Regards Novembre 1999 - Les Idées

ESPACE REGARDS
Henri Pena-Ruiz, éloge philosophique de la laïcité

Par Arnaud Spire


La troisième année des Rencontres philosophiques, parrainées par le mensuel Regards et l'association Espaces Marx, s'est ouverte jeudi 14 octobre par un exposé d'Henri Pena-Ruiz sur les principes et les questions vives qui fondent et prolongent le concept moderne de laïcité. On chercherait en vain dans le vocabulaire philosophique de Lalande et autres dictionnaires classiques de la discipline un recensement essentiel de cette notion. La laïcité en tant que principe de séparation de la société civile et de l'Etat d'avec la religion semble avoir davantage intéressé jusqu'ici les historiens et les politiques que les philosophes. Rupture d'une tradition et innovation, donc, avec l'élaboration par cet auteur d'une toute récente Philosophie de la laïcité significativement développée sous le titre Dieu et Marianne.

Un remède au désenchantement

Tout commence pour Henri Pena-Ruiz par une double préoccupation : inscrire sa réflexion dans la tradition philosophique qui se propose d'établir "hic et nunc" la justice sociale et, en même temps, conserver la dimension spirituelle de l'humanité en refusant de la réduire au seul domaine du religieux. Ainsi enracinée, la laïcité ne peut plus être considérée comme une "vieille lune" républicaine. Elle tempère les éventuels excès de la volonté politique. Elle limite le ressentiment si fréquent aujourd'hui envers les idéaux rationalistes des Lumières – alors que ceux-ci ne sont pas plus responsables de l'actuelle tendance à réduire la pensée à un calcul qu'ils ne l'ont été de la monstrueuse rationalité des camps de concentration. La laïcité moderne invite la conviction rationaliste à se vivre critique, distanciée, et donc pluraliste.

Elle fait obstacle aux relectures droitières de la Révolution française (comme celle de l'historien François Furet) et contribue à donner à la construction républicaine son véritable sens. Elle établit entre les idéaux et les événements un rapport non-discriminant, évitant ainsi de clouer les valeurs républicaines à des processus sociaux qui les discréditent. La laïcité ainsi comprise s'oppose au discours du "désenchantement" sur lequel s'appuie la plupart des tentatives contemporaines de résurrection des intégrismes, religieux ou non. Il importe par-dessus tout, estime l'auteur de Dieu et Marianne, de ne pas imputer à l'actuel état du processus de laïcisation le "naufrage du sens" que l'on doit au degré atteint par la marchandisation et la financiarisation de la planète. Cela reviendrait, dit-il, à abandonner aux communautarismes religieux la possibilité de mettre en peu de baume sur les incommensurables déchirures du tissu social.

Dieu et Marianne, le désamour ?

Henri Pena-Ruiz, qui reconnaît volontiers avoir sous-estimé l'importance de la codification juridique des acquis du monde du travail, situe sa tentative de réexploration de l'idéal laïque sur trois registres d'émancipation, dialectiquement imbriqués : celui du développement social, du progrès intellectuel et de l'évolution juridique.

Il note que la lutte républicaine contre le communautarisme et l'intégrisme religieux doit aujourd'hui inclure, pour être efficace, la dimension essentielle de l'émancipation sociale. Cohérence. C'est cet impératif qui donne au principe laïque sa radicalité philosophique, l'empêchant ainsi de n'être qu'un idéal réactif de combat contre le pouvoir temporel qu'exercent encore les religions. Henri Pena-Ruiz est partisan d'une déliaison entre Marianne et Dieu. Doublement émancipatrice, plaide-t-il. Même au plan international, tout abandon dans le cadre des obligations inter-étatiques revient, selon lui, à creuser la tombe du principe de souveraineté populaire.

On comprend qu'à notre époque les offensives anti-laïques et les ripostes réductrices soient si fréquentes. Pour le philosophe, la laïcité n'est pas une option spirituelle. En transcendant l'affirmation des différences, elle est le plan sur lequel les spiritualités peuvent enfin coexister dans leur diversité.

Animé par Jean-Paul Jouary, le débat qui a suivi cet exposé a ouvert de nombreuses pistes qu'il conviendrait d'explorer plus à fond. En voici quelques-unes : est-il possible pour un pays de gommer sa propre histoire religieuse ? Les religions ont-elles nécessairement une fonction identitaire ? Doit-on distinguer entre les racines et les ailes de la pensée ? Peut-on vivre ses racines de façon distanciée ?

Henri Pena-Ruiz,

Dieu et Marianne. Philosophie de la laïcité,

PUF, collection "Fondements de la politique", 360 p., 149 F.

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