Regards Décembre 1999 - La Création

EXPOSITIONS
Les fauves, peintres “ barbares ”


Pour passer le millénaire, le Musée d'art moderne de la Ville de Paris a choisi de le terminer et de le commencer avec une exposition qui célèbre l'apparition de la modernité du début de ce siècle par une approche élargie du Fauvisme à l'Europe industrialisée.

L'exposition "Le Fauvisme ou l'épreuve du feu", offre, avec quelque deux cent quinze oeuvres, un questionnement sur l'apparition de problématiques qui parcourent l'Europe sous le nom de Fauvisme mais également d'Expressionnisme, termes qui peuvent se confondre. Le terme "fauves" a été employé pour la première fois par un critique d'art, Louis Vauxcelles, pour qualifier les oeuvres présentées dans la salle VII du Salon d'Automne de 1905 à Paris qui réunissait des tableaux de Matisse, Derain, Vlaminck, Marquet, Camoin et Manguin. Si les oeuvres de ces artistes ont fini par être reconnues sous le label "fauve", l'émergence de ce que l'on a appelé un mouvement est loin d'être aussi clairement défini par les artistes. On s'aperçoit, en analysant cette période du début du siècle, que des artistes très différents privilégient, à un même moment, la couleur et l'espace coloré.

Dans la salle VII du Salon d'Automne 1905

En 1905, l'Impressionnisme apparaît manquer de radicalité aux artistes qui émergent alors et cette approche leur semble ne plus en finir qui envisage la lumière en surface tout en restant dans le bon goût des nuances. En 1896, Emile Zola parle "d'une fadeur crayeuse" à propos du post-Impressionnisme exposé dans les galeries et les salons à côté d'un Réalisme illusionniste qui reprend des sujets religieux, d'histoire ainsi que le portrait. Aujourd'hui, retrouver ce qui a choqué les critiques de l'époque est indispensable pour comprendre le défi que fut le Fauvisme. Si, avec la distance historique, Van Gogh, Gauguin et Cézanne font figures de précurseurs avant 1905, les choses sont moins évidentes ensuite et la référence à Gauguin n'apparaît qu'au Salon d'Automne de 1906. En 1901, l'exposition Van Gogh à la galerie Bernheim passe inaperçue des critiques et du public et est, en revanche, visitée par Matisse, Derain, Vlaminck.

Danger de la dissonnance des couleurs

Dans ses textes, la critique s'accorde pour reconnaître à ces oeuvres une dissonance par rapport à la conception de l'harmonie chromatique et de ses nuances. Elle emploie le qualificatif "cru" qui depuis le XVIIIe siècle est employé pour désigner une lumière trop vive ainsi que des couleurs trop fortes et trop entières (selon l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert). La critique reproche aux peintres d'utiliser la couleur pure, c'est-à-dire telle qu'elle sort du tube, et de ne pas pratiquer la "cuisine" habituelle, signe d'une sublimation culturelle.

Les couleurs de ces oeuvres sont "crues" à la différence de celles que l'on trouve dans la nature et telles que l'industrie chimique et le commerce mettent alors, et déjà depuis les impressionnistes, à la disposition des artistes. Ces couleurs sont, pour la critique hostile, la marque d'une abstraction, d'une théorisation. La déformation par l'énoncé de la couleur, la schématisation allant pour les critiques vers la caricature, la schématisation des affiches de publicité, l'esthétique de la rue. La critique reproche aux artistes un manque de médiation culturelle, un art trop direct qui met en péril l'art, la culture et la société. Elle met en écho la dissonance des couleurs, l'absence de mélanges par des nuances harmonieuses avec une absence d'harmonie sociale : cet art ne joue pas le rôle de médiateur qui débouche sur le consensus et l'harmonie sociale. Il y a comme un danger de discorde et de révolution. Ces phrases, celles de la critique ne sont pas sans rappeler une critique actuelle de l'art vivant de notre fin de siècle. Etrange résonance qui ne fait qu'aiguiser la curiosité.

Si la peinture rompt avec la gamme chromatique proposée par le chimiste Eugène Chevreul, elle se rapproche du monde des couleurs employées par les primitifs (Maurice Denis, par exemple) à laquelle se substitue la dissonance. Camille Mauclair, l'un des plus féroces critiques affirmés contre cette peinture, écrit : "Le pot de peinture ainsi jeté était d'une couleur hurlante." Et l'on sait le rôle qu'attribue un Lévi-Strauss au bruit qui est considéré comme ce qui signale une anomalie. La métaphore du cri, du hurlement, du vacarme prend alors toute son importance. Aux termes de criard viennent s'ajouter ceux de "sauvage", couleurs "crues", "cruelles" ou encore "barbares".

L'épreuve de la couleur, l'"épreuve du feu"

Les peintres dits fauves et expressionnistes rompent avec les subtilités impressionnistes pour aller vers des couleurs plus simples et plus fortes, à l'exemple des peintures pariétales reconnues en 1903, des icônes byzantines et russes, des mosaïques de Ravenne, des primitifs italiens et français (les Français montrés à Paris en 1904). En 1904, Elie Faure écrit dans les Arts de la vie un article sur "l'archaïsme scientifique" qui préconise d'aller "vers les sources premières d'où les eaux mélangées de la terre sortent des profondeurs du sol". En Allemagne, des peintres comme Kirchner renouent avec la sculpture sur bois, taillée comme les fétiches qu'il a pu voir dans les collection ethnographiques à Dresde et Berlin. La peinture corporelle est un des sujets abordés par l'anthropologie de l'époque et l'on découvre que le rouge est une des couleurs les plus employées, quelle que soit la situation géographique des peuples.

Cette notion de primitivisme est employée par les artistes alors que les pays industrialisés découvrent en même temps que la ville est éclairée par l'électricité des enseignes et les couleurs des affiches, et que les études ethnologiques approfondissent la connaissance des peuples et les constantes qui font la civilisation et, par ailleurs, les notions de nudité parée et non habillée qui paraît normale chez bon nombre de peuples (Ernest Grosse, les Débuts de l'art, 1902). La nudité féminine dans une nature vierge de civilisation devient un thème cher à Derain, Matisse, Kirchner, Heckel, Schmidt-Rotluff et, avant eux, à Cézanne et Gauguin. Cette notion de paradis perdu, confrontée à l'industrialisation qui apporte une culture urbaine pleine de couleurs violentes, n'est pas sans conséquences sur la vision du monde que développent alors les artistes. Comme l'écrit Matisse : "C'est le point de départ du Fauvisme : le courage de retrouver la pureté des moyens" en rendant à la couleur sa sauvagerie et sa sensualité originelle ou l'épreuve de la couleur comme "l'épreuve du feu", selon Derain.

Le Fauvisme ou l'épreuve du feu,

Musée d'art moderne de la Ville de Paris, jusqu'au 27-02-2000. Tél. : 01 53 67 40 00.

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