Regards Novembre 1999 - La Planète

EXCLUSIF/BONNES FEUILLES
“ Brava gente”

Par João Pedro Stédile et Bernardo Mançano Fernandes


Voir aussi Ligas camponês , Grileiros

Le MST (1) est aujourd'hui la force sociale et politique qui alarme le plus le pouvoir brésilien. Ni parti politique, ni syndicat, le MST étend son action bien au-delà de la lutte pour la terre et la réforme agraire. Vient de paraître au Brésil un livre (2) où le principal leader du Mouvement, João Pedro Stédile, répondant aux questions de Bernardo Mançano Fernandes, expose l'ensemble des questions que pose le MST aux différentes forces politiques et sociales brésiliennes. Nous proposons, en exclusivité, la traduction de quelques "bonnes feuilles" de cet ouvrage.

“ La genèse du MST a été déterminée par divers facteurs. Le principal d'entre eux fut la transformation socio-économique de l'agriculture brésilienne au long des années 1970. Au cours de cette décennie, il y eut un processus de développement que José Graziano da Silva (3) nomma "modernisation douloureuse". Ce fut une période d'intense et rapide mécanisation de l'agriculture. Dans le Sud du pays, considéré comme le berceau du MST, l'introduction de la culture du soja accéléra la mécanisation de l'agriculture, que ce soit dans l'Etat de Rio Grande do Sul où dominait depuis longtemps la culture du blé, ou que ce soit dans l'Etat du Paraná comme alternative à la culture du café. Au cours de cette décennie, la mécanisation du travail de la terre et l'introduction, disons, d'une agriculture marquée par des caractéristiques davantage capitalistes, expulsèrent des campagnes, en peu de temps, d'importants contingents de populations. [...] Dans un premier temps, ces populations migrèrent vers les régions de colonisation, spécialement les Etats de Rondônia, du Pará et du Mato Grosso. Mais très rapidement, il fut évident que les paysans, dans ces régions, ne pouvaient pas survivre en tant que paysans. [...] D'autres paysans expulsés des campagnes migrèrent vers les grandes agglomérations urbaines qui connaissaient un processus accéléré d'industrialisation. Ce fut la période du prétendu "miracle brésilien". A la fin des années 1970 commencèrent à apparaître les premiers signes d'une crise de l'industrie brésilienne qui se prolongera durant toute la décennie quatre-vingt et qui fut nommée "la décennie perdue". Du point de vue socio-économique, les paysans expulsés par la modernisation de l'agriculture, virent se fermer les deux portes de sorties – l'exode vers les villes et vers les frontières agricoles. C'est ce qui les obligea a prendre deux décisions : tenter de résister dans les campagnes et trouver d'autres formes de lutte pour la terre dans les régions où ils vivaient. C'est cette base sociale qui engendra le MST. Une base sociale disposée à lutter, qui n'acceptait ni la colonisation ni la ville comme solution de leurs problèmes. [...]

“ Le MST naquit dans le Sud du pays en raison d'un ensemble de facteurs qui ont leurs racines dans les conditions objectives du développement de l'agriculture. Même ainsi, nous nous considérons, nous du MST, comme les héritiers et les continuateurs des Ligues paysannes (Ligas Camponesas) (v. encadré) car leur expérience historique nous a beaucoup appris et nous a permis de ressurgir sous d'autres formes. [...]

“ Il y a un autre élément, très important dans la genèse du MST. [...] C'est le travail pastoral, mené principalement par l'Eglise catholique et l'Eglise luthérienne. Le surgissement de la CPT (Comissão Pastoral da Terre – Commission Pastorale de la Terre) (4), en 1975, à Goiânia (Etat du Goiás) fut très important pour la réorganisation des luttes paysannes. [...] La CPT fut l'application de la Théologie de la libération dans la pratique, ce qui représenta une contribution importante pour la lutte des paysans, à travers le prisme idéologique. Il y a un autre aspect du travail de la CPT que je juge important dans la genèse du MST. Elle eut une vocation oecuménique en rassemblant autour d'elle le secteur luthérien, principalement dans les Etats du Paraná et de Santa Catarina. [...] Si elle n'avait pas été oecuménique, si elle n'avait pas eu une vision ample, plusieurs mouvements auraient surgi. La lutte se serait fractionnée en plusieurs organisations. [...] La CPT fut une force qui contribua à la construction d'un unique mouvement, de caractère national.

“ Le MST, essentiellement, est né comme un mouvement paysan qui avait trois revendications prioritaires : terre, réforme agraire et profonds changements dans la société. [...] Dès le départ, toutes les formes de lutte que développa le MST furent des luttes de masses, ce qui amena [quelques] caractéristiques fondamentales. La première fut d'être un mouvement populaire qui accueillait tout le monde. A l'intérieur de ce caractère populaire, il y a une subdivision. D'un côté, caractère populaire au sens où tous les membres de la famille du paysan est présente au mouvement, les parents âgés, la femme, les enfants. De ce point de vue, le MST se différencie du syndicat où, traditionnellement, seul l'homme adulte participe aux assemblées syndicales. Nous avons perçu qu'en cela résidait notre force, car l'homme, en plus d'être machiste est conservateur et individualiste. Le Mouvement, dans la mesure où il intègre tous les membres de la famille, acquiert une potentialité incroyable. [...] Une autre subdivision à l'intérieur du caractère populaire et qui le rend plus populaire encore, c'est que dès le début nous avons été peu sectaire, et cela est peut être du au travail de l'Eglise. [...]

