Regards Novembre 1999 - Supplément

OUVERTURE/REPERES
Méga-marché unique et au-delà

Par Françoise Amossé


Qu'est-ce que vivre sous l'ordre des marchés ? Mais aussi comment se soustraire à la tyrannie de ce jeu de monopoly planétaire, accompagné et nourri par la montée en puissance de la finance mondialisée ? Espoir neuf de début de siècle : de nouvelles alternatives se fraient un chemin sur la Terre.

Les vagues de fusions et d'acquisitions d'entreprises auront été l'un des traits marquants du capitalisme de la fin du XXe siècle, écrit Wladimir Andreff (1). Dès 1981, 200 fusions dans le monde avaient modifié la propriété de 200 milliards de dollars d'actifs." Le processus ira en s'accentuant, on enregistre, entre 1998 et 1999, 30 opérations géantes de fusion, d'acquisitions, de prise de participation ou de création de sociétés communes. Principaux secteurs concernés : télécommunications, banque, industries pétrolières et pharmaceutiques, électronique, automobile. "En 1998, aux Etats-Unis, les opérations de fusion ont dépassé le montant record de 1 500 milliards de dollars, soit 20 % du produit intérieur brut américain. L'Europe occidentale affichait “ seulement ” un score de 700 milliards de dollars, soit 8 % de son PIB, mais la mise en place de l'euro allait contribuer à accélérer le processus. "

Ce jeu de monopoly industriel planétaire s'est accompagné et a été nourri par la montée en puissance de la finance mondialisée. Pour Dominique Plihon, (1) le système financier international prend désormais la forme d'un méga-marché unique de l'argent. Cette globalisation financière a modifié le fonctionnement de l'économie mondiale.

1. La sphère financière, liée à la mondialisation des échanges de biens et de services, fait partie intrinsèque de l'économie, ronge la croissance et dénature l'accumulation productive. 2. C'est sur ce marché immense que les multinationales industrielles et financières empruntent ou placent de l'argent sans limite, de temps, de lieu, d'opportunité. 3. La globalisation financière est allée de pair avec la montée en puissance des acteurs financiers, notamment les fonds de pension qui exercent leur influence directement dans la sphère productive et endossent une énorme responsabilité dans les crises monétaires et financières. 4. La libéralisation financière ayant réduit au maximum l'intervention des Etats, ce sont les marchés qui supplantent désormais la régulation publique dans le fonctionnement du système financier. "Les gouvernements démocratiquement élus se trouvent placés sous la surveillance d'un petit nombre d'acteurs privés qui ne sont responsables que devant leurs actionnaires."Actionnaires : société secrète qui sortira de l'ombre au fil des années-argent pour être enfin montrée du doigt.

Ce "tournant" des années 80 va consacrer, dans l'hexagone, "l'ère des gagneurs", de l'individu Tapie, du marché de l'art qui flambe et de la Bourse qui explose, avec un krach à la clef. Sur fond de bradage de l'industrie informatique française, de la sidérurgie, des chantiers navals, à coup de subventions franco-européennes, etc. Et, au bonheur des "actionnaires", la mort de l'autorisation administrative de licenciements. C'est – déjà – pour ses actionnaires qu'en 1988, Michelin octroie vingt centimes d'augmentation du salaire horaire, alors qu'il vient de réaliser quarante-sept milliards de francs de chiffres d'affaires et trois de profits. Et c'est – encore – pour ses actionnaires que Renault ferme Vilvorde. Première manifestation européenne solidaire. Car, désormais, quand la Bourse s'envole sur fond de licenciements, la protestation éclate sur le continent. L'Etat qui, de "pilote" de l'économie devient "stratège" des marchés, se discrédite dans l'aventure. Et génère confiance politique.

Premier retournement de tendance de l'histoire des hommes, sous l'ordre des marchés : on vient d'apprendre (par feu le Centre d'études et de recherches des coûts, le CERC) que les enfants vivraient moins bien que leurs parents. Second retournement : on apprend encore que l'on peut être salarié et pauvre.

Changement d'époque en 1990 : le système soviétique s'écroule, après avoir brûlé l'idéal. Le choc est rude. Les projets alternatifs d'après guerre frisent la panne. Le "modèle suédois", le "modèle allemand", avec moins de bruit, tombent à leur tour. Et cohabitent toujours paupérisation planétaire et démesure financière : 25 000 milliards de dollars, c'est le montant des actifs détenus fin 1996 par les investisseurs institutionnels du monde entier. La somme est égale aux richesses produites sur la Terre en une année !

L'effet conjugué de la fin des espoirs et des illusions, à l'Est comme à l'Ouest, ne joue-t-il pas les catalyseurs ? S'attaquer à la spéculation, au capital lui-même, rendre sa place à l'homme et à son travail : communistes ou non, des chercheurs, des syndicalistes, des hommes politiques planchent sur la question dans une pluralité d'approches. Réguler, dépasser le capitalisme ou réguler avant de dépasser ?

Tout au long de l'année 1998, à l'initiative d'Espaces Marx (2), des chercheurs vont travailler sur la compréhension de la recomposition mondiale du capitalisme et chercher des pistes : sur la régulation du développement de la mondialisation, sur des alternances aux processus actuels, sur la maîtrise des articulations du national et de l'international, afin d'enrayer ou de se prémunir contre les effets les plus pervers et les plus destructeurs. Et encore : sur quelles forces s'appuyer pour une mondialisation qui réponde aux besoins et aspirations des peuples ? (voir pp. 8 à 10) La "Rencontre internationale 2000" cherchera à mettre en rapport les questions de la mondialisation avec celles de la construction d'une alternative d'émancipation humaine.

