Regards Décembre 1999 - La Création

EXPOSITIONS
Daumier sous toutes les coutures

Par Lise Guéhenneux


La Réunion des musées nationaux, le musée d'Orsay, le musée des Beaux-Arts d'Ottawa et la Philips Collection à Washington présentent la première rétrospective Daumier (depuis 1934), à Paris, au Grand-Palais.

Daumier, l'un des artistes majeurs du XIXe siècle, admiré, entre autres, par Baudelaire et Degas, reste encore méconnu si on consulte les analyses qui ont été faites de son oeuvre. Crée au grand moment de la lithographie et de la caricature de presse, au milieu du siècle dernier, son oeuvre reste marquée par la hiérarchie traditionnelle des Beaux-Arts. Les catalogues de ses exégètes, leurs réflexions partent d'une classification par thèmes des caricatures sans considérer les va-et-vient, dans son oeuvre, entre la peinture, le dessin, la gravure et la sculpture, si bien qu'il est encore difficile aujourd'hui d'étudier les rapports que Daumier entretenait avec ces différents médiums. Un autre paramètre vient brouiller son importance. Son appartenance ouvertement républicaine le fait ignorer par une grande partie de la critique et les seules informations viennent de la presse républicaine après sa mort, lors, notamment, de l'exposition rétrospective de 1 878 organisée par ses amis. Les républicains modérés font de Daumier un homme de 1 830 voulant faire oublier la Commune à laquelle Daumier participe, comme Courbet, et à laquelle il appartient. Daumier, sous leur plume, devient un bonhomme patelin, bon camarade, bon époux, modeste dans ses ambitions, traditionnel dans ces goûts : un travailleur tranquille. Sa peinture a toujours paru déconnectée de ses dessins et gravures. La gravure et le dessin utilisent une écriture où la rapidité du trait et la schématisation apparaissent à ses contemporains comme une force pour décrire et croquer des situations d'une façon synthétique. Les mêmes critères de schématisation et de saisie sont jugés par ses contemporains comme une faiblesse où le qualificatif de "non fini" s'impose sans appel. Quant à ses sculptures, elles sont catégoriées dans le domaine de la sculpture de série qui se développe à cette époque – notamment la sculpture politique – pour orner les dessus de cheminée en fournissant aux sculpteurs de nouveaux débouchés. Mais la grande sculpture est toujours envisagée à cette époque au travers des commandes monumentales (en taille) c'est-à-dire les commandes publiques, qu'elles viennent de l'administration impériale ou républicaine. Tous les sculpteurs vivent alors une crise : les seules commandes sont attribuées à des sculpteurs néo-classiques alors que, de Rodin à Daumier, la sculpture romantique et moderne descend de son piédestal et traite la matière en mouvement. La sculpture de Daumier qui, outre les nus héroïques des "fugitifs", représentant en bas-relief une foule déportée (après 1848), utilise les vêtements contemporains venant fusionner avec l'aspect tactile de la terre ou du plâtre, tel le manteau de Balzac pour la sculpture de Rodin.

Du quotidien banal à l'universel

Le Daumier reconnu comme "artiste" date finalement seulement de l'exposition de 1878, un an avant sa mort, car figurent à cette expositions non seulement des gravures et dessins mais également des peintures et des sculptures. Avant cette exposition, Daumier n'est considéré que comme un caricaturiste connu sous la monarchie de Juillet. La volonté de marginaliser le caricaturiste et de révéler l'artiste complet montre le statut accordé au dessin de presse et à la caricature. Daumier perce en 1830 mais n'est reconnu que tardivement, son oeuvre globale apparaît alors d'un bloc dont on ne sait pas quoi faire. Ce décalage quant à la lisibilité de son oeuvre maintient celle-ci dans une chronologie où elle apparaît seulement après le succès du réalisme et le scandale impressionniste, lorsque Delacroix, Corot, Courbet, Daubigny ont disparu, que Manet est célébré comme chef d'école et que s'établissent péniblement Degas, Monet, Renoir et Pissarro. Ce décalage paraît unique au XIXe pour un artiste qui a tracé la voie et donne à Daumier une place incertaine et marginale dans l'histoire de l'art français. Les historiens ont fabriqué une généalogie à Daumier pour le hisser au niveau du "grand art", dans le mouvement de la modernité du Romantisme au Réalisme et à la Nouvelle Peinture. Daumier fait pourtant partie d'un cénacle qui le soutient dans les moments difficiles mais qui n'a pas la force "des machines de guerre" impressionnistes unissant, dès les années 1860, ceux qui veulent s'affranchir de la tutelle académique. A l'instar de Millet, Daumier s'attache au quotidien le plus banal en lui donnant une dimension universelle : la scène dite "de genre" devient l'égale d'une peinture d'histoire, bouleversant ainsi les catégories académiques.

La caricature comme objet d'art

Comme Delacroix, Hugo, qui la pratiquent et la louent, et, de façon plus générale, l'époque romantique qui s'intéresse à elle, c'est par la caricature que Daumier ouvre la notion d'objet d'art à des genres dits vulgaires, de même que les feuilletonistes des journaux étendent alors le genre de la littérature. Comme Stendhal et Hugo dès 1827, Daumier répond à l'appel pour des formes violentes et contrastées, le mélange des genres. Ses caricatures montrent un art de la parodie très affûté où il fustige les canons académiques et néo-classiques de l'Antiquité. C'est d'ailleurs dans cette mouvance que l'on trouve les premiers éloges de Daumier de son vivant. Sa postérité, malgré son statut de curiosité, unit des artistes tels que Manet, Degas, Lautrec, Cézanne, Rouault et Picasso. Degas comme Daumier est un artiste spectateur (le théâtre de boulevard pour Daumier, les ballets pour Degas) qui retient de Daumier, et pas seulement de la photographie, la hardiesse des cadrages et des compositions. Le traitement de l'épopée du Don Quichotte n'est pas sans laisser de traces, chez Picasso par exemple.

Galeries du Grand-Palais, jusqu'au 3 janvier. 01 44 13 17 17.

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