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PHILOSOPHIE CHRONIQUE Par Jean-Paul Jouary |
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| Que l'on parle des sciences de la nature ou des sciences dites "humaines", chaque avancée de la pensée n'a pu s'accomplir sans réduction du complexe à une certaine simplification. Chaque fois, un faisceau de contradictions est ainsi nié pour obtenir une "cohérence" nouvelle qui fait figure de rupture, et permet de bâtir des nouveautés, théoriques et pratiques. Et puis ces édifices, ces novations, ayant épuisé leurs potentialités, des obstacles nouveaux surgissent, qui exigent autant de déconstructions douloureuses : à tout relire, tout réexaminer, tout envisager, les idées et les choses réimposent leur complexité et leurs contradictions réelles. Ce que l'on croyait connu au point de passer pour évidence et donner matière à pédagogie répétitive, devient soudain méconnaissable, prend le bon sens à contre-pied, étonne. Ce n'est qu'avec ce genre d'étonnement, qui révèle un vide, que le désir peut renaître de nouvelles avancées. |
| Avec son nouvel ouvrage, Marx cet inconnu, Arnaud Spire participe de cette déconstruction prometteuse. Il ne s'agit, dans ses sept chapitres, ni de "réinterpréter" Marx, ni de faire le tri de ce qui peut ou ne peut être "conservé", et encore moins d'appliquer à nos réalités "un ensemble d'idées préalablement identifiées comme communistes". Ce genre de démarche est associé pour toujours aux déboires que l'on sait. A l'inverse, nos réalités rendent possible une lecture propre à "stimuler une conscience sans cesse renaissante de la pluralité effective des possibles" (p. 11). |
| Si Marx a pu refuser pour lui-même l'appellation "marxiste", ce fut pour des raisons de fond, essentielles : sédentariser sa pensée en un dogme, un idéal préalable, une doctrine a priori, aurait contredit le coeur de sa démarche de dépassement des positivismes, et messianismes environnants. Or c'est bien de cette façon, étrangère à Marx, que son oeuvre a pu – et peut encore – être lue et "pratiquée". Marx a beau avoir écrit et réécrit que le communisme est un "mouvement réel" (Idéologie allemande, Manifeste, etc.), que la théorie ne peut que "manifester", celle-ci n'a cessé de prétendre en définir les contours et en déterminer le devenir. Bien entendu, ce détournement a pu s'appuyer sur des textes contradictoires de Marx lui-même, qu'Arnaud Spire cite au passage. Il reste qu'en sédentarisant le nomade Marx, celui-ci est devenu, un siècle durant, le plus inconnu des illustres. Arnaud Spire entreprend de le montrer à propos de l'individualisme, de la démocratie, du pouvoir, de la religion et de la propriété. |
| Le lecteur qui a seulement entendu parler de Marx sera plus d'une fois surpris ; celui qui en a étudié l'oeuvre dans le fil de la "tradition" le sera davantage. Tous ces étonnements seront cependant liés entre eux par un fil conducteur plus subtil, dont Arnaud Spire a fait celui de son ouvrage : Marx a tenté de dépasser une conception de la nécessité et du déterminisme héritée du XVIIe siècle, et qui obligeait à concevoir l'idée de liberté humaine comme extérieure aux lois de la matière, soit comme réduite à l'"intellection de la nécessité". Le Capital témoigne de cet effort – partiellement abouti – au travers du concept de "loi tendancielle", qui a eu le mérite de rétablir l'idée d'une pluralité de possibles (cf. chapitre III du livre d'Arnaud Spire). |
| Combien de fois a-t-on enterré cette novation pourtant essentielle ? Et combien de fois a-t-on pensé ce Marx déterminisme comme renversement d'un Hegel réduit à une philosophie de la nécessité ? Arnaud Spire cite à ce sujet l'ouvrage récent de Bernard Mabille, Hegel, l'épreuve de la contingence, qui montre qu'on ne saurait méconnaître combien "Hegel n'est pas un philosophe de la nécessité mais de la liberté" (p. 364), parce que son effort pour surmonter la contingence est inséparable d'un refus de se plier devant un absurde fatalisme du nécessaire. |
| Ces jours-ci paraît aussi Entre Hegel et Marx, de Solange Mercier-Josa – réponse au philosophe canadien David Mac Grégor – qui explore de façon nouvelle l'"entre Hegel et Marx" à propos du droit, de la propriété, de l'économisme, du pouvoir, etc, et invite à repenser l'"hégélianisme conséquent" du jeune Marx (p. 253)... Au bout d'une lecture réductionniste et positiviste de Marx, nous découvrons ainsi aujourd'hui une lecture tout aussi dévoyée de Hegel, et, du même coup, l'explosion féconde de nouvelles pensées possibles. |
