Regards Novembre 1999 - La Création

JARDINS D'AMOUR
Une frénésie végétale

Par Marie Marquès


Le Paradis terrestre était un jardin, enchanteur. L'homme, et la femme, d'en avoir été chassés, ont conservé un ressentiment envers la Nature en la soumettant à leurs desseins. L'heure de la réconciliation est venue.

Parmi la multitude de manifestations culturelles et d'opérations labélisées "2000 en France", il en est trois qui méritent commentaire car plus particulièrement liées à la nature. Relativement complémentaires bien qu'apparemment disparates, ces trois projets concernent la plantation d'une "Méridienne Verte" à l'échelle du territoire national, une exposition temporaire au Parc de la Villette, à Paris, sur le thème du "Jardin Planétaire", organisées en collaboration avec la Cité des Sciences, ainsi que la création d'un jardin contemporain d'inspiration médiévale sur le site du Musée national du Moyen Age et des Thermes de Cluny, à Paris, dans le Quartier latin. Selon la mission de Jean-Jacques Aillagon "2000 en France", ces programmes, qui marient l'idée de culture et de nature, symboliseraient assez fortement la fin du second millénaire car ils répondraient vraiment aux attentes des citoyens qui auraient "besoin de retrouver une relation concrète et tangible au monde et au temps".

Une certaine conscience du présent...

Le souci de réintroduire une certaine conscience du présent dans un espace réel et immédiat, mais en y ajoutant la donnée incompressible que représente le facteur temps, à donc naturellement présidé à ce choix. Tout d'abord, la plantation d'une "Méridienne Verte" – qui a déjà fait l'objet d'un article dans Regards (1). Proposé par l'architecte Paul Chemetov, ce grand projet qui viendra à se déployer sur une distance de plus de 1 200 km, reprend le tracé du Méridien de Paris qui, voici deux siècles, a permis de calculer la circonférence de la Terre et d'établir le mètre étalon. Une ligne essentiellement plantée d'essences séculaires, car le projet se veut pérenne, verra donc le jour sur le territoire de 337 communes de France. Du nord-ouest au sud-est du pays, les collectivités locales qui se sont engagées à le réaliser, participent activement au financement de cette opération. Conceptuelle dans son élaboration, bien historiquement ancrée dans le siècle des Lumières, la ligne verte viendra – est-ce pure coïncidence ? – couper la route de l'ancien chemin de Saint-Jacques- de-Compostelle.

... dans l'espace réel et immédiat

Second projet phare traitant de la nature mais cette fois sous la grande Halle de La Villette à Paris : le "Jardin Planétaire" qui, depuis son inauguration en septembre dernier, ne désemplit pas. Efficace, pédagogique et adaptée à un très large public, cette exposition-promenade, sous-titrée "Comment réconcilier l'homme et la nature", qui a obtenu la collaboration financière de nombre de ministères, d'entreprises nationales et d'associations professionnelles, fait, au regard des records d'entrées, l'unanimité. Conçue par Gilles Clément, qui recevait au printemps dernier, des mains de Dominique Voynet, le Grand Prix national du paysage 99, l'exposition aborde une question sensible, celle du devenir de l'ensemble des espèces et des écosystèmes terrestres. Au fil des allées en caillebotis qui longent des enclos joliment arborés, pas un visiteur qui ne s'attendrisse au petit bruit de la souris qui tête ou à celui du bâillement de la grenouille, pas un promeneur qui ne se sente un seul instant responsable des signaux de détresse, que lance la nature et dont, depuis une dizaine d'années, ce créateur-ingénieur agronome s'est fait l'écho. Puissamment relayé par le télévisuel, Gilles Clément convainc. Dans un domaine ou d'autres, avant lui, se sont épuisés, il suscite le consensus.