“ Le MST a su s'ouvrir à ce qui existait dans la société. Simplement, il ne s'est pas enfermé et ne s'enferme pas dans un mouvement paysan typique dans lequel n'entrent que ceux qui emploient les outils du cultivateur. [...] Le lien avec la base a toujours été préservé parce que nous savons que le MST doit être fait par les travailleurs. Mais jamais nous n'avons refusé l'adhésion de ceux qui voulaient lutter pour la réforme agraire. [...] Nous avons compris que la lutte pour la terre, pour la réforme agraire, bien qu'elle ait une base sociale paysanne, ne pouvait être portée en avant que si elle faisait partie de la lutte de classes. Depuis le début, nous savions que nous ne luttions pas contre un "grileiro" (v. encadré). Nous savions que nous luttions contre une classe, celle des grands propriétaires terriens, contre un Etat bourgeois. Nos ennemis sont les grands propriétaires terriens et l'Etat qui ne démocratise pas les relations sociales dans les campagnes, qui n'apporte pas le développement dans le monde rural. Cet Etat qui est imprégné d'intérêts de classe. [...]

“ A plusieurs moments de notre histoire, certains ont affirmé que le MST allait se transformer en parti politique. Cela n'a jamais été dans la perspective du MST. Mais jamais non plus nous n'avons cessé de participer à la vie politique du pays. ”

TRADUIT PAR PIERRE COURCELLES


1. MST : Movimento dos trabalhadores rurais sem terra – Mouvement des travailleurs ruraux sans terre – organisation née en 1984.

2. João Pedro Stédile, Bernardo Mançano Fernandes, Brava gente. A trajetória do MST e a luta pela terra no Brasil . Editora Fundacão Perseu Abramo, Brésil, São Paulo, 1999. ("Brava gente" peut se traduire par "gens courageux/ furieux/admirables"). Nous remercions vivement la Fundacão Perseu Abramo (créée par le Parti des Travailleurs), d'avoir bien voulu nous permettre la traduction d'extraits de Brava gente .

3. Professeur à l'Université de Campinas (Etat de São Paulo), auteur de A modernisation dolorosa (Editora Zahar, Rio de Janeiro, 1982). Ce livre présente une analyse du processus de développement capitaliste de l'agriculture brésilienne des années 1970, au cours desquelles elle se modernisa technologiquement mais perpétua la concentration de la propriété et l'exclusion.

4. La Commission Pastorale de la terre est un organisme dépendant de la CNBB (Conferência Nacional dos Bispos do Brasil – Conférence Nationale des Evêques du Brésil). Avec l'apparition de la CPT, se crée, en pleine dictature militaire, un mouvement d'évêques, de prêtres, d'agents pastoraux, opposés au modèle qui s'installait dans l'agriculture. [NDLR]

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Ligas camponês

Par Pierre Courcelles


Les "Ligas camponês" ont été créées en 1954 dans l'Etat de Pernambuco, dans le Nordeste brésilien. L'avocat Francisco Julião, l'un des fondateurs des "Ligas", en devint la personnalité la plus emblématique. Les "Ligas" visaient deux grands objectifs : la redistribution des terres aux paysans à une époque où, au Brésil, on ne parlait pas de réforme agraire, et l'extension au secteur rural des lois régissant le travail dans l'industrie. Il fut élu député fédéral en 1962, mandat qui fut "cassé" par le coup d'Etat militaire de 1964. Fait prisonnier et libéré au bout de quelques mois, il dut s'exiler au Mexique et ne rentrera dans son pays qu'en 1979, à la faveur de la loi d'amnistie générale. Il fut l'auteur de plusieurs livres dont l'un a été publié en France aux éditions François Maspero : Cambão (le joug), la face cachée du Brésil (1968). Il est mort à Cuernavaca (Mexi- que) le 10 juillet dernier, à l'âge de 84 ans. P.C.

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Grileiros

Par P.C.


Grileiro : 1. Individu qui à l'aide de fausses écritures de propriété tente de prendre possession de terres appartenant à autrui. 2. Avocat ou agent qui légalise des propriétés territoriales à l'aide de faux titres. (Michaelis, Dictionnaire moderne de la langue portugaise. Ed. Melhoramentos, São Paulo, 1998). La pratique du "grilagem" est ancienne et conduite à grande échelle. Le sociologue brésilien Octavio Ianni reprend le chiffre de 8 millions d'hectares acquis illégalement durant les années 70, chiffre sous évalué et ne concernant que la région amazonienne. Ces terres, qui appartiennent généralement à l'Etat brésilien, sont aussi le plus souvent occupées, au moins en partie, par de petits agriculteurs ou par des tribus indigènes. L'appropriation de ces territoires "... s'appuie en général sur la violence privée, mais fréquemment elle met en action la violence publique. Dans certains cas, les deux modalités de violence sont mises en action par les “ grileiros ”, afin d'accélérer l'appropriation privée de la terre et la métamorphose de la terre en marchandise, selon les exigences de l'accumulation du capital" (Octavio Ianni, A lutta pela terra. História social da terra e da luta pela terra numa área da Amazonia – La lutte pour la terre. Histoire sociale de la terre et de la lutte pour la terre dans une région de l'Amazonie – editora Vozes, Petrópolis, 1978) .

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