Regards Décembre 1999 - La Création

SALON DE MONTREUIL
A l'écoute du monde

Par François Mathieu


Le Salon du livre de jeunesse de Montreuil, est devenu en quinze éditions une belle machine en tête de tous les salons français. Aperçu de ce qu'il propose cette année, dans un nouveau lieu (1). Et survol de ce que propose en France l'édition pour la jeunesse.

On n'en fera pas mystère : même si les salons du livre pour la jeunesse se sont multipliés et ont lieu en principe toute l'année, l'approche de Noël est une période nettement plus favorable à leur tenue. On en veut pour preuve les salons de Troyes, de Rouen et de Montreuil. Leur intérêt est multiple. Constituant de vastes librairies, des "hypersurfaces" temporaires du livre, ils mettent en contact direct les lecteurs de toutes natures, du futur découvreur au boulimique en passant par l'occasionnel, avec l'essentiel de la production au moins annuelle et avec les éditeurs, auteurs, illustrateurs et autres professionnels du livre. Il faut avoir vu la joie dans les yeux des enfants à l'instant–les minutes–où Pef, Bruno Heitz, François Place ou Claude Lapointe leur révèlent la magie vivante de leurs dessins – pour comprendre que la littérature pour l'enfance et la jeunesse est autre. Ou les mêmes yeux éblouis devant un conteur dans un des coins lecture que ne manquent pas d'installer les organisateurs de ces mêmes salons.

Quant aux créateurs, j'en connais beaucoup – à commencer par les auteurs, illustrateurs et traducteurs de la "Charte des écrivains et illustrateurs pour la jeunesse" – qui se délectent d'un privilège que connaissent peu leurs homologues qui ne s'adressent qu'aux adultes : les lectures-animations dans les établissements d'enseignement, les bibliothèques... et les salons. De fait, la littérature actuelle pour la jeunesse fonctionne beaucoup et heureusement sur les valeurs de l'échange entre les adultes et les enfants : les uns apportent et demandent aux autres, et réciproquement.

Les valeurs de l'échange entre adultes et enfants

Le supplément que consacre annuellement Livres Hebdo à la littérature pour la jeunesse peut titrer avec juste raison : "Jeunesse 1999. Une production florissante" (2). Il enregistre une intéressante progression, puisque en 1997 les éditeurs avaient publié 3 455 titres, en 1998 quelque 4 220 titres et en 1999... 4 897 titres. On peut certes tempérer l'enthousiasme qui résulterait de la simple lecture de ces chiffres au vu de l'élargissement des critères d'entrée dans la "Base Electre Biblio" (3). Il n'empêche que ces chiffres indiquent une progression, dont le jeune lecteur et les créateurs peuvent apparaître comme bénéficiaires.

Une lecture attentive de l'immense "état temporaire des lieux" que constitue ce supplément corrobore le jugement du critique et praticien de la littérature actuelle pour l'enfance et la jeunesse. Il est évident que le nombre favorise la niaiserie, certains éditeurs perpétuant l'idée éculée, mais vivace, que l'enfant est un être imparfait qu'il convient de (mal-) traiter comme tel. Et donc, la niaiserie se vend. L'"enfant roi" est vecteur commercial. D'aucuns produisent pour que sa sphère immédiate consomme, achète du "prêt-à-jeter". Le "vu-à-la-télé" entrera dans les chaumières. Le livre se range parmi les "produits dérivés", au même titre que les uniformes multi-pièces de rugby, de football ou de tennis. Trois éditeurs proposent du "star-wars" ! Mais le nombre est aussi générateur de qualité. Dans le domaine de l'album, le travail effectué par Mango éditeur force l'admiration. Les "albums dada" consacrés à des chanteurs, la collection "regard d'aujourd'hui" consacrée à des hommes célèbres (telles les deux dernières parutions : un Molière et un Léonard de Vinci), les albums édités en collaboration avec l'Institut du Monde arabe (la Poésie arabe et le Carnet du dessinateur) allient le sérieux des textes à l'originalité d'une illustration fondée notamment sur la disparité créatrice d'émotions esthétiques multiples. On peut en dire autant des jeunes éditions Rue du monde qui confient en particulier dans le domaine de la citoyenneté la rédaction aux meilleurs spécialistes et renouvellent l'illustration de ce type d'ouvrage. Le même éditeur accorde également beaucoup de soin à la poésie, éditée avec originalité.

