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COLLAGE Par Emile Breton |
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| Robert Kramer, cinéaste, né le 22 juin 1940 à New York, est mort le 10 novembre 1999 à Rouen. En 1966, alors qu'en Amérique des jeunes gens rêvaient de paix, d'amour et de pouvoir au bout des fusils, il réalisait son premier film In the Country. Un de ces garçons, obligé de se mettre au vert loin de la ville avec sa compagne, en était le héros. Il disait, alors qu'à l'écran défilaient des images de travailleurs en grève ou manifestant : "Nous sentions la présence de la révolution... Lorsque les gens, tout d'un coup, exigent ce qu'ils n'osaient même pas rêver. Cette force allait changer ma vie." Trente ans plus tard, en 1997, dans Ghosts of Electricity, caressant du regard tendre de sa caméra une peinture rupestre, il enchaînait sur la barbarie d'un monde, notre monde en guerre, et de ce qui attend le corps humain, se harnachant lui-même, face à cette même caméra, des prothèses cybernétiques qui feront que, disait-il alors "le temps ni l'espace ne nous limiteront plus". |
| Désenchantement d'un homme qui avait traversé une bonne part de cet "âge des extrêmes" dont l'historien anglais Eric Hobsbawm (éditions Complexe) relève la sanglante grandeur ? Ce serait n'avoir rien entendu de ce que Robert Kramer n'a cessé de dire. En sons et en images. In the Country, mélancolique méditation sur l'engagement et le renoncement, annonce, par l'amour de la terre qui éclaire cette vie d'un couple coupé des siens, par le tremblement de la peau d'un étang ridé par le vent, ce plaisir charnel à filmer la beauté qui, toujours, sera celui du cinéaste. Jusqu'à la douceur d'un visage de femme, la sienne, aux longs cheveux qui, dans Ghosts of Electricity, parle de cet autre avenir qui peut attendre l'humanité, et renvoie aux gestes lents de la jeune femme de In the Country brossant sa chevelure blonde avant d'aller retrouver, en ville, ses amis de clandestinité. La même sensualité, d'un bout à l'autre d'une vie. |
| Ce n'était pas par haine de ce monde que Kramer voulait la révolution, mais parce qu'il l'aimait. Et qu'il aimait le filmer tel qu'il était. Il faut se souvenir de la manière dont son héros "Doc", qui est comme son double, approche du poète Henry David Thoreau, dans Route One, 1989, son film du retour aux Etats-Unis, après dix ans d'exil. L'homme arrive dans la petite ville de Concord où naquit, vécut et mourut (en 1862) le poète longtemps embaumé par les bien-pensants dans un oubli un peu méprisant et ressuscité par les contestataires des années soixante. Le voyageur, curiosité prudente, tourne autour de la maison-musée, se penchant vers les vitres voilées d'une légère buée. Une fois qu'il sera entré, qu'il aura parlé avec d'autres de Thoreau, de l'homme qu'il fut et pas seulement du poète, une fois qu'on aura vu sa tombe dans les herbes folles, le temps sera venu pour le cinéaste de faire partager au spectateur son admiration pour cette vie d'homme. "Doc" va chercher la clé du temple qu'avait en son temps demandée Thoreau pour faire sonner la cloche, en l'honneur de John Brown, militant pour l'abolition de l'esclavage, pendu en 1862 pour avoir attaqué un arsenal. Dans le temple même, le voyageur peut alors lire devant un rideau nu la lettre que Thoreau écrivit aux autorités pour la défense de John Brown. Il y a là comme un petit film dans ce long voyage au long d'une route qui traverse les Etats-Unis du nord au sud. Un film dépouillé de toute emphase, comme l'aurait peut-être filmé John Ford, à hauteur d'homme. Un film grave. |
