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EGLISEs CHRETIENNEs Par Antoine Casanova * |
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| La guerre du Kosovo a entraîné des divergences entre Eglises chrétiennes, concernant la défense des droits de l'Homme, le refus de la guerre, le respect des Nations unies. |
| Deux préoccupations ont marqué les prises de position des Eglises chrétiennes pendant la guerre des Balkans : la défense des droits de l'Homme face à la politique de Milosevic contre les Kosovars ; le refus de la guerre, la priorité à la négociation, le respect de l'Organisation des Nations unies. Diversifiés selon les confessions et les lieux, ces attitudes ont évolué entre mars et juin 1999. Je n'en évoque ici que quelques aspects. |
| Les chrétiens français ont condamné à la quasi-unanimité la brutale politique nationaliste de Milosevic. C'est le jugement sur les bombardements du Kosovo et de la Serbie par les Etats-Unis et l'OTAN (1) qui a cristallisé leurs hésitations. En témoignent les interrogations et/ou le refus de participer aux appels de la Jeunesse étudiante chrétienne, de la Jeunesse ouvrière catholique ou de l'Action catholique ouvrière (2). Pour certains, la volonté de combattre Milosevic va jusqu'à approuver les bombardements voire aquiescer à une guerre terrestre. Les dangers et le caractère illégitime et illégal de ces actions menées hors toute mission des Nations unies en sont marginalisés. L'invocation de la "guerre juste" qui légitime l'OTAN n'est guère le fait du Vatican, ni de nombreuses églises protestantes ou orthodoxes. On la trouve par exemple chez l'archevêque catholique de Prague et dans les éditoriaux de Bruno Frappat dans la Croix, surtout au début du conflit. |
| En avril et en mai, les attitudes sont encore moins univoques. La condamnation de Milosevic est générale. Mais le recours à la guerre et l'ignorance délibérée de l'ONU interrogent l'utilité et la valeur éthique et politique des bombardements de l'OTAN sur le Kosovo et la Serbie comme mode d'aide humanitaire aux Kosovars. Le colloque tenu le 6 mai à l'Institut catholique de Paris constate les conséquences des frappes : accélération de l'exode et dévastations qui condamnent les réfugiés à revenir dans "un chez eux ravagé et détruit". C'est par ailleurs sur ces questions que s'expriment Mgr Jeremie, évêque orthodoxe français et le pasteur Jean Tartier, président de la Fédération protestante de France. Jean Tartier, le 29 mars, interroge : "la fin justifie-t-elle toujours les moyens et la lutte contre les dictateurs autorise-t-elle tous ces massacres et ces déplacements de population que cette guerre dans les Balkans ne fait qu'intensifier ?... Il faut au plus vite en venir à d'autres moyens et rechercher à nouveau des solutions négociées." |
| Entre la fin mars et la fin avril, plusieurs mises en garde contre les voies archaïques et barbares de la guerre vont de pair avec les condamnations sans appel des agissements de Milosevic. Mgr di Falco demande le 4 avril d'arrêter la guerre et "de régler le conflit en se mettant autour d'une table et en parlant". Le 16 avril, Mgr Billé, Mgr Jérémie, le pasteur Jean Tartier, coprésidents du Conseil des églises chrétiennes de France, disent au nom des évêques catholiques, des évêques orthodoxes, de la Fédération protestante "leurs plus vifs espoirs de voir la solution militaire céder la place à une issue diplomatique négociée dans le cadre des institutions internationales reconnues par tous". |
| Les églises orthodoxes d'Europe (Russie, Serbie, Grèce, Roumanie, patriarcat de Constantinople) et d'Amérique se manifestent différemment. Leurs positions n'ont rien à voir avec l'obéissance servile à la politique de Milosevic. En Serbie, une partie du haut clergé orthodoxe n'a pas été exempt, même dans ses critiques au gouvernement, d'attitudes ultra-nationalistes proches de celles de l'extrême droite. Cependant, la condamnation des frappes de l'OTAN décidées hors du droit de la communauté internationale est forte dans ces églises et jusqu'aux Etats-Unis. Elle s'accompagne d'appels à la négociation mais aussi d'appels aux autorités yougoslaves à respecter les droits des populations non serbes au Kosovo. C'est particulièrement net chez Mgr Pavle, patriarche de Serbie (3). L'appel à l'arrêt des armes, à la négociation "pour faire mûrir une paix juste et durable" lancé le 10 mai par Jean-Paul II et par Mgr Teoctist, patriarche orthodoxe roumain, va dans le même sens (4). |
| "Bethléem 2000", des initiatives qui marquent l'aspiration à la paix commune |
| La prise en considération de ces trois points essentiels – l'arrêt des bombardements de l'OTAN, l'arrêt de la répression serbe au Kosovo, le recours immédiat à la négociation dans le cadre de l'ONU et de l'OSCE – a été la plus forte et la plus nette au niveau international. La lettre envoyée à Kofi Annan, le 29 mars, par le pasteur Conrad Reiser, président du Conseil oecuménique des églises (majorité des églises orthodoxes et protestantes) fait référence à l'appel à la paix et à la négociation lancé "aux gouvernements du monde" et aux "autorités yougoslaves" le 25 mars par le patriarche Pavel, à l'appel des responsables religieux du Kosovo et demande "la cessation immédiate de l'intervention de l'OTAN afin de permettre la relance du processus politique {...} sous les auspices de l'ONU" (5). |
