Regards Novembre 1999 - La Planète

MACEDOINE
Les chemins de l'après-guerre

Par Roumiana Ougartchinska *


La République de Macédoine tente difficilement de sauvegarder un équilibre ethnique et économique précaire, alors que se déroule la seconde élection présidentielle depuis l'indépendance du pays.

Des champs prêts pour le labour d'automne. C'est tout ce qui reste aujourd'hui en Macédoine des tristement célèbres camps de réfugiés de Lescovac, Stenkovac, Cegrane ou de Brazda où des centaines de milliers de Kosovars se sont entassés pendant des mois. 250 000 selon les chiffres officiels, 300 000 selon d'autres, mais suffisamment pour créer en peu de temps une situation invivable pour la plus fragile des républiques balkaniques. Aujourd'hui le pays panse ses plaies et les Macédoniens veulent oublier, au plus vite, le cauchemar des mois passés. "Tous les réfugiés sont repartis, ou presque. Il doit en rester pas plus de dix mille, hébergés chez les gens." – affirme Alaatin Demiri, ancien maire de Tetovo et l'un des personnages clé du plus grand parti albanais en Macédoine, le DPA (parti démocratique albanais), allié de la coalition au pouvoir depuis octobre 98, aux côtés du VMRO-DPNE (Organisation révolutionnaire intérieure macédonienne – Parti démocratique pour l'unité nationale macédonienne) et le DA (Alternative démocratique). Le chiffre est d'ailleurs officiellement confirmé par les instances gouvernementales, qui colportent volontiers l'information, comme pour se rassurer. "Nous avons évité le pire en restant soudés avec nos partenaires du gouvernement, ajoute avec satisfaction monsieur Demiri.

Les plans de Milosevic n'ont pas marché. Maintenant nous pourrons continuer à construire la démocratie et la coexistence entre Macédoniens et Albanais." Car les Macédoniens en sont persuadés, le dictateur de Belgrade avait élaboré un plan diabolique pour submerger la Macédoine voisine avec des vagues de réfugiés, qui immanquablement devaient faire éclater des tensions ethniques entre les communautés albanaise et macédonienne et entraîner dans un nouveau conflit la Macédoine, mais aussi les Etats voisins. De fait, la supposée stratégie de Milosevic a au contraire ressoudé les liens entre les ennemis d'hier. Ainsi, la Bulgarie, qui a bien du mal à accepter l'existence d'une langue et d'une nation macédonienne, a été l'un des premiers pays à fournir de l'aide humanitaire à ceux qu'elle considère comme "ses frères de sang".

Quant à la Grèce, qui dispute à la République de Macédoine son appellation, qu'elle considère comme sienne, jamais les échanges diplomatiques n'ont été aussi cordiaux. Les ministres des affaires étrangères des deux pays ont pris date pour décembre prochain, afin de régler définitivement le contentieux sur le nom officiel de la Macédoine, qui pour l'instant porte le label officiel de FYROM (Ancienne République Yougoslave de Macédoine). Restent les problèmes internes, et ils sont nombreux.

L'aide de l'Otan, du parapluie à l'étouffoir...

A commencer par la situation économique catastrophique qui s'est largement aggravée sous les bombes de l'Otan, déversées trois mois durant sur la Yougoslavie voisine. Les pertes directes générées par ce conflit, sont évaluées à quelque 600 millions de dollars. Somme à ajouter à une baisse de 5,6 % de la production industrielle et de 20 % de la production agricole. Il n'en fallait pas plus à ce pays qui doit rembourser une dette extérieure de 7,5 millions de dollars. Résultat, le chômage a atteint des chiffres records, frôlant les 50 % !

Pourtant au mois de février, l'avenir de la Macédoine s'annonçait sous les meilleurs auspices. Le tout jeune premier ministre, Lioubtcho Giorguievsi, 32 ans à peine, venait de signer un juteux accord avec Taïwan, en échange de la reconnaissance de cet Etat, inexistant aux yeux de la communauté internationale, sauf pour le Vatican. La transaction valait bien le risque de déclencher la colère de la grande Chine, puisque le premier ministre taïwanais s'était engagé à investir non moins de 1 milliard de dollars en quatre ans chez ses nouveaux amis balkaniques.

Côté sécurité des frontières, M. Gueorguievski croyait aussi avoir pris des garanties suffisantes en offrant son pays comme base de l'Otan dans les Balkans. Depuis, crise du Kosovo aidant, les Macédoniens ont vu ce qu'ils appelaient "le parapluie de l'Otan" censé les protéger des tempêtes, se transformer en véritable étouffoir. Blindés, hélicoptères, militaires omniprésents, certaines villes ont pris des allures de Saïgon. Pire, un véhicule de la Kfor, qui avait roulé 20 kilomètres en sens inverse sur l'une des grandes artères du pays, a percuté de plein fouet le véhicule d'un ministre macédonien, tuant sur place le membre du gouvernement, mais aussi sa femme et sa fille de 12 ans. Délicats, les représentants de l'Otan ont envoyé leurs propres enquêteurs, faisant dire au ministre de la justice Vlado Kambovski que "la Kfor et ses membres ne manifestent pas de grandes affinités pour le respect des lois macédoniennes". Mieux encore, mi-septembre, une équipe spéciale de plongée cherchait à récupérer dans le lac Lipkovo, un conteneur mystérieux qu'un hélicoptère de l'Otan avait laissé choir dans ce plan d'eau, qui alimente en eau potable la ville de Kumanovo, dans le Nord du pays.

Des événements qui ont abouti à une demande de la commission parlementaire chargée de la politique intérieure et de la défense d'un réexamen urgent des accords conclus entre la République de Macédoine et l'Otan, en invoquant les "nombreux incidents causés par les membres de la Kfor qui violent la sécurité des citoyens et abusent de l'hospitalité du pays". Une façon très claire de rappeler à l'ordre ceux qui selon les Macédoniens seraient tentés de "jouer aux cow-boys", faisant grandir un sentiment anti-américain qui s'est soldé par le transfert de Skopje à Sofia, la capitale bulgare, du poste stratégique de la diplomatie américaine dans les Balkans.

Après bien des concessions, les Macédoniens comptent montrer qu'ils ne sont pas prêts à se laisser marcher sur les pieds, même par les grandes puissances. "Nous serons d'aussi bons hôtes qu'ils seront bon visiteurs", a déclaré en guise d'avertissement Boris Traïkovski, vice-ministre des affaires étrangères du VMRO-DPMNE et très certainement futur président de la République de Macédoine à l'issue de l'élection présidentielle du 31 octobre. Même la récente visite de son patron Lioubtcho Guiorgievski aux USA, où on l'a assuré des bons sentiments des maîtres du monde, n'a pas réussi à dissiper la suspicion qui agite désormais les milieux politiques à Skopje.

Les Macédoniens sauront-ils échapper au jeu de dupes ? "Les Balkans, c'est le chemin de l'enfer, pavé des bonnes intentions des Grandes puissances.", écrivait en 1945 John Gunter dans l'Europe sans masques. Dans le cas de la Macédoine, la formule de ce connaisseur des affaires balkaniques semble plus actuelle que jamais.


* Correspondante de la presse bulgare.

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