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EXPOSITIONS Par Muriel Steinmetz |
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Voir aussi Vers la fin de l'angoisse de la page blanche ? |
| Avec l'exposition "Marcel Proust, l'écriture et les arts", la BNF a fait preuve d'ambition. Malgré quelques temps forts, le résultat, hélas, ne convainc pas entièrement. |
| A la Bibliothèque nationale de France, tous les arts ayant nourri l'imaginaire de Marcel Proust sont convoqués. La chronologie, en cinq parties, sert de fil conducteur à l'ensemble. On est loin de l'architecture cyclique d'A la recherche du temps perdu. Nul souci, ici, de tenter l'approche du "Temps" depuis l'intérieur de la conscience. Les documents, intéressants ou pas, semblent plaqués, d'abord destinés à faire de l'effet, sans plus de subtilité que leur plate confrontation. Un manque cruel de lumière nuit à l'ensemble. L'utilisation prolixe de lettres et brouillons autographes de Proust est certes louable. Mais on aurait aimé que, de sa graphie malaisée à déchiffrer, des cartels ponctionnent quelques extraits significatifs, afin de rétablir une lisibilité introuvable. Ainsi ces témoins restent-ils lettre morte. Un comble ! La vie familiale, deux salles, ouvre l'exposition. Du père, grand médecin, qui écrivit une Hygiène des neurasthéniques, où il semble disséquer publiquement les douleurs de son fils, on retiendra ses mots : "Les neurasthéniques sont impuissants à soutenir l'effort d'attention nécessité par la recherche du souvenir perdu." Le petit Marcel sut s'inscrire en faux contre ce diagnostic sans appel. |
| Une fois planté le décor, on est déçu. Le côté Verdurin n'est pas loin. La salle vouée à la culture artistique de Proust ne parle guère. L'évocation du Louvre, où Proust fit son apprentissage de l'art ancien, ne retient pas. Des tableaux, en petit nombre, tel celui de Norbert Goeneutte intitulé Au Louvre devant une fresque de Botticelli, rendent peu l'atmosphère d'alors. Ce qui a trait à la découverte majeure de Ruskin, critique d'art et sociologue britannique, qui initia Proust à l'art religieux français, puis à Venise, n'est guère plus parlant. Car les documents écrits sont, ici aussi, souvent illisibles. Du moins y a-t-il des photographies de cathédrales, Chartres, Amiens, Bayeux. |
| Itinéraire d'un neurasthénique de génie |
| D'Italie (Venise, Padoue) où il se rend avec sa mère en 1900, on peut voir des copies de toiles de maîtres, Botticelli (par Gustave Moreau), Carpaccio, Giotto, Mantegna... Dans un coin, sur deux mannequins, des robes dessinées par Fortuny, grand couturier de l'époque, nous rappellent au bon souvenir du narrateur qui fit, à Albertine, don de ces atours. Comment regarder ces pièces, vraies reliques, quand l'oeuvre nous les livre autrement transfigurées ? La confusion règne entre l'art et les objets propres à le servir. On apprécie modérément la mise en regard, dans une sorte de couloir, des années Paris-Balbec et de l'affaire Dreyfus et de la guerre, traitée en un éclair. On a droit à des cartes postales de grenier, à des notes de restaurant de la main de Proust, bref toute une époque radiographiée depuis ses modes, ses bains de mer, en cela proche d'une superficialité que Cocteau (!) lui reprocha, même si, ici, tout prend un air de note d'hôtel. L'affaire Dreyfus et la guerre s'emparent du mur d'en face. Le "J'Accuse" de Zola figure en bonne place. Une lithographie de Pinheiros s'agrémente du commentaire suivant : "En juillet 1917, Proust assista, depuis le balcon du Ritz, à une attaque aérienne et y vit un spectacle d'une grande beauté artistique." A côté, se trouvent les Ballets russes de Diaghilev, qui l'enthousiasmèrent, Phèdre et aussi Cendrillon au Châtelet, les pièces de boulevard et la figure centrale de Sarah Bernardt – par Clairin – modèle du personnage de La Berma dans A la recherche du temps perdu. Plus loin, le monde des salons, non pas commenté, seulement épinglé aux murs, avec des photographies de la princesse Mathilde, de la comtesse Greffuhle, de Robert de Montesquiou à l'aristocratique pâleur. |
| Le monde des salons épinglé aux murs |
| Au centre de la dernière pièce, comme un miracle, l'ensemble de l'opus proustien est déployé, avec ses fameuses paperolles. Certaines, de plus d'un mètre-cinquante de long, donnent à l'oeuvre un air exténué, comme si elle tirait la langue. D'autres, de part et d'autre des volumes, cascadent comme les papillotes des juifs religieux. Les figures imaginaires d'Elstir, le peintre, de Vinteuil, le musicien, de Bergotte, l'écrivain, sont évoquées. Pour illustrer les trois manières d'Elstir, on montre, en majesté, un tableau de Gustave Moreau, un de Whistler, une toile de Manet et une autre, de Turner, aux accents prophétiques, pour finir sur un Monet, modèle de la maturité d'Elstir. Temps fort d'une exposition qui en compte d'autres, cependant trop diffus. |
| Bibliothèque nationale de France, Grande Galerie, Hall Est, 75013 Paris. Métro quai de la Gare ou Bibliothèque François-Mitterrand. Jusqu'au 6 février 2000, du mardi au samedi, de 10 h à 19 h, le dimanche de 12 h à 19 h. Fermé le lundi. Tél : 01 53 79 40 42. Commissaires de l'exposition : Florence Callu et Henri Loyrette, directeur du Musée d'Orsay. Conseiller scientifique : J-Yves Tadié. |
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Vers la fin de l'angoisse de la page blanche ? Par M.S.
