|
LITTERATURE Par Suzanne Bernard |
|
|
| On nous avait annoncé une déferlante "érotique hard" pour la rentrée littéraire, avec des écrivains de choc dont plusieurs femmes, et non des moindres, Christine Angot, Clotilde Escalle, Claire Legendre, Alina Reyes... Du désir et de l'ellipse... |
| L'événement, comme on l'a vu et on le voit, ne manque pas de susciter des commentaires. Que les femmes, chez nous, aujourd'hui, puissent tout faire, tout dire, tout écrire, sans censure ni autocensure, bravo ! Qu'elles parlent crûment de ce qui était jusque-là l'apanage des hommes, organes, rapports sexuels, etc. pourquoi pas ? On se prend à rêver d'une littérature érotique innovante, pleine de sensations, d'émotions inédites, d'imaginations libérées... La jouissance et le mot, noces brûlantes ! Point besoin, n'est-ce pas, de recourir à l'extraordinaire, aux subtilités amoureuses des Pygmées ou du Kãma-Sutra, la beauté est là, dans le désir, le plaisir, corps et verbe accordés... Hélas ! Est-ce à cause de l'absence d'interdit, de mystère, de caché, de non-dit, nous voilà dans le regard froid, l'expérience clinique, voire le témoignage ordurier, scatologique, avec un langage pauvre, anémié. Ce n'est pas de l'"érotisme hard", c'est du misérable porno (on ne répétera jamais assez que l'érotisme est un art !). Faire l'amour (le mot paraît incongru) se réduit à un ensemble de gestes et de réactions mortifères à la laideur affligeante. Triste mécanique ! Le sexe, rien que le sexe ! Les têtes sont vides, les sexes idiots. Dans Viande, Claire Legendre, avec un personnage qui est "une voix cassée par la vie" (dixit la quatrième de couverture), évolue dans le sordide avec une pensée complètement débile. Le ton est donné d'emblée : "J'ai mal dans la chatte. (...) Il n'y a rien de mieux que les affections du sexe pour vous obliger à serrer les fesses. C'est bien, je pense, quand toute cette histoire sera finie, j'aurai moins de gras au cul." La suite est pareillement "à chier", ainsi qu'est défini un personnage. Qui donc publie ça ? Grasset. "Je suce, lèche, aspire. La verge prend peu à peu forme. Pas question de la délaisser un instant, il faudrait tout recommencer. Je glisse la langue entre les plis, je décalotte tout à fait le gland..." Non, ce n'est pas la même auteur, malgré l'uniformité de ton et si l'on peut dire de style. Ici, c'est Clotilde Escalle, dans Herbert jouit. Herbert est un vieillard baveux, édenté et flageolant qu'une jeune femme généreuse parvient à ranimer, comme l'indique abruptement le titre. Il y a du travail... La quatrième de couverture, qui fait dans l'accroche noble, nous explique sans rire : "Si loin, elle est si loin, perdue dans ses rêves... Alors elle voudra lutter pour lui, pour sa vie, pour son sexe." En couverture, une photo de couple convenable, le vieillard, cheveux blancs, canne, vu de dos, marchant dans une allée austère. Certes, il ne faut pas se fier aux apparences ! |
| Lilith, entre l'envol mythique et la lourdeur hard |
| A côté de ces nullités, la Lilith d'Alina Reyes, dotée d'une vraie ambition littéraire, fait figure de brillante création, malgré la monotonie de ses fellations inlassablement répétées (il ne suffit pas de varier les partenaires...). Chaque nuit, la démone "se gave de sperme", jusqu'au jour où il lui faut du sang. Alors elle fait éclater sous ses dents l'artère pénienne et vide ses malheureuses victimes de leur sang, à mort. Ici et là surgissent quelques moments vibrant d'un lyrisme noir. C'est le meilleur du livre qui oscille entre l'envol mythique (" |
| Alors je redeviendrai Lilith, la femme des origines, faite de boue pour vivre libre...") et la lourdeur "hard" ("Les hommes veulent juste une illusion pour baiser comme ils se branlent. Moi je ne veux que leurs couilles, leur bite, leur cul...") Fellation et "rêve" clamé haut et fort : "C'est grandiose d'avoir une bite" (Viande). Dans l'Inceste, Christine Angot, plus intellectuellement, déclare à son amie : "Je rejoins les thèses de Mélanie Klein qui envisage l'homosexualité féminine comme l'utilisation d'un pénis sadique. J'ai pas de queue mais je te sodomise." |
| Lilith aime "les femmes qui lui ressemblent" : "L'amour entre femmes a l'intérêt d'une masturbation sophistiquée". L'homosexualité s'installe aussi chez Balland (collection "Rayon gay"). Serait-elle le remède à une hétérosexualité exsangue, condamnée à l'abject ? Les choses ne sont pas si simples. surtout pour Christine Angot qui, avec sa petite écriture vive, sèche, lapidaire, en avouant avoir été "homosexuelle à cent pour cent" pendant trois mois révèle, dans tous ses détails, l'hystérie qui en a résulté. |
