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POINTS DE VUE/INNOVATIONS |
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| A quoi tient la crise du système capitaliste? De quelle régulation sociale des marchés peut-il être efficacement question? Et comment peut-on avancer vers leurs dépassements? Sans prétendre faire le tour des questions posées, nous proposons à votre réflexion des extraits de contributions de trois chercheurs qui, se complétant, donnent l'architecture d'une alternative autour de trois points. 1. Tous s'inscrivent dans un processus concret de contestation du pouvoir capitaliste dans l'entreprise et l'économie en proposant une série de mesures de remise en cause à plus ou moins long terme de la propriété privée, dans le cadre d'un marché dont l'intervention humaine changerait la nature. 2. Dans des formes innovantes, en tenant compte à la fois des expériences passées et des besoins imposés par la combinaison conflictuelle de la logique financière et des nouvelles capacités productives, issues de la révolution informationnelle, ils avancent des mesures concrètes qui peuvent conduire au dépassement du capitalisme. 3. Tous invitent à sortir du débat d'experts afin que les citoyens, avec ou sans emploi pour le moment, infléchissent le cours de la "logique unique", par une intervention politique démocratique. F.A. |
| Liem Hoang-Ngoc insiste sur l'importance pour les salariés à demeurer dans la sphère de ce qu'il appelle le "contrat social" afin d'être en mesure de peser sur l'économique. |
| (...)Le marché lui-même n'est pas consubstantiel au capitalisme. Comme le mécanisme de transfert de droits de propriété, il pré-existe au capitalisme et continuera d'exister naturellement tant que l'échange (inauguré par le troc) s'avèrera nécessaire avec la rareté des ressources et la division du travail. Le plan et le marché sont deux modes d'allocation des ressources qui continueront de coexister à côté de multiples formes hybrides de coordination. Quels que soient les modes de coordination en vigueur, la véritable raison du socialisme est ailleurs. Elle réside dans la mise en cause de la détention du pouvoir économique de quelques-uns, non seulement dans le cadre de la circulation (sur le marché) mais aussi dans la production (dans l'entreprise). (...) Le projet socialiste représente précisément la tentative de construire l'intervention politique de la classe des producteurs (les salariés) en direction de l'endroit où s'exerce l'exploitation pour y maîtriser l'usage de la plus value. La propriété étatique centralisée des moyens de production n'est évidemment qu'une alternative (réduite et faiblement efficace) au règne de l'entreprise capitaliste sur des marchés bien peu concurrentiels. De nombreuses variantes d'intervention politique sur l'économie jalonnent l'histoire du capitalisme. Ainsi, à côté de l'intervention de l'Etat par la politique économique (budget, politique monétaire, politique industrielle, politique de l'emploi...), la négociation collective des Trente glorieuses fut l'embryon partiellement échu d'un tel contre-pouvoir. La co-gestion en a été la variante germanique, l'autogestion en fut une autre tentative, l'économie sociale une autre forme de mise en cause du principe de domination du capital en économie de marché. Enfin, les entreprises et administrations publiques sont encore un moyen de mettre l'entreprise sous le contrôle (théorique) du citoyen. Il nous appartient plus que jamais de développer les formes de contrôle adaptées à l'ère mondialisée où la finance a pris le pas sur l'industrie dans l'entreprise même avec les conséquences économiques et sociales désastreuses que chacun peut observer. Ce point est crucial car l'objectif d'abolition du salariat passe par l'étape de contrôle, voire de la prise du pouvoir par le salariat lui-même sur le lieu où s'exerce la domination capitaliste, c'est-à-dire au coeur de l'économique lui-même. C'est pourquoi un plein-emploi fait d'emplois à temps plein et à durée indéterminée constitue la meilleure position acquise par le salariat pour construire de tels contre-pouvoirs là où se prennent les décisions stratégiques. (...) Car la sphère du contrat social est sans doute celle qui permettrait, si elle était étendue à de nombreux domaines de la vie économique (au niveau macro-économique mais aussi dans l'entreprise), de coordonner les décisions qui fixent à tous les niveaux une norme de répartition de la plus-value qui soit compatible avec l'objectif de plein-emploi et de pleine utilisation des ressources productives. (...) L'économie pourrait alors coordonner harmonieusement les activités créatrices à condition que la main visible de l'Homme parvienne enfin à s'affranchir du spectre de cette autre main, perverse car invisible, qu'invoquent toujours les prédicateurs d'une mondialisation heureuse. |