De la logique du "prêt à jeter" à celle de l'objet livre

Dans le secteur romanesque, des auteurs montrent leur volonté de faire sortir la littérature pour la jeunesse de l'opprobre "genre mineur". De plus en plus d'auteurs écrivent à la fois pour les adultes et les jeunes avec un même bonheur. C'est le cas en particulier dans un genre en plein essor, celui du roman policier. Enfin, et cette constatation est loin d'être un détail : des éditeurs ont compris que le tout livre de poche risque d'enfermer le roman pour jeunes dans la logique du "prêt-à-jeter" et sont revenus aux livres reliés à couverture rigide. En outre, des collections comme "Pleine lune" de Nathan ou "Les p'tits policiers" de Magnard accordent une place importante à une illustration de qualité. Multiplicité, richesse, créativité caractérisent donc le secteur livres pour la jeunesse : la quinzième édition du plus important des salons du livre pour la jeunesse, le Salon de Montreuil, nous le montre une nouvelle fois : plus de 160 exposants (éditeurs, associations), quelque 700 auteurs et illustrateurs accueillentdes dizaines de milliers de visiteurs qui s'intéressent au livre mais aussi à la presse jeunesse, à Internet et au cédérom. Rappelons également que, ancré en Seine-Saint-Denis, ce salon est coproduit par le Conseil général de ce département et le Centre de promotion du livre de jeunesse-Seine-Saint-Denis et se tient avec le soutien du Syndicat national de l'édition, le concours de plusieurs ministères et organismes officiels, la coopération de l'Unesco et l'Unicef et le partenariat de quatre grandes entreprises privées.

De "l'imaginaire en bandoulière" aux "droits de l'Enfant"

Tout nouveau salon de Montreuil présente un programme renouvelé. Cette année, c'est en donnant la parole à "1000 jeunes du monde entier" avec "leur imaginaire en bandoulière" qu'il ouvrira ses portes. Donner la parole aux enfants, ce sera leur donner les moyens de rendre publique leur "revendication au droit de l'imaginaire, à la culture et à l'éducation" à l'occasion de l'anniversaire de la Convention des Droits de l'Enfant. Dans ce cadre, une librairie présente toutes les publications en langue française dont on peut disposer dans ce domaine.

L'autre point fort permet de se mettre "à l'écoute de l'Afrique" avec, sur le devant de la scène, douze écrivains africains. Pour nous aider dans nos découvertes, le Salon met à notre disposition deux bibliographies, l'une consacrée à "une traversée de l'Afrique en 50 livres" de littérature générale, l'autre qui présentera 300 titres en langue française écrits et/ou illustrés par des auteurs africains. Plusieurs débats sont par ailleurs annoncés qui réunissant un grand nombre de spécialistes, prêts à mettre leurs compétences à l'usage du public. Retenons notamment quelques thèmes : le livre pour la jeunesse en Europe, la librairie européenne, les censures et les interdits, le droit à l'imaginaire, la concurrence du livre documentaire et du cédérom et le livre pour entrer dans les réalités africaines.


1. Du 1er au 6 décembre, Montreuil, Métro Saint-Mandé-Tourelle, renseignements : 01 55 86 86 55.

2. Livres Hebdo, supplément au n° 350, 24-09-1999.

3. Ce catalogue tient compte désormais du travail éditorial de divers éditeurs québécois. De même, il inclut également les bandes dessinées pour adolescents.

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