| La justesse même du ton. Il faut se méfier de cette phrase de Jean-Luc Godard un peu trop souvent citée, qu'il n'y a "pas d'image juste, mais juste une image". Sans doute, se vaccinait-il contre la propension, et pas seulement celle des autres au temps où il énonçait cet aphorisme, à vouloir "produire" comme on disait, des "images justes pour des causes justes". Façon de se cuirasser, comme le faisait Bertolt Brecht se gardant par la "distanciation" d'un appétit de vivre, d'une gourmandise qu'il connaissait plus que tout autre. L'un et l'autre avaient raison. C'est de cette tension, de cette exigence à l'égard de soi que procède la création. Il n'empêche qu'il y a des images justes. Comme il y a des notes justes, sur une corde bien frappée. Et des films justes. Parce qu'ils ne sont pas l'illustration d'une idée, mais la mise en oeuvre de contradictions au travail. Ainsi par exemple de The Edge (La Marge, 1967), de Kramer encore, où l'un des protagonistes lit à ses camarades un texte de Kropotkine. Il y est question de "l'été fou" de 1874 et des anarchistes russes de "La Volonté du peuple" partis "dans les campagnes pour organiser le peuple", tous alors arrêtés, déportés, exécutés. Une génération perdue. Et, à l'écran, il y aura, de cette autre génération perdue de jeunes Américains qui viennent d'étudier ce texte et veulent la révolution pour un pays qui n'en a rien à faire, l'image de garçons et de filles courant sur une plage, de l'océan roulant son indifférente immensité. "Je pense, disait-il il y a quelques mois, à propos d'un film qu'il tournait dans le nord de la France Cities of the Plain, qu'il faut être capable de faire un deuil pour avancer. Il ne faut pas trop de nostalgie. Il faut se mettre dans le courant et voir ce que cela donne." Sa façon même de marcher est dans cet entretien accordé à Patrick Leboutte, qu'on trouvera dans la revue l'Image, le monde (numéro 1). |
| Une grande dame est morte dans ces mêmes jours de novembre à Paris. Elle avait quatre-vingt-quinze ans mais, pour l'avoir vue naguère à la télévision, parole vive, pour l'avoir rencontrée ce printemps encore au Festival du Réel, fidèle à sa place du premier rang, on aurait pu la croire indestructible. Germaine Dieterlen, jeune ethnologue, avait découvert les Dogon, en Afrique, à la suite de son maître Marcel Griaule, en 1937. Depuis, elle n'avait cessé de retourner et, jusqu'à ces dernières années, vers la falaise qu'ils habitent. Pour travailler, moins "sur eux" comme on a tort de dire, mais avec eux, pour partager et faire connaître leur culture. Elle publia beaucoup, travailla avec Jean Rouch sur plusieurs de ses films, et notamment à ce témoignage irremplaçable sur une cérémonie dogon qui revient tous les soixante ans, le "Sigui". |
| Cette protestante de vieille famille cévenole était chez elle en ce pays lointain. Elle avait écrit, dans le livre Ethnologiques (Herman, 1987) publié en hommage à Marcel Griaule : "Pour chaque défunt, et plus spécialement pour ceux qui, ayant atteint l'âge adulte, ont participé activement à la vie de la communauté, les Dogon réalisent une série de cérémonies funéraires qui se succèdent sur une période dépassant parfois plusieurs années. [...] Lorsque tous les rites ont été accomplis, le défunt change de statut et passe au rang d'ancêtre". Suivait la minutieuse description des funérailles organisées à Ogol-du-haut, pour Griaule, représenté par un mannequin vêtu des habits qu'il avait l'habitude de laisser au pays. |
| Le service religieux pour Germaine Dieterlen a eu lieu, dit le faire-part de décès, au temple protestant de Valleraugue, village au pied de l'Aigoual. Elle aura, aussi, ses funérailles sur la falaise de Bandiagara, en pays Dogon. On aime penser, en ces temps où le beau mot de "mondialisation" ne signifie pas vraiment ce qu'on aurait pu en attendre, que cette Cévenole à la "nuque raide", comme aimaient à se qualifier d'après la Bible ses aïeux, aura "statut d'ancêtre" dans un pays qui a su, sous la colonisation, garder sa culture profonde. Sans doute cela est-il écrit pour qu'il soit bien clair que ce "collage" n'était pas une chronique nécrologique. . |
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