|
OUVERTURE/ETAT DES LIEUX Par Gérard Streiff |
|
|
| Il s'est passé, au début de l'automne, un "bougé" de l'opinion, que l'affaire Michelin a cristallisé. Le XXXe congrès devrait se tenir dans un climat qui se modifie sensiblement. |
| “Il n'est pas impossible qu'on puisse dater de cet automne 1999 un début de rééquilibrage de l'opinion dominante. (...) La loi des marchés commence à se heurter à une sourde mais solide méfiance de la part des Français" (1) observe l'éditorialiste du journal les Echos. Autre témoin avisé, l'ambassadeur des Etats-Unis en France : "En revenant de vacances, déclare-t-il, j'ai eu la surprise de retrouver une France devenue tout à coup nerveuse, un peu agressive vis à vis des États-Unis, se raidissant contre la mondialisation"(2). Tout s'est passé comme si cette modification du paysage politique résultait de trois grandes interrogations qui avaient traversé l'opinion cet été. |
| 1. La crise est finie ? La crise est derrière nous, n'a cessé alors de claironner la presse, la croissance est au rendez-vous, la reprise est du rable, l'Etat dispose de marges de manoeuvres budgétaires. Le moral des citoyens-consommateurs-producteurs est au beau fixe confirme une enquête de l'INSEE du mois d'août. Un tel message bouscule vingt ans de discours sur la fatalité de la crise et la nécessaire résignation. La presse patronale a bien vu le danger : "Il suffit d'un regard en arrière pour constater que les périodes de dépression ont eu le plus souvent pour effet d'étouffer la conflictualité sociale. Par contre, ce ne serait pas la première fois que l'assurance d'une reprise durable susciterait des mouvements sociaux" (3). Les patrons sont d'autant plus alertés que l'été fut aussi le théâtre d'un autre feuilleton, celui des concentrations-fusions-licenciements dans les banques, la distribution, le pétrole, réactivant la peur du chômage et l'inquiétude à l'égard du gigantisme (4). Espoirs et frustrations se télescopent. |
| 2. Que fait l'Etat ? Aussi bien pour redistribuer les surplus que pour protéger les plus faibles, où est passé l'Etat ? Il semble garder un silence assourdissant. Quasiment aucune voix de ce côté ne s'élève contre les concentrations ; Bercy est aux abonnés absents. Les excédents budgétaires ? quels excédents ? répètent des gestionnaires sociaux-libéraux, surtout soucieux de faire oublier qu'il y a de l'argent, qu'on peut l'utiliser autrement. Le thème du "ça va mieux" semble paradoxalement déranger cette technocratie nichée dans les rouages du pouvoir. Elle aussi sait que cette campagne est risquée, que les attentes "d'un nouveau souffle gouvernemental", pour reprendre une expression de la revue le Sondoscope (5), sont fortes. La "terrible discrétion" de l'Etat est, selon Philippe Méchet, de la SOFRES, mal vécue. Lors d'un débat à la Fête de l'Humanité (6), il rappelait que toutes les dernières enquêtes d'opinion (7) indiquaient qu'à la question "l'Etat intervient-il trop ou pas assez ?", la majorité de tous les électorats pensait que l'Etat n'intervenait pas assez. |
| 3. Les classes de retour ? Tout au long de l'été enfin, on eut droit à la publication à répétition des "salaires" des patrons et autres avantages d'ampleur, genre stock-options, dont les émoluments de Jaffré d'Elf furent le fleuron. Etait-il étonnant, dans ces conditions, que le mot de classes fasse sa réapparition ? Il revient dans le discours politique (8) et médiatique (9) ; l'Université s'en empare : le chercheur Louis Chauvel "plaide pour un enrichissement de la notion de groupe social, voire un retour de l'analyse en termes de classes sociales" (10); un séminaire à la Maison des Sciences de l'Homme traite des "classes dans la dynamique du capitalisme" ; la revue Actuel Marx sort un numéro sur "Les nouveaux rapports de classes" (11). L'été s'était en outre ouvert sur le singulier palmarès de Cannes où fut primé Rosetta dont un critique dit excellemment : "Ces rapports de forces, pour ne pas dire de classes, sont constamment à l'oeuvre dans la société, où tout est fait pour qu'ils demeurent hors de notre champ de vision, et a fortiori de celui du cinéma"(12). Le thème des "classes moyennes", qui fonctionna assez bien ces vingt dernières années, est l'objet d'un tir groupé. Se généralise l'expérience que le "moyen", rarement, s'élève, la place étant prise par des riches toujours plus riches (13), alors que, de plus en plus souvent, il descend. Si on ne peut parler de reconstitution d'un sentiment d'appartenance à une "classe populaire", semblent se redessiner entre ouvriers, employés, professions intermédiaires, au travail ou sans travail, des signes de connivence. |
| Tous les ingrédients semblaient donc réunis, quand l'affaire Michelin éclata, pour susciter une attention particulière des Français : moins enclins à se laisser faire, plus exigeants à l'égard de l'Etat, plus sensibles aux clivages de classe, ils étaient nombreux à se dire "Nous sommes tous des Michelin". |
|
1. Les Echos,
21 septembre. 2. Félix Rohatyn dans Libération
du 7 octobre. 3. Les Echos,
9 septembre. 4. Voir l'interview
de Robert Hue
dans l'Humanité
du 27 septembre, notamment
sur "le nouveau capitalisme". 5. Le Sondoscope, septembre 99, n°15 6. Au stand des Espaces Citoyens. 7. Voir l'enquête parue dans la Croix du 20 septembre. 8. Lionel Jospin
à La Rochelle. 9. Le Monde
du 21 septembre, Libération
du 22 septembre,
le Figaro du 24,
la revue Sciences humaines de septembre-octobre. 10. Louis Chauvel, "Groupes sociaux et stratification sociale",
Cahiers français, n° 291, pp. 27-33. Voir aussi son essai le Destin des générations paru aux PUF. 11. Actuel Marx,
n° 26, deuxième semestre 99. 12. Le Monde, £
29 septembre 99. 13. Voir l'étude
de l'INSEE
sur les patrimoines, publiée le 6 octobre. |