| Extraits du "Retour de l'économie politique", in le Manifeste communiste aujourd'hui, Editions de l'Atelier. |
| Daniel Bachet, estimant que la crise ne trouvera de solutions que si des forces sociales anti-systémique s'imposent au capital des contraintes extérieures à sa logique propre, met en question l'utilisation des mesures actuelles d'efficacité du travail, notamment la productivité qui reste, à tort, dans le champ de la rentabilité. Il demande pour ce faire qu'on opère un distinguo entre "entreprise" et "société" dont les finalités – valeur ajoutée et profit – ne sont pas identiques. |
| (...)La crise s'exprime par le fait que les profits qui sont tirés de la gestion capitaliste ne trouvent pas des débouchés suffisants dans des investissements rentables financièrement susceptibles de développer des capacités de production. Il y a deux niveaux, la gestion et la manière d'en sortir. La gestion de la crise consiste à trouver d'autres débouchés à cet excédent de capitaux flottants, de manière à éviter leur dévaloriation massive et brutale, comme cela s'était passé lors de la crise des années 30. Alors que la solution à la crise impliquerait la modification des règles sociales qui commandent les décisions d'investissement, la création de richesses, la répartition du revenu et celui de la consommation, c'est-à-dire un autre projet social que celui qui est fondé sur le règne exclusif de la rentabilité. (...) Cette nouvelle efficacité économique et sociale ne peut et ne pourra se développer que sur la base d'une confrontation des représentations des cultures, des pouvoirs afin de reconnaître la pluralité des logiques qui sont en oeuvre dans l'entreprise mais aussi dans la société. (....) Dans de nombreux cas de figure, ce que nous constatons tous les jours, concernant la contre-productivité de l'organisation dans l'entreprise, en terme de rebuts, de malfaçons et autres: si les salariés restent soumis à des préoccupations de coûts et de rendements, c'est-à-dire aux anciens modes d'évaluation, il ne faut pas s'étonner des effets destructeurs que tout cela peut générer en terme d'emploi. D'où la nécessité de construire des outils et des critères de gestion qui permettent de poser les problèmes différemment et de prendre en compte des décisions qui sont beaucoup plus conformes à la réalité du travail et à ses conséquences, et aux intérêts de la société globale. (...) La finalité de l'entreprise est de produire de la valeur ajoutée. Et la finalité de la société, au sens juridique du terme, c'est de produire de l'excédent brut d'exploitation, c'est-à-dire du profit. (...) En terme de propositions d'actions, on peut penser qu'il est tout à fait possible de mettre en place et de faire coexister à court terme, des comptes d'entreprises et des comptes de société. Ces comptes d'entreprises concernent prioritairement l'entrepreneur et le personnel. Ils ont pour objet de mettre en évidence la valeur ajoutée de la richesse crée au regard du coût des ressources mises en oeuvre pour la créer. Il y a donc un certain nombre d'indicateurs économiques qui peuvent en être tirés dont celui de "productivité économique". Les comptes de société concernent prioritairement le propriétaire, les administrateurs et certains tiers – par exemple le fisc, les banques, etc. Ces comptes de sociétés ont notamment pour objet de mettre en évidence le profit réalisé au regard des capitaux investis. (...) Ce que j'essaie de démontrer, c'est qu'il y a plusieurs types de rationalité économique. (...) Tout cela a des incidences dans le domaine du travail et de l'emploi. (...) Il faudrait essayer de subordonner la raison économique au débat entre les salariés dans l'entreprise, mais, évidemment, entre les salariés et les citoyens en dehors de l'entreprise. n |
