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PHOTOGAPHIE Par Jim Palette |
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Voir aussi Casablanca, aventure urbaine |
| Avec "Une passion française", photographies de la collection Roger Thérond (1), c'est à un surprenant voyage auquel nous sommes conviés, menant principalement des "primitifs" des années 1850 au Surréalisme. |
| On pourrait commencer ce périple avec, par exemple, le daguerréotype du baron Gros représentant un bas-relief de l'Acropole d'Athènes, ou bien encore avec les planches de l'album du duc de Chartres visitant l'Orient – pièces exceptionnelles aujourd'hui au Musée d'Orsay –, on le commencera pourtant par ces lignes de Roger Thérond lui-même, introduisant aux documentaires (2) présentés en regard de l'exposition : "Photographe, tu es un aventurier. Dès les débuts, tu défriches les mystères de la chimie et perfectionnes les techniques. Tu participes aux avancées des sciences : étude des mouvements, astronomie, médecine. Tu affrontes les drames du monde, depuis la guerre de Sécession jusqu'aux massacres d'aujourd'hui. Tu embrasses l'univers et, à travers tes reportages, tu participes à son unicité. Tu explores les visages, le corps humain, l'art du vêtement pour mieux connaître tes contemporains et dire la vie telle qu'elle est. Tes amis, les surréalistes, eux, sauront l'évoquer telle qu'elle est rêvée. Collectionneur, tu es aussi un aventurier. Tu as su cueillir et recueillir la photographie, lui donner sa dimension, son prix et sa noblesse. Spectateur, espérons que ces dix films, expédition subjective à travers cent cinquante ans, sauront faire de toi un aventurier de la photographie." |
| Photographe, tu embrasses l'univers, tu participes à son unicité... |
| L'exposition, dont le commissariat a été confié à Anne de Mondenard – "Cette collection, dit-elle, entreprise à la fin des années 1960, est aujourd'hui une des plus importantes dans le monde. Les milliers d'épreuves ramassées sur les marchés aux puces parisiens, échangées ou rachetées auprès de collectionneurs comme Georges Sirot et André Duchesne, acquises en ventes publiques ou chez des marchands internationaux, couvrent l'histoire du médium" – s'ouvre donc sur huit marines de Gustave Le Gray réalisées à Sète, la ville natale de Roger Thérond. |
| Elles en constituent à la fois le prologue et le premier chapitre : "L'invitation au voyage". Ces "bateaux lyriques" nous annoncent "Le grand tour", à savoir ces images prises par Fléchéron, le baron Gros, Robertson ou encore Salzmann sur les traces de ces voyageurs de la Méditerranée que furent d'abord les jeunes aristocrates (pour leur éducation), et les romantiques, Chateaubriand, Gautier, Nerval (pour la chatoyance), et qui les menèrent de Rome jusqu'en Egypte, en passant par Athènes, Constantinople et Jérusalem. Nous voilà donc maintenant sur la terre des Pharaons avec les photographes-archéologues pour le troisième chapitre, "L'appel des sables". Ici, des épreuves de Teynard, Du Camp et Greene sont complétées par un ensemble inédit de Le Gray, qui fit, ne l'oublions pas, le voyage d'Egypte avec Flaubert. Puis, retour dans le sud de la France pour leurs sites antiques saisis par Baldus, Bisson, Roman et Pécarrère. C'est "Le retour d'Ulysse". |
| ... Collectionneur, tu as su cueillir, recueillir donner son prix à la photo |
| Dans ces mêmes années 1850-1860, avec l'industrialisation naissante, les villes commencent leurs métamorphoses ("Les villes vers la lumière"). Les nouveaux ponts métalliques parisiens sont un sujet qui captent l'intérêt d'un Baldus ou d'un Collard, quand Marseille est un autre théâtre d'aménagements spectaculaires dont nous mesurons rétrospectivement l'ampleur aujourd'hui grâce à Adolphe Terris. D'un autre côté ("La France médiévale"), Furne en Bretagne, Humbert de Molard en Normandie ou les frères Varin en Champagne sont bien obligés de montrer des campagnes "moins pétillantes", où, comme l'exprime Anne de Mondenad, "le temps semble s'être arrêté", dans l'optique d'un autre monde qui s'avance. Dans un autre genre "Bisson jeune saisit l'opportunité d'une visite du couple impérial à Chamonix pour leur dédier un album évoquant l'ascension du Mont- Blanc", et Braquehais fixe dans son objectif le déboulonnage de la colonne Vendôme ("Gloire et chute d'un Empire"). Au chapitre huit ("L'homme dans sa vérité"), on voit Sarah Bernhardt ou le mime Deburau se succéder, en costumes de scène, dans les ateliers de Carjat et Tournachon, au neuf, ce sont d'autres studios et d'autres modèles, mais en plus dénudées ("A l'ombre de l'atelier"). |