| L'appel de Pâques signé par le COE, la Conférence des églises européennes, la Fédération luthérienne mondiale, l'Alliance réformée mondiale, l'Alliance baptiste, le Conseil méthodiste mondial, la Communion anglicane demande la fin des conflits armés au Kosovo et ailleurs. La réunion des 26 et 27 mai à Budapest, à l'initiative du COE et de la Conférence des églises européennes, de 40 représentants d'Eglises d'Europe de l'Est et de l'Ouest et d'Amérique du Nord, refuse les exactions nationalistes, remet en question la notion de "guerre juste", envisage le droit de tous les groupes ethniques à coexister sur un territoire, la garantie du droit au retour pour les déplacés, le rôle central que doivent jouer les Nations unies et les institutions européennes (6). |
| Les activités diplomatiques du Vatican, les multiples interventions de Jean-Paul II sont axées sur la condamnation du recours à la violence, des exactions serbes, de l'exode forcé des Kosovars, des bombardements. Dès la fin mars, le Pape déclare que la "violence, en réponse à une autre violence, n'est jamais une voie d'avenir pour sortir d'une crise" (7). Il condamne de mars à juin la "purification ethnique" et exige le respect des droits de tous au Kosovo, dans sa lettre au patriarche Alexis de Moscou qui va à Belgrade et dans sa lettre à Kofi Annan (8). |
| Dans l'appel avec le patriarche de Roumanie à "tous ceux qui sont responsables de la tragédie actuelle" afin "qu'ils aient le courage de reprendre le dialogue" et "faire mûrir les conditions d'une paix juste et durable", le Pape demande de poser "les bases d'une nouvelle convivialité entre les peuples de la fédération yougoslave". Ce sont ses orientations permanentes : le refus de la guerre et du droit du plus fort comme mode de règlement international des différends, si graves soient-ils ; l'affirmation de l'indivisibilité des droits fondamentaux, des personnes et des peuples. La défense des droits ne peut se faire à géométrie variable et au gré des Etats les plus puissants. Le Pape déclare le 11 janvier au corps diplomatique : "...Quand on accepte sans réagir la violation de l'un, quelconque, des droits humains fondamentaux, on met en péril tous les autres. {...} Le droit international ne peut pas être celui du plus fort" (9). C'est devant l'ONU, organisation "porteuse de la plus haute légitimité pour résoudre les crises" qu'il faut revenir sans tarder (10). |
| Dans sa lettre à Kofi Annan, le Pape "apprécie grandement le fait que l'ONU retrouve toute sa place {...}Il est en effet urgent que le droit et les institutions internationales {...} ne soient pas étouffés par le fracas des armes" (11). Le Pape et le Vatican ont cherché sans relâche à ouvrir une trêve, fût-elle provisoire, un "couloir humanitaire", et pour y parvenir, à appeler les Européens à jouer un rôle actif et libre par rapport aux Etats-Unis. Après le "sec refus" (12) de Bill Clinton de la "trêve des deux Pâques" (catholique et orthodoxe) entre le 4 et le 11 avril, l'Osservatore Romano a publié un éditorial non signé appelant l'Europe à "un sursaut de responsabilité" : elle ne peut persister à "déléguer aux Etats-Unis la défense des intérêts communs". |
| Au troisième millénaire, le droit de la force prédominera-t-il sur la négociation ? Va-t-on à frais nouveaux vers des rapports internationaux où une grande puissance et ses alliés décideront, à leur gré et hors de l'ONU, de l'inaction complice ou de l'intervention, même armée, en cas de violation des droits d'un Etat par un autre, ou même des droits au sein d'un Etat ? A l'inverse, va-t-on promouvoir les droits des personnes et des nations ? Rénover les Nations unies ? En faire véritablement une communauté où chaque peuple souverain, petit ou grand, compte pour un et dont les institutions ont pour but de bannir les armes et de faire de la négociation pacifique la voie de solution des conflits ? Elle serait ainsi seule légitimée à décider d'interventions militaires en cas de violation des droits d'un Etat souverain par un autre ; et, a fortiori, seule fondée en droit à défendre par une force armée les droits violés au sein d'un Etat souverain. |
| Cette perspective n'est guère celle du "nouveau concept de l'OTAN". Mais elle paraît proche de la résolution "Bethléem 2000", votée à l'unanimité en novembre 1998 par la 53e assemblée générale de l'ONU. Elle soutient les initiatives "multiformes" qui se tiendront entre Noël 1999 et Pâques 2001 à Bethléem, sous l'égide du Comité pour l'exercice des droits inaliénables du peuple palestinien. L'assemblée générale "se réjouit de cette manifestation mondiale et historique qui marquera la commémoration de la naissance de Jésus-Christ et le début du IIIe millénaire, symbole de l'aspiration à la paix commune à tous les peuples du monde". . |
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1. Mgr Billié, La Croix, 29-3-99. 2. "Kosovo : l'embarras des chrétiens de France",
Témoignage chrétien, 15-4-9. 3. Sur les orthodoxes, la Croix, 31-3-99 et 12-4-99. 4. La Croix, 10/5/99 et la Documentation catholique (DC), 6-6-99 5. Bulletin d'information protestante, 1-15/4/ 99, p. 8 6. "Kosovo, les Eglises et la paix", pasteur Jean Arnold
de Clermont, Réforme n° 2825, 3-9/6/99. "Que peuvent faire
les Eglises pour le retour à la paix ?" la Croix, 1- 6-99. 7. Discours au Conseil de l'Europe, 29-3-99, DC, 17-4-99. 8. DC, 6-6-99, pp. 509 et 510. 9. DC, 7-2-99, pp. 101-104 10. Osservatore Romano, edizione quotidiana, 9-4-99 11. DC, 6-6-99 12. G. Goubert, La Croix, 6-4-99 |