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La page écrite vit-elle ses derniers jours ? A l'heure du tout informatique qui déferle sur des pans entiers de planète – d'autres restant dans l'ombre – ne peut-on supposer qu'un tel changement de mode d'accès au monde induira à terme d'autres supports, voire de nouvelles pratiques ? En un mot comme en cent, le privilège accordé à un réseau de communication nettement abstrait, au sein d'un système fonctionnant en l'absence des corps, sonne-t-il le glas de la page, support matériel devenu chiffon de papier inutile face à l'écran à tout faire de l'ordinateur ? L'angoisse de la page blanche va-t-elle purement et simplement se muer en peur bleue de l'écran ? L'exposition sur "La Page", présentée à la Bibliothèque nationale de France, qui clôt le cycle de "l'Aventure des écritures", a pour mérite, grâce à de nombreux documents importants sortis de ses fonds propres, de laisser à chacun le soin de brosser le panorama qui lui sied, ainsi que de conclure comme bon lui semble. On salue le parti pris scénographique ; le visiteur avance, à pas comptés, au fil d'un parcours composé comme une page d'écriture, au-dessus de laquelle des banderoles, tels de colossaux index, ponctuent les différentes étapes de cette longue histoire.
La page n'est pas issue de rien. C'est avec le scribe égyptien, assis en tailleur, que naît le rouleau (volumen). Le format de cet ancêtre de la page se calque sur celui de la cuisse, dont il épouse la longueur. La page se fabrique donc dans la proximité du corps. Plus tôt, la tablette d'argile, support de l'écriture cunéiforme, tenait tout entière dans une paume ouverte. On peut faire remonter la véritable naissance de la page proprement dite, plus tard, aux tout débuts de notre ère, avec le codex. Jusqu'alors lovée sur elle-même, enroulée en position quasi foetale dans le volumen, la voilà debout, autonome, fruit du cérémonial artisanal de découpage et de pliage favorisé par le parchemin, lequel a la peau dure, peu friable. Le lecteur, enfin libre de ses deux mains, peut désormais feuilleter à loisir des textes, y faire ou pas retour. Lecture active, nullement asservie au support déroulé d'un seul bloc. Palpable en diable, la page est alors trouée, cousue, blessée en somme. L'écriture gothique des premiers missels, vrai tressage de ronces, peuplées de gnoses et commentaires, s'assoit sur des lignes peintes en rouge ou hardiment creusées en taille-douce, de quoi leur assurer un semblant d'équilibre. Un onglet court sur le côté, pistant de près la lecture à haute voix. Feuilletées du doigt, ne sont-elles pas aux antipodes de nos pages dites électroniques, lesquelles sont "appelées", selon le terme en vigueur, depuis le fond de l'écran ? Repentirs et corrections, peu aisés sur parchemin, notre écran au contraire les suscite. Il va plus loin encore, puisque l'effacement supplante la rature.
Le contact direct avec le livre menace donc disparition. Nulle Bible portative n'est aujourd'hui pensable (1). Le livre, talisman, tenu serré sur le coeur, à terme n'aura plus cours. Et que dire des brouillons d'artistes, ce laboratoire à l'oeuvre ? Il n'est que de voir les notes germinatives de Zola, fabriquant son Germinal à main levée, ou le désordre de Georges Bataille amorçant, en pleine page, les Larmes d'Eros au sein d'un invraisemblable cumul de références, de noms d'artistes, d'oeuvres, de mythes esquissés, cherchant leur chemin dans le magma éruptif des mots, pages ensauvagées qui se dressent – en un taillis infranchissable – dégagées de toute visibilité. De ce travail de plume et de papier où l'encre, de tout son écoulement érotisé, joue un rôle essentiel, que sera-t-il demain ? Ce n'est pas le moindre intérêt de cette exposition que de laisser chacun rêver (ou cauchemarder) à sa guise sur le passé et l'avenir de ces témoins vivants. Mais avant d'acquérir une autonomie propre à la dissoudre, rappelons que la page, comme le montre l'exposition, s'était aérée, gagnant au fil des siècles en force de présence, aidée dans son accession à la blancheur par l'imprimerie, quand lettres et mots, prenant du caractère, s'individualisant, laissèrent de l'espace entre les signes. Un Marinetti, un Mallarmé surent jouer à plein de certain emploi énigmatique des mots, pour transfigurer la page en un espace en soi, qui respire, scande, donne à voir. n M.S.
Site François-Mitterrand,
Petite Galerie, Hall Est,
quai François -Mauriac,
75013, Paris.
Du mardi au samedi, de 10 h
à 19 h. Dimanche de 12 h à 18 h.
Fermé le lundi. Tél : 01 53 79 40 42.
Commissaires de l'exposition : Lucile Trunel et Anne Zali.
1. Bien que des "livres électroniques" ("e-book"), au format d'un livre courant et rechargeables soient en cours de commercialisation... |