Davantage jardinier contemplatif que simplement paysagiste, Gilles Clément avait précédemment réalisé dans le cadre de son métier, des interventions que l'on pourrait qualifier d'"à part", adoptant indifféremment une écriture zen et japonaise ou le style naturaliste et anglais, dans le parc André-Citroën à Paris, ou encore rendant hommage à l'esprit mondialiste de l'architecte paysagiste brésilien Roberto Burle Marx, dans la propriété du conservatoire du littoral au Rayol dans le Var. Cependant, c'est avec le "Jardin Planétaire" de la Villette, donc avec un projet temporaire, qu'il cueille son plus beau fruit. Non pas celui de la connaissance qui se trouverait dans le jardin originel du Paradis terrestre et auquel il se réfère fort judicieusement à renfort d'eau, de terre et de végétaux dans la première partie de l'exposition, mais le fruit d'une reconnaissance certaine pour cette cause humaniste qu'est la préservation du vivant. Pourtant, en parcourant l'exposition, aucune question soulevée qui n'ait déjà inquiété les Nations unies dans les conférences de Rio ou de Kyoto, aucune solution proposée pour préserver le "Jardin Planétaire" qui n'ait déjà circulé, grâce à l'utile travail qu'effectue dans l'ombre l'association Prospective 2100, du milieu des chercheurs à celui des industriels.

Pourtant l'exposition de Gilles Clément s'impose. Situé au croisement de nombreux domaines réputés complexes, intelligemment scénarisé par Yolande Bacot, soigneusement scénographié par Raymond Sarti, étonnamment sonorisé par Knud Viktor, le "Jardin Planétaire" propose au visiteur d'effectuer non seulement un tour du monde végétal relativement complet, mais aussi d'assimiler en chemin des informations clé qui, synthétisées en une phrase, ne lui saturent jamais l'esprit. Toujours utilisé à bon escient, le titre de l'exposition sert de colonne vertébrale et de fil conducteur à Gilles Clément qui, loin de négliger l'importance des sens, manipule avec talent une pratique culturelle devenue quasi générale : celle de la lecture zapping. Interpellant tantôt la raison, tantôt l'affectif du promeneur, jouant simultanément de la légèreté des signes, l'exposition temporaire Jardin Planétaire atteint l'objectif recherché par la mission "2000 en France" : elle prépare le visiteur aux problèmes à venir sans jamais l'enliser dans un pessimisme noir de type "fin de siècle".

Troisième projet, prévu pour l'automne 2000 et patenté par la fameuse "Mission 2000", le jardin médiéval et public de l'ancien Hôtel des abbés de Cluny. Mitoyen des boulevards Saint- Germain et Saint-Michel, occupant une parcelle prise entre le musée national du Moyen Age et les thermes qui se trouvaient au pied de la Montagne Sainte-Geneviève, celui-ci devrait être composé d'une succession d'espaces clos conçus par deux paysagistes provençaux, Éric Ossart et Arnaud Maurières. Ce jardin qui se veut historique, mais d'écriture contemporaine (peut-être faut-il voir dans ce dernier élément la raison du label "2000"), outre un financement d'État, bénéficie de l'appui enthousiaste de mécènes. Associée à l'opération, la Ville de Paris prévoit pour sa part, de réaménager le Square Paul-Painlevé situé à l'arrière du musée, au bas de la rue de la Sorbonne. Le projet Cluny présentant un intérêt urbain pour les résidents du quartier, la Ville s'est engagée à prêter gardiens et jardiniers afin de veiller au bon entretien de l'ensemble. Ce détail précisé, l'idée de s'inspirer d'oeuvres d'art des XIVe et XVe siècles pour développer autour du site flamboyant de Cluny un parcours thématique devrait utilement stimuler, du point de vue de la conception-prestation, les agents techniques habituellement chargées de l'agencement des squares de la capitale.

C'est en effet à partir de pièces muséales telles que la tapisserie de la Dame à la licorne, ou d'ouvrages littéraires comme le Roman de la Rose, que concepteurs et conservateurs ont élaboré leur programme, repérant plantes, animaux, représentations géométriques, formes symboliques attachées à l'époque de l'amour courtois. De cet important travail effectué en amont, découle un parcours qui n'est pas loin d'évoquer celui de la Divine Comédie : débutant côté boulevard par une forêt obscure et s'achevant, après que le promeneur ait grimpé une petite colline, dans le jardin céleste de l'amour.


1. Voir Regards n°44-mars 1999.

2. Le Jardin Planétaire de Gilles Clément, grande halle de la Villette, 211 avenue Jean-Jaurès, 75020 Paris, tél. : 0 803 306 306, jusqu'au 23 janvier 2000. Sites Jardin Planétaire : www. la-villette. com, www.2100.org, ainsi que le CD ROM Ecologia. Un livre-catalogue a été publié par Albin Michel.

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