible

Faits divers inventés à partir du réel, transfigurés, ils sont bien là dans un certain nombre d'ouvrages qui comptent en cette rentrée. On l'avait vu de façon lumineuse avec le Soleil des mourants de Jean-Claude Izzo.

On le voit sur un autre ton dans certaines nouvelles d'Anne Gavalda. Et on peut en citer d'autres. Ainsi la Douceur de Christ qui en a scandalisé certains, part-il d'un drame survenu dans une colonie de vacances. Les gendarmes viennent arrêter deux adolescents qui ont commis un crime barbare sur la personne d'un de leurs condisciples. Des années plus tard, celui qui s'est laissé entraîner à un jeu morbide essaie de raconter ce qui s'est passé.

De leur côté, son frère aîné, qui vit maintenant avec la directrice de la colonie, tentent douloureusement de dénouer les fils du crime et de vivre avec. La Douceur est un roman dur et beau, fulgurant, qui nous parle avec grâce d'horreur et d'amour, donc de la vie, de nous-mêmes.

Style flamboyant et naïf...

C'est à un tout autre type de fait divers qu'est confronté le narrateur des Chiens écrasés. 500 000 francs ont disparu de la caisse du Foyer du Soleil, un centre pour handicapés d'une ville du sud de la France. Le jeune Dufaure, que la conseillère d'orientation du collège a envoyé malgré lui ("Moi, j'aurais bien aimé faire camion poubelle. Les grandes dents en fer qui mâchent les ordures et les types en combinaison qui sautaient du bolide en route, je trouvais ça chouette") faire un stage au canard local, va, avec l'aide d'un paternel militant communiste, s'appliquer à découvrir le pot aux roses. Dans un style à la fois flamboyant et volontairement naïf (un gamin raconte...), l'auteur, Guillaume Guéraud, met à jour des magouilles locales comme dans un très bon polar et pourfend au passage les journalistes serviles. Un plaisir.

... et écriture-scalpel

Et c'est par un polar estampillé comme tel qu'on terminera. Tue-les à chaque fois de Philippe Carrese est un récit alterné qui mêle à des coupures de presse inventées mais réalistes le journal intime d'un vigile déjanté qui veut "nettoyer" sa ville (Marseille) du crime et de la corruption et la traque bienveillante d'un commissaire obèse et pas très net. Rythme soutenu, différents niveaux d'écriture très réussis, un suspense qui se maintient jusqu'à une fin jubilatoire font de ce roman noir écrit au scalpel un des livres qui comptent en cette rentrée et que devraient lire d'urgence nos commentateurs résignés ou dégoûtés. n Herve Delouche

Anna Gavalda,

Je voudrais que quelqu'un m'attende quelque part,

Le Dilettante, 218 p., 99 F

Christophe Honoré,

la Douceur,

l'Olivier, 156 p., 90 F

Guillaume Guéraud,

les Chiens écrasés,

éditions du Rouergue, 109 p., 49 F (superbe couverture)

Philippe Carrese,

Tue-les à chaque fois,

Fleuve noir, 186 p., 47 F

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