| Extraits d'une intervention du 12 mars1998, dans le cadre des conférences d'EspacesMarx sur la mondialisation, éditée par Espaces Marx. |
| Paul Boccara esquisse une analyse de la mondialisation-globalisation et examine quelques solutions hypothétiques, inscrites dans le contexte de changement d'époque que constitue la révolution informationnelle. |
| (...)La croissance financière est très nouvelle. Le gonflement des titres est extraordinaire. (...) Et en même temps, montent l'informationnel, le rôle décisif de la recherche (...). La révolution informationnelle est une révolution au moins comparable qualitativement à la révolution industrielle, d'où le problème de la remise en cause systémique. Elle est comparable à celle du néolithique. (...) Avec la révolution informationnelle, des moyens matériels remplacent des fonctions du cerveau pour le traitement des informations (comme les ordinateurs). (...) (Jusqu'à présent) la correction des excès des anciennes technologies s'est toujours réalisée par des économies sur les moyens de production, afin de baisser le rapport capital/produit et non seulement par des économies sur les hommes, avec de nouvelles technologies. Cette double économie entraîne une insuffisance de la demande et le chômage massif, par économie du travail mort, et pas seulement du travail vivant. (...) Il faudrait bien plus déveloper les dépenses informationnelles à la fois pour économiser les machines mais aussi développer les débouchés, avec les dépenses de recherche, mais également celles de formation des êtres humains qui sont extrêmement insuffisantes. (...) Mais si on veut faire plus de formation et de qualification et pas seulement des salaires et de l'emploi, alors là on peut baisser les coûts par une meilleure utilisation des technologies. (...) Ces nouvelles dépenses pour les êtres humains sont contrariées par la limitation des dépenses pour les travailleurs. C'est ce qui justifie d'aller vers ce que j'appelle une Sécurité d'emploi et de formation, le besoin de formation tout à fait massive pour l'activité et pour la demande. C'est une autre société qui dépasse le chômage, où il s'agirait de se former plus et de travailler moins avec la réduction du temps de travail durant toute la vie. (...) Les dépenses immatérielles de recherche, de formation sont plus importantes dans l'industrie des composants que les dépenses en équipements matériels. (...) Si on peut partager les coûts, ce n'est plus de l'échange marchand, c'est du partage. On peut partager les coûts d'une même recherche dans le monde entier : c'est un des aspects fondamentaux de la mondialisation de la révolution informationnelle. (...) Il y a une ambivalence profonde de cette croissance des marchés financiers, en liaison avec la révolution informationnelle. Celle-ci va pousser les marchés financiers avec un aspect parasite et un aspect de préparation d'un monde nouveau. (...) L'aspect le plus parasitaire, ce sont les plus-values financières énormes face aux pressions contre les emplois. On obtient d'immenses revenus sans addition de machines ou d'emploi par les plus-values financières, et au contraire en faisant du chômage. Cela paraît fou, mais en même temps, cela annonce peut-être un monde possible où on ferait des richesses avec relativement moins de machines et moins d'emplois. Au lieu de machines : recherche. Au lieu d'emplois : formation. C'est un monde possible, pas du tout fatal parce que le vieux monde résiste de toutes ses forces. Le bébé veut sortir mais l'on veut l'en empêcher. n |
| Extraits d'une intervention du 4 juin 1998, dans le cadre des conférences organisées par Espaces Marx sur la mondialisation. |
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$Liem
Hoang-Ngoc*** est maître
de conférences en sciences
économiques
à l'Université
de Paris I-
Panthéon-
Sorbonne, auteur de
la Facture sociale, sommes-nous condamnés
au libéralisme ?, Arléa 1998. **Daniel
Bachet
est maître
de conférences à l'Université d'Evry.
Ex-candidat
de la liste Bouge l'Europe !,
aux
Européennes de 1999. Paul
Boccara***
est maître
de conférence honoraire
en Sciences économiques
à l'Université
de Picardie, membre du Comité national
du PCF. |