Regards Décembre 1999 - La Création

SALON DU LIVRE DE JEUNESSE
Parcours vers le droit à l'imaginaire

Par Bernard Epin


Voir aussi Rue des enfants du monde

Parmi les albums marquants de la rentrée, le Carnet du dessinateur de l'artiste égyptien Mohieddine Ellabad (1), primé à Bratislava et à Bologne, est enfin disponible dans une édition française respectueuse de l'original. Vrai livre d'art qui, par la conjonction subtile de l'image et du texte, ouvre sur une multitude de trajectoires créatives, à partir de petits riens parfois, dont l'agencement intime fait la singularité de tout artiste authentique. Page 28, l'auteur évoque le temps où "les livres... savaient recevoir leurs lecteurs". Belle formule à rapprocher de la question posée voici quelques années par Christian Bruel "Nos livres aiment-ils les enfants ?" Histoire de lester d'un enjeu primordial ce sur quoi le Salon de Montreuil ambitionne de porter l'accent dans le cadre des dix ans de la Convention : le droit aux livres et à l'imaginaire.

Car, "les accompagner dans un esprit d'ouverture et de partage, hors des sentiers battus, c'est leur permettre de dégager du sens dans les livres, pour leur propre vie, pour les aider à élaborer leur subjectivité, à appréhender le monde, à le construire et à l'entendre bouger ". Chipés à la profusion des publications récentes, suivent quelques titres-repères, susceptibles d'ouvrir des passages secrets sur ce qui avive les regards, fertilise les rêves en connaissance de cause.

Pour les tout petits, l'exigence artistique de plusieurs éditeurs va bien au-delà du clin d'oeil esthétique séduisant et offre à la fois des ruptures salutaires avec les stéréotypes et des propositions graphiques qui mettent l'enfant en capacité de structurer ses premières aventures, dans un imaginaire où s'allient plaisirs de la reconnaissance et de la découverte. A ce jeu-là, l'inclusion du livre dans son quotidien immédiat devient facteur d'innovation. Témoin ce Tapidou, tapis de lecture en tissu comportant cinq poches pour ranger cinq petits livres en carton sur des thèmes simples (ville, mer, forêt...) qui s'intègrent dans le paysage plastique dû au fort talent de Joëlle Jolivet. Une plongée dans les formes et les couleurs (2). Avec Là, c'est moi, Jeanne Ashbé propose un livre-paravent sous emboîtage, montrant d'un côté sept portraits familiaux présentés par une courte comptine et de l'autre les seuls éléments graphiques du décor avec un accessoire signifiant. Une lisibilité parfaite, où l'imagination traverse les pages (3).

Bénéficiant de l'aide à la création du Conseil général du Val-de-Marne, Katy Couprie et Antonin Louchard donnent une nouvelle vie à l'imagier dans un inventaire foisonnant (plus de 250 images) qui diversifient à plaisir les représentations à travers une trentaine de techniques, de la gravure à la photo. Un "monde en vrac" où les enchaînements logiques et subtils mettent le lecteur en permanent éveil : Tout un monde (4). On rapprochera ce fonctionnement par associations d'idées et de repères graphiques à celui d'un autre album sans texte dont le fil conducteur vise à explorer les divers âges de la vie à travers une suite de photographies dues au collectif "Tendance floue" : Petitàpetit. L'album-photo est une rareté dans le livre pour enfants ; celui-ci ose une belle ouverture aux autres (5).

Rupture avec les codes narratifs traditionnels

Si, depuis les origines, l'imaginaire a permis aux hommes – et aux enfants – de combler et de dominer le vide des questions sans réponse, il n'a pas toujours eu les faveurs d'éducateurs empêtrés dans les étroitesses positivistes et ignorant les vertus émancipatrices de la confrontation des rêves et du réel. La Nuit du Mélinos d'Hubert Ben Kemoun et Isabelle Chatellard (6), peuple de personnages aux pouvoirs contradictoires l'univers de l'immense vaisseau qui emporte les enfants dans leur sommeil. Tandis que Marie-Louise Gay met en rapport la solitude de l'enfant sur son île et les issues oniriques possibles en des pages où il se passe beaucoup de choses malgré ce qui se dit : Son mon île (7).

Car la plongée dans l'imaginaire s'oppose à toute forme de passivité et, à ce jeu-là, l'enfant désobéissant reste plus que jamais un personnage fascinant, porteur de sagesse a contrario et avant tout contestateur de l'ordre établi. Il a connu toutes les incarnations possibles. Ce qu'en fait John A. Rowe avec Petit singe bouscule avec force les clichés des représentations animalières tout en réactivant l'impact des histoires en randonnée (8). Il est vrai qu'on n'en finit pas depuis quelques décades de multiplier les ruptures avec les codes narratifs traditionnels, chaque rupture conduisant à sa propre négation rapprochée. Ce que fait avec beaucoup de finesse Chris Donner dans le Fils de la sorcière et du loup (9) dont la chute réinvestit de subtilités psychologiques les mécanismes envahissants des monstres et halloween de bazar.