| Au fond du problème, que ce soit sur l'Etat, l'économisme, les "lois", la modélisation du communisme, on trouve en fin de compte une racine commune aux lectures non dialectiques de la dialectique : la tendance à lire ces théories non déterministes à partir d'une conception déterministe de toute théorie, conception héritée d'une tradition rationaliste classique qui permit à la physique mécanique de se fonder comme science, tout en excluant des pans entiers des réalités naturelles et culturelles. Certes, cette tradition ne dessert qu'après avoir servi. |
| Mais à trop saluer son apport à la libération humaine – on pense à Galilée, Descartes, Spinoza, Newton – on en vînt à occulter à la fois ses contradictions propres dès le XVIIe siècle, et les critiques révolutionnaires qu'elle put susciter dès le XVIIIe siècle (avec notamment Diderot, Rousseau et Schiller). Oubli de ses contradictions : après quelques ouvrages récents salués dans ces colonnes (Pierre Thuillier, Isabelle Stengers, Stephen Jay Gould, Jean-Marc Lévy-Leblond, Jacques Roger, Gérard Simon...), Simone Mazauric vient de fournir un nouvel éclairage saisissant des méandres de cette pensée, avec Savoirs et philosophie à Paris dans la première moitié du XVIIe siècle, exploration inédite des débats du "Bureau d'adresse" de Théophraste Renaudot, à Paris, de 1633 à 1642. On peut y découvrir les chemins complexes empruntés par une pensée en gestation, et qui ne peut dépasser les formes anciennes de pensée magique qu'en en conservant à plus d'un titre certains caractères. Avec l'Image du monde des Babyloniens à Newton, Arkan Simaan et Joëlle Fontaine nous offrent aussi, avec une clarté pédagogique sans précédent, un historique précis des disputes qui jalonnèrent la cosmologie depuis l'Antiquité. |
| Signe que l'on se trouve ici au coeur d'enjeux essentiels de notre époque : c'est dans le même esprit qu'avec l'Etre-temps, André Comte-Sponville publie le résultat de plusieurs années de réflexions philosophiques sur le temps, issues d'un colloque de 1993 initié par la Société française de physique. Or, dans cet essai où est convoquée l'histoire entière de la philosophie, le philosophe est conduit à déconstruire à son tour les conceptions passées de la temporalité, pour venir croiser celles qu'induisent les sciences contemporaines : temps et présent ne font qu'un (p. 154), "l'être est temps : le temps est présence de l'être" (p. 152), "être" étant défini comme "insistance" et "résistance" (p. 96) ; le temps est alors irréversibilité, flèche orientée. |
| C'est que, derrière les rationalismes et déterminisme dont nous héritons, il y a bien une conception abstraite du temps, conception aujourd'hui encore dominante dans les positivismes de bien des scientifiques, et bien des "marxistes" aussi. C'est alors pour des raisons essentielles qu'Arnaud Spire consacre son dernier chapitre à examiner "Marx sous le regard de Prigogine" : et si ce savant et philosophe, au bout de sa révolution scientifique, tendait aux lecteurs de Marx la perche que celui-ci n'a pu tenir jusqu'au bout ? Si la libération humaine a pu trouver dans un certain scientisme ses limites théoriques et pratiques, il se pourrait qu'elle doive aujourd'hui, pour réouvrir les possibles, prendre enfin au sérieux l'entreprise de déconstruction de ce lourd héritage dont nous connaissons aujourd'hui le prix... |
| REFERENCES |
| Arnaud Spire, |
| Marx, cet inconnu, |
| éditions Desclée de Brouwer, 1999. |
| Bernard Mabille, |
| Hegel, l'épreuve de la contingence, |
| éditions Aubier, 1999. |
| Solange Mercier-Josa, |
| Entre Hegel et Marx (points cruciaux de la philosophie hégelienne du droit), |
| éditions l'Harmattan, 1999. |
| Simone Mazauric, |
| Savoirs et philosophie à Paris dans la première moitié du XVIIe siècle, |
| Publications de la Sorbonne, 1997. |
| Arkan Simaan et Joëlle Fontaine, |
| l'Image du monde des Babyloniens à Newton, |
| Adapt éditions, 1998. |
| André Comte-Sponville, |
| l'Etre-temps, |
| PUF, 1999. |
| ET AUSSI;;; |
| Alain Renaut, |
| Kant aujourd'hui, |
| Flammarion, 1997. |
| Spinoza, |
| Traité théologico-politique (bilingue), |
| traduction et notes : Jacqueline Lagrée et Pierre-François Moreau, PUF, 1999. |
| Alain de Libéra, |
| l'Art des généralités. Théories de l'abstraction |
| (essai d'archéologie philosophique des théories de l'abstraction), |
| éditions Aubier, 1999. |
| Hans Blumenberg, |
| la Légitimité des temps modernes |
| (ouvrage de 1966 enfin traduit en français par M. Sagnol, J.-L. Schlegel, D. Trierweiler et M. Dautrey), éditions Gallimard, 1999. |
| Cornélius Castoriadis, |
| Sur le politique de Platon, |
| et |
| Figures du pensable, |
| deux parutions aux éditions du Seuil, 1999. |
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