| Les épigones de Houellebecq : l'oralité de la confession |
| On parle beaucoup de l'Inceste et encore plus de Christine Angot qui, disent les méchantes langues, a pris la relève de Houellebecq (loi du marché oblige, à chaque rentrée un écrivain chasse l'autre), lui-même ayant ouvert la voie dans ses Particules (1) à ce déferlement "hard". |
| Pour Christine Angot, l'inceste est double : fantasmé ("baiser avec une femme") et réel bien qu'enfoui dans la mémoire, subi avec le père. "C'est à cause de ça que je suis devenue folle..." L'écriture, pour elle, "une sorte de rempart contre la folie". D'où une confession très orale, qui ressemble à celle qu'on fait sur le divan d'un psy. L'exercice s'accompagne, bien sûr, de masochisme, et de l'inévitable agression du lecteur. "Je déteste à avoir à écrire ça. Je vous déteste. Je vous hais..." |
| Christine Angot a du talent (un regard, des trouvailles, un ton...) mais son monologue-tunnel de plus de deux cents pages, chaotique, informe, malgré certains instants forts, englue bientôt le lecteur dans une logorrhée verbale qui frôle l'insignifiance. Qu'elle fonctionne dans "la merde de témoignage" avec sa "nullité", son "rien", son "minimum d'être humain", c'est son affaire (pour ça, il y a des amateurs). La question qui dépasse l'Inceste et touche une partie importante de la littérature actuelle, maintenant qu'on parle vite, en zappant sur la vie et en voulant "tout" dire, semble bien le rapport oralité-écriture, à savoir ce que devient l'écriture quand elle prend pour base l'oralité. Est-ce que le "parler vrai" suffit ? |
| Suprême audace des hommes : parler sexe sans oublier le sentiment |
| Puisqu'on est dans le sujet, j'invite à lire, relire l'époustouflante Féerie pour une autre fois de Céline, sommet de l'écriture orale expérimentale, qui nous emporte dans un éblouissement continu, une invention langagière inouïe. Suspense, légèreté, fraîcheur, vigueur, le souvenir parlé et en même temps coulé magistralement au creuset de la grande littérature... 250 pages pour dire une nuit et le début d'une matinée ! Sur le plan de la recherche, voilà qui remet les pendules à l'heure et relève les ambitions. |
| Et les hommes écrivains, dans le genre ? C'est la bonne surprise. Voilà qu'ils ont, eux, la suprême audace (ringarde ?) de parler sexe sans oublier le sentiment. Dans Apologie de la viande, un premier roman, Régis Clinquart vit l'expérience douloureuse de l'abandon par la femme aimée : "Je suis mort. (...) J'ai cessé d'être un couple." Moments passés, présents, alternent avec des réflexions sur l'écriture et le lecteur. Autant de "beautés et immondices de ce monde"... La beauté est dans le souvenir de l'amour, les immondices nous entraînent "dans la boue des gestes de l'amour qui ne signifient rien". En ne pensant qu'à se "salir chaque jour un peu plus", l'auteur touche le fond des turpitudes sexuelles. Au moins le fait-il au niveau où l'écriture prend sens... La question : et après ? |
| Avec Vingt fois toi et moi, Jean-François Kervéan signe un beau récit, celui de la relation tendre et sexuelle d'un architecte qui cherche l'inspiration et d'un garçon "rapide à se donner, familier de la nuit"... "Change ma vie, change-la. Elle est à toi. Tu n'es pas comme moi, d'ailleurs tu ne ressembles à personne que je connaisse"... C'est une parole mais aussi une superbe écriture, avec des images flamboyantes, du souffle, de l'émotion. Enfin, ne ratez pas l'Os de Dionysos de Christian Laborde, que Pauvert a la bonne idée de ré-éditer. Interdit en 1987 pour "pornographie et danger pour la jeunesse" (on mesure le chemin parcouru depuis !), ce roman, qui a gardé son riche érotisme et sa violence jubilatoire, insolent, provocateur, fou comme on ne sait plus l'être, est un régal. |
| Claire Legendre, Viande, |
| Grasset, 188 p., 98 F |
| Clotilde Escalle, Herbert jouit, |
| Calmann-Lévy, 140 p., 82 F |
| Alina Reyes, Lilith, |
| Robert-Laffont, 285 p., 129 F |
| Christine Angot, l'Inceste, |
| Stock, 220 p., 105 F |
| Céline, |
| Féerie pour une autre fois, |
| Folio, 635 p. |
| Régis Clinquart, Apologie de la viande, |
| éditions du Rocher, 320 p. |
| Jean-François Kervéan, Vingt fois toi et moi, |
| Pauvert, 220 p., 96 F |
| Christian Laborde, l'Os de Dionysos, |
| Pauvert, 220 p, 96 F |
|
1. Michel Houellebecq, les Particules élémentaires, Flammarion, 1998. |