Le père Noël confronté au langage d'Internet : www.esperenoel

Avec Merlin, le code repose sur une fausse limpidité annoncée : cette Histoire de cochons n'est pas un conte de fées (8), n'est en fait que le négatif joyeusement crado du "ils vécurent heureux..." qui suit les épreuves victorieuses. Au fond, qui est le plus anticonformiste de ces cochons pour jouer à se boucher le nez ou du Vaillant petit tailleur de Grimm et de ses ruses à l'esbroufe qui triomphent de toutes les forces agressives ? Une nouvelle version paraît, porteur de la grande tradition fantastique russe revisitée par deux jeunes artistes (Olga et Andrej Dugin) : une splendeur excitante (10).

A ce point du parcours, rapide flash-back sur ces trente dernières années pour le livre de jeunesse, sur ce qu'il fallut d'utopies artistiques, d'énergies conjuguées et de projets où les virtuels prenaient corps à tous les niveaux – y compris bien évidemment à travers des salons à haute ambition culturelle comme Montreuil, Rouen, Aubagne... – pour que l'imaginaire devienne une revendication centrale en matière de droits de l'enfant. Combien de ces livres étaient imaginables à la fin des années 60 ? Sans doute pas le Machines de Chloë Poizat qu'on aurait dit alors "pour enfants d'intellectuels" et qui rejoint dans les propositions aussi folles que savamment maîtrisées les célèbres "objets introuvables" de Carelman (11). Encore moins le Père Noël confronté aux langages d'Internet concocté par Olivier Douzou et Jochen Gerner : www. esperenoel qui jouent les esprits farceurs en parfaite connivence avec les enfants capables d'imposer envers et contre tout un mythe porteur de toutes les attentes, au-delà des dérivés du virtuel. Les adultes peuvent repasser avec leurs bobards embarrassés : le Père Noël existe bien !

Pourtant, dans les années trente déjà, des enfants n'avaient pas trop d'imagination pour rêver fort, très fort, de liberté, de justice, avec leurs mots, leurs émotions, leur expérience concrète et singulière de la vie. L'un d'eux s'appelait Léon (12) ; il a connu les humiliations, les tragédies familiales, les révoltes qui étaient le lot commun des Noirs dans le Sud des Etats-Unis. La transcription de sa parole grâce à un véritable travail d'écriture prend des accents d'authenticité pour aujourd'hui.

Ailleurs, en Allemagne, c'est un écrivain, un esprit libre dont les nazis brûlèrent les livres, Erich Kastner, qui prit en charge les aspirations à une éducation fondée sur le respect et la confiance dans les pouvoirs de l'enfance, à travers des romans où l'aventure et l'humour prennent le large. Ainsi de cette Classe volante (13) qu'on vient de rééditer dans une traduction nouvelle et percutante de l'ami François Mathieu. Avec Kastner, l'affirmation du droit à l'imaginaire trouvait un instigateur encore trop méconnu. n B.E.


1. Mango, Institut du monde arabe, 99 F

2. Seuil Jeunesse, 240 F

3. Albin Michel Jeunesse, 89 F

4. Editions Thierry Magnier, 99 F

5. Rue du Monde, 110 F Père Castor-Flammarion, 74 F

7. Milan, 78 F

8. Nord-Sud, 89 F

9. Grasset-Jeunesse, 69 F

10. Les albums Duculot, 96 F

11. Le Rouergue, 72 F et 68 F

12. L'Ecole des loisirs, 44 F

13. Livre de poche jeunesse, 31 F

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Rue des enfants du monde

Par Bernard Epin


Née en 1996 avec la publication du Grand Livre des droits de l'enfant, l'édition Rue du Monde occupe une place toute particulière en ce dixième anniversaire de la Convention internationale des droits de l'enfant. Par la continuité et la cohérence du projet éditorial qui dépasse de loin la seule célébration et fait en sorte que, de livre en livre, de l'album documentaire à la poésie, l'enfant trouve toujours une tranche de monde à saisir à pleines mains et à croquer. A l'image du môme créé par Pef, qui s'est emparé de toute la couverture de la version 2000 – c'est-à-dire mise à jour du livre emblématique d'Alain Serres : le Grand Livre des droits de l'enfant (130 F). Issu des mêmes parents, il a maintenant son petit frère pour les 5-9 ans : le Premier Livre de mes droits d'enfant (89 F), en rien un digest appauvri du précédent mais le fruit d'une conception renouvelée qui multiplie les entrées. Une belle réussite éveilleuse de curiosités et de prise de parole par les plus jeunes.

Quant aux adultes, si nombreux à vouloir aider les enfants à s'emparer de la Convention, mais si nombreux également à regretter leur formation ou leur information insuffisante sur sa portée et ses enjeux planétaires, ils pourront profiter de la somme de réflexions que contient l'étude de Michel Bonnet : Des enfants et des lucioles (115 F). Militant des droits de l'enfant de longue date, organisateur de la marche contre le travail des enfants en 1998, il est une référence. Et plus encore un incorrigible passeur d'avenir.

C'est toujours dans le cadre du 10e anniversaire de la Convention que le Centre de promotion du livre de jeunesse de Seine-Saint-Denis a ouvert, à la date anniversaire de la signature de cette Convention, le 20 novembre, un site sur l'Internet : http://www.jailedroit.net. Selon ses initiateurs, ce site a l'ambition d'être un espace de participation et de création, privilégiant de façon interactive et ludique le dialogue entre les jeunes de la planète et jouant sur l'échange en continu en leur offrant de nouvelles possibilités d'intervenir sur leurs vies.

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