Regards Novembre 1999 - Points de vue

HISTOIRE DE JUSTICEPAR FrançOIS MATHIEU
Staline à Saint-Germain-des-Prés

Par François Mathieu


Fin 1949-début 1950, l'écrivain Marguerite Duras et l'éditeur écrivain Dionys Mascolo démissionnent de la cellule 722 du PCF sise à Saint-Germain-des-Près. Janvier 1951, après une sorte de procès dont le jugement est connu longtemps avant qu'il ne s'achève, la direction parisienne du parti "ratifie une exclusion d'un an" de cinq membres de la cellule 722 : outre Duras et Mascolo, l'écrivain Robert Antelme, l'ajusteur Bernard Guillochon et la secrétaire d'ambassade Monique Régnier. Sollicités au printemps suivant, un an après l'entrée en vigueur en mars 1950 de leur exclusion, ils refuseront leur réintégration.

Dans sa grande biographie sur Marguerite Duras parue l'an dernier (1), Laure Adler a montré comment l'écrivain avait vécu l'affaire du "groupe de la rue Saint-Benoît". Edgar Morin, Pierre Daix (2) et d'autres avaient déjà à un moment ou un autre évoqué cette peu glorieuse mécanique de l'exclusion précisée d'une certaine façon par l'autojustification de Jorge Semprun, "Non je n'ai pas “ dénoncé ” Marguerite Duras", auquel a répondu Monique Antelme (Régnier) : "Réponse à Jorge Semprun : Jorge Semprun n'a pas dit la vérité" (3).

Utilisant l'ouverture récente – depuis le 16 novembre 1998 – à la recherche historique des archives de la commission centrale de contrôle politique concernant les grandes affaires politiques et notamment les exclusions, Gérard Streiff a épluché les 25 pièces du dossier titré "Affaire Duras-Mascolo-Antelme", dont il a rendu compte dans un récit vif émaillé de citations essentielles, auquel il a adjoint en fin d'ouvrage quatre pièces importantes et la liste complète des documents. Si le mot "stalinien", tant galvaudé, peut ici avoir un sens, c'est bien d'un procès de type totalitaire qu'il s'est agi.

Qui veut noyer son chien l'accuse de la rage. Soucieux de casser un groupe d'amis et d'intellectuels coupables d'entrevoir une pratique qui échappe au "catéchisme rigoriste" alors en vigueur au PCF et donc de refuser "le non-homme de l'homme, armé de raison, instruit de morale et soucieux de perfection", les procureurs, les témoins à charge, les petits juges auront recours aux coups les plus bas. Une conversation de café, où un journaliste de Ce Soir traite un dirigeant de "grand mac" mettra le feu aux poudres, au grand dam dudit journaliste. Pendant que la pensée jdanovienne sévit avec ou sans nuances, les amis intellectuels plaident pour l'autonomie de la création. Ils discutent d'un marxisme qui ne serait pas, qui n'est pas "une machine à penser".

Des couples se défont et se font. Tout est pièce à conviction pour des inquisiteurs qui, sur fond de guerre froide et d'isolement du parti, ont recours aux pires arguments de la politique et de l'ordre moral et vont jusqu'à accuser Monique Régnier de mener une "vie dissolue" et Marguerite Duras d'avoir "des moeurs très légères". Le jugement prononcé, nombre d'acteurs poursuivront leur chemin hors du parti. Gérard Streiff conclut son récit en historien-juge des dogmatismes d'autrefois. Il ne conclut pas lui-même, mais laisse aux témoins le soin de commenter quarante ans plus tard leur propre cheminement, et singulièrement à Marguerite Duras disant : "L'espoir communiste ne m'a jamais quittée. Je suis comme une malade de l'espoir." Le communisme signifiant pour elle, aux dires de Laure Adler : "utopie messianique, idéal de partage des richesses, abolition des classes sociales. Communisme : la famille, une manière alors de vivre, d'aimer, de lire, de discuter. Elan, ténacité, espoir." n F.M.

Gérard Streiff,

Procès stalinien à Saint-Germain-des-Prés,

Syllepse (69, rue des Rigoles, 75020 Paris), 140 p., 80 F


1. Laure Adler, Marguerite Duras, NRF Gallimard 1998, 630 p., 155 F.

2. Pierre Daix, J'ai cru au matin, Laffont 1976. Edgar Morin, Autocritique, Le Seuil 1970.

3. Articles publiés dans le Monde des 26 juin et 8 juillet 1998.

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