| Et maintenant, "Le siècle nous salue". Dans cette collection, ce n'est pas ce qu'il est convenu d'appeler un "moderne consacré" qui nous en ouvre la porte, mais l'assez méconnu Gabriel Loppé et ses images de Paris la nuit. Sur cette même ville, Atget fait le formidable travail que l'on sait, véritable chrysalide exhaustive, retenant encore l'ancien, montrant déjà le nouveau, pendant que Germaine Krull et Florence Henri sont des exploratrices de formes, de cadrages. Le sujet se minimise au profit de son traitement. "Séducteurs des années 20" (Bonnard, Joyce, Breton, Stein, Sartre par Rogi André, Berenice Abbott, Man Ray, Cartier-Bresson) et "Un bouquet surréaliste" (Roger Parry, Brassaï, Kertész, Dora Maar, Boucher, Ubac, Bellmer, Molinier) montrent bien le côté très cocotte-minute de cette époque, avant que n'arrivent, réunis sous le titre générique de "Trois fascinations" : Lartigue ("Le bienheureux"), Man Ray ("Le frénétique") et Tabard ("Le secret", représenté par un ensemble unique de photogrammes et de surimpressions), triple hommage appuyé à la légèreté merveilleuse, à la création comme muscle cardiaque et au silence comme l'une des vertus que l'on dit cardinale. Alors, si comme le peint Max Ernst en 1920, "C'est le chapeau qui fait l'homme", et si l'on est bien arrivé à la fin des quinze chapitres, chapeau !, collectionneur. |
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1. Collection Roger Thérond. Maison européenne
de la photographie, 5-7, rue de Fourcy, 75004 Paris. Du 6 octobre au 9 janvier 2000. Un livre. Editions Filipacchi/MEP, 368 p., 250 photographies, 385 F. 2. "L'aventure photographique" (1998), réal.
P. Azoulay, Vidéothèque de la MEP, 01 44 78 75 00. |
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Casablanca, aventure urbaine Par Jim Palette
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A l'occasion du Temps du Maroc à Bordeaux, Arc-en-rêve, centre d'architecture, nous propose d'aller à la découverte de ce qui est aujourd'hui la première ville du pays, mais n'était au tout début qu'un petit port oublié (1), et cela à partir des matériaux patiemment amassés tout au long d'une recherche de dix années par Jean-Louis Cohen et Monique Eleb (2), puis analysés dans un livre formidable, "aspirant à associer précision historique et pertinence visuelle, Casablanca, mythes et figures d'une aventure urbaine", un livre qui conte en quelque cinq cents pages d'une très grande richesse iconographique l'histoire de la métamorphose de cette ville métisse façonnée par toutes les cultures méditerranéennes, par ses habitants et ses architectes inventifs de 1900 à 1960, aussi par ses clients éclairés, européens ou marocains. On verra à Bordeaux une sélection des pièces d'une collection exceptionnelle qui,
de grands paysages en villas,
de boulevards plantés de palmiers en cités populaires, de jardins
en jardins, retracent les épisodes les plus significatifs de toute cette "construction". On y approchera le propos même du livre qui est, "sans tenter une impossible histoire totale", d'essayer de mieux saisir Casablanca "autant dans sa spatialité que dans son épaisseur sociale", parce que les diverses façons de regarder cette ville "des propos célébratifs de l'époque coloniale aux pamphlets anti-impérialistes, avaient réduit la réalité mouvante d'une identité urbaine complexe à des structures trop cristallines".
En un mot, n'en rendaient plus compte. L'exposition sera en quelque manière une exploration de la phrase de Patrick Geddes (3) que les auteurs ont choisi de mettre en exergue de leur ouvrage : "Une ville est plus qu'un lieu dans l'espace : c'est un drame dans le temps." n J.P.
Casablanca, mythes et figures
d'une aventure urbaine,
éd. Hazan, 1998, 350 F. Entrepôt,
7, rue Ferrère, 33000 Bordeaux.
Jusqu'au 28 novembre.
1. "Si l'on excepte une tour ébréchée par
la foudre, un bain mauresque assez bien conservé, une mosquée qui paraît n'avoir jamais été achevée, il est impossible de découvrir autre chose que des débris informes (...), et rien ne peut rappeler au voyageur qu'il parcourt l'enceinte de l'antique Anéfa, longtemps une des plus opulentes cités de cette partie du Maghreb". Narcisse Cotte, le Maroc contemporain, Paris, Charpentier, 1860.
2. Jean-Louis Cohen, architecte et
historien, enseigne à l'Institute of Fine Arts de New York University et dirige l'IFA. Monique Eleb, psychologue et sociologue, enseigne à l'Ecole d'architecture de
Paris-Villemin et dirige le laboratoire Architecture, culture, société et le DEA inter-écoles le Projet architectual et urbain.
3. Dans Civics as Applied Sociology, 1904, rééd. dans Helen Meller, the Ideal City,
Leicester University Press, 1979. |