Dans un article récent du Monde du 13 octobre, Jacques Nikonoff (3) propose de contraindre à une restitution sociale les actionnaires des entreprises prospères qui licencient dans le seul objectif de faire croître leurs cours boursiers et les dividendes, restitution dont le montant serait calculé selon la formule suivante : "montant du salaire et des charges sociales de chaque travailleur licencié multiplié par le nombre d'années restant avant l'âge légal de la retraite de chaque travailleur licencié". Dans l'Humanité du 14 octobre, Christian Barrère (4), s'interroge : "Peut-on se résoudre à ce que le troisième millénaire s'ouvre sur la perte de contrôle définitive des hommes et des sociétés sur la production et la répartition des richesses ? Sinon, que faire ? Résister au marché ? S'isoler du marché mondial ? Bâtir un nouvel étatisme ? Se replier sur la nation ?" Il avance quatre propositions axées sur la lutte contre le principe de concurrence exacerbée en avançant vers la "construction d'un nouvel ordre marchand fondé sur le désarmement économique mondial" et une nouvelle "démocratie économique".

Pour contrer les libertés que se sont octroyées le capital et les marchés, l'association Attac a troqué les deux T de la taxe Tobin pour "taxation des transactions financières pour l'aide aux citoyens" et élargit son champ de réflexion et d'action (5). Pour Michel Husson, la remise en cause des paradis fiscaux, l'instauration de taxes à la Tobin sur les mouvements de court terme, le rétablissement d'une imposition significative des revenus du capital, sont autant de moyens de réduire le champ d'action de la finance. "La mobilisation contre les fonds de pension participe de ce combat en refusant que la finance s'annexe une partie du salaire.

Ce qui est en cause dans cet affrontement, c'est, de manière encore plus fondamentale, le mode de reconnaissance et de satisfaction des besoins sociaux. Et, à travers la finance, c'est le capitalisme qui est visé parce que la spéculation n'est rien d'autre qu'une forme exacerbée de mise en valeur du capital." Bruno Jetin, lui, propose deux autres mesures : 1. La limitation des entrées de capitaux de court terme dans un pays, qui provoquent une surévaluation du taux de change freinant les exportations et stimulant les importations, les emprunts à l'étranger, la hausse du taux d'intérêt, au détriment de l'emploi. 2. Concernant les sorties de capitaux, le contrôle des changes, qui consiste à restreindre la liberté d'achat et de vente de la monnaie locale afin de prévenir et d'enrayer une fuite de capitaux pouvant se traduire par un effondrement du taux de change. Quant à Liem Hoang Ngoc et Jörg Huffschmid, ils militent pour un infléchissement total de l'actuelle politique européenne qui n'a jusqu'à présent fait que créer un environnement propice à l'afflux des mouvements de capitaux.

Or, "face à l'instabilité des marchés, une taxation des transactions financières entre la zone communautaire et l'extérieur peut être envisagée dans le cadre de la mise en place de l'euro", assurent-ils, d'autant plus facilement que le cadre de la monnaie unique rend possible l'application de la taxe Tobin dans tous les pays sans déclencher la spéculation.

Aucune de ces mesures ne serait viable sans l'intervention des citoyens, comme garante d'une politique favorisant la croissance par l'emploi. Car, troisième renversement de tendance, sous l'ordre des marchés : "On s'engage dans une logique globale de la rente qui est explosive", explique Jean-Christophe Le Duigou, secrétaire de la CGT (6), en évoquant les projets actuels de salarié-actionnaire : "Je m'inquiète par les deux bouts de la dynamique salariale. Des emplois non qualifiés, par le fait que l'on déconnecte de plus en plus la rémunération perçue de la rémunération du travail dans l'entreprise ; et parce qu'on remplace le pouvoir d'achat, les capacités de consommation par un patrimoine que l'on attribue". Pour bâtir des perspectives à long terme, "il faut une reconnaissance de la place du travail dans l'entreprise comme source de création de richesses (...). Il y a donc besoin d'un rééquilibrage des pouvoirs entre actionnaires et salariés".

Du pouvoir pour les êtres : c'est toute la philosophie politique moderne qui est revisitée. "Je sais donc je suis", dit la pub de CNN. Mais pas spectateur. Année 2000 et suivantes : les hommes veulent savoir pour décider. Plus qu'une question d'ambiance sociale, un fait de civilisation.


1. W. Andreff, D. Plihon et al., le Nouvel Etat du monde, 80 idées force pour entrer dans le vingtième siècle, La Découverte éditeur.

2. Mondialisation, interventions et débats, EspacesMarx, éditeur.

3. Economiste à la Caisse des Dépôts et consignations, président de Un travail pour tous.

4. Professeur de sciences économiques à l'université de Reims, auteur notamment de l'Ordre capitaliste, PUF, 1996.

5. Bernard Cassen, Liem Hoang Ngoc, Pierre-André Imbert, Attac, contre la dictature des marchés, éditions La Dispute-Syllepse- VO-Editions.

6. L'Humanité Hebdo, 16-17 octobre 99.

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