Regards Novembre 1999 - La Création

COLLAGE
COLLAGE

Par Emile Breton


L orsque, en 1830, Paulin Talabot, capitaine d'industrie tout à son rêve de couvrir la France d'un réseau serré de chemins de fer qui devaient accélérer autant la marche des affaires que la vitesse des déplacements, décida d'ouvrir l'une des premières lignes, il se rendit en Angleterre où il rencontra l'ingénieur George Stephenson, qui depuis déjà des années, travaillait à la mise au point de machines à vapeur toujours plus puissantes. Deux ans auparavant, sa "Sorcière de Lancastre", à quatre roues avec essieu moteur à l'avant, succédant à celle qu'il avait construite pour les houillères de Killingworth, avait battu tous les records de traction connus. Certes, le Français, regardant vers la Grande-Bretagne, phare du progrès, pensait, en bon saint-simonien rêvant d'harmonie universelle par le développement de l'industrie qu'il avait été dans sa jeunesse, à l'avenir de son pays. Mais pas seulement : il se trouvait aussi, le hasard fait bien les choses, que la ligne de chemin de fer qu'il voulait ouvrir permettrait de relier, par Beaucaire et le Rhône, les mines de la Grand'Combe dans le Gard, dont il s'occupait avec ses frères, au port de Marseille.

Bonne affaire, mais aussi prodigieuse ouverture sur le devenir de toute une région. "La bourgeoisie, écrivaient dix-huit ans plus tard, Marx et Engels dans le Manifeste du parti communiste, a joué dans l'histoire un rôle éminemment révolutionnaire. Partout où elle a conquis le pouvoir, elle a réduit les relations féodales, patriarcales et idylliques. Tous les liens variés qui unissent l'homme féodal à ses supérieurs naturels, elle les a brisés sans pitié pour ne laisser subsister d'autre lien ; entre l'homme et l'homme, que le froid intérêt, les dures exigences du “paiement au comptant”. Elle a noyé les frissons sacrés de l'extase religieuse, de l'enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste."

C'est à Londres que parut en 1848 ce manifeste, pierre de fondation de la toute jeune Ligue des communistes. De Londres nous parvenait, le 5 octobre 1999 la nouvelle de la catastrophe ferroviaire de Paddington. Le train de banlieue géré par la compagnie privée Thames Train avait brûlé un feu rouge et traversé à 8h11 la voie sur laquelle roulait l'express en provenance de Cheltenham, géré par une autre compagnie, Great Western. Aucune des deux n'avait jugé bon de mettre en service sur ses locomotives le système de freinage automatique en usage dans toute l'Europe, capable de pallier les défaillances humaines. La signalisation, mise en cause dans cet accident, était, elle, aux mains d'une troisième compagnie privée, Railtrack. Grande nouveauté : dans sa dévorante jeunesse, le capitalisme avait couvert l'Angleterre du premier réseau de voies ferrées du monde. Devenu vieux comme madame Thatcher et ses sacs en "croco" de petite bourgeoise rêvant de noblesse, qui brada les chemins de fer anglais, vieux comme un fond de pension tricotant dans l'ombre son bas de laine, ce même "mode de production" qui tuait autrefois par excès de vitalité, les enfants qu'il faisait travailler aussi bien que les hommes et les femmes qu'il rejetait, usés à jamais à quarante ans, tue aujourd'hui par essoufflement.

U lysse, dit Jean-Pierre Vernant dans son livre l'Univers, les dieux, les hommes (La librairie du XXe siècle, Seuil) "n'est pas seulement l'homme de la fidélité et de la mémoire mais (...) celui qui veut savoir, y compris ce qu'il ne doit pas connaître". Il raconte ainsi après Homère comment le héros grec, sachant que les Sirènes au chant irrésistible ne veulent qu'attirer sur les récifs les marins croisant près de l'îlot qu'elles habitent pour les faire mourir, il bouche avec de la cire les oreilles de ses marins, et se fait ligoter au mât. C'est que, ajoute l'auteur, "il ne veut pas passer à côté [d'elles] sans savoir ce qu'elles chantent, et comment elles le chantent".

Manifestement, plus que les dieux et leur naissance, plus que les héros guerriers de l'Iliade, plus que le malheureux OEdipe et l'insoumis Prométhée dont il est aussi question dans ce livre, c'est Ulysse le rusé, Ulysse à la soif inextinguible d'apprendre qui est le préféré de l'auteur. Aussi a-t-il nommé le long chapitre qu'il lui consacre, "Ulysse ou l'aventure humaine". Qu'on ne s'y trompe pas, en effet. Quand le très savant connaisseur de la Grèce antique, à qui l'on doit quelques-uns des livres majeurs sur le sujet, de Mythe et pensée chez les Grecs, publiés jadis chez Maspéro à Entre mythe et politique, au Seuil et qui, surtout, lança vers la recherche, de sa chaire au Collège de France nombre de ses étudiants qui poursuivent ses travaux, se donne des airs de bon grand père pour raconter en un petit livre alerte ces histoires d'autrefois, il ne laisse rien de côté de ce vers quoi toute sa vie a tendu. Il ne "vulgarise" pas, pour reprendre un mot qui dit bien ce qu'il porte d'abaissement. "En nous embarquant vers une Antiquité dont les derniers liens avec nous semblent se dénouer sous nos yeux, en cherchant à comprendre du dedans et du dehors, par la comparaison, une religion morte, c'est bien sur nous-mêmes, qu'à la façon d'un anthropologue, finalement, nous nous interrogeons." Ainsi concluait-il, le 5 décembre 1975, sa leçon inaugurale de la chaire d'études comparées des religions antiques au Collège de France (reprise dans une plaquette chez Maspéro, 1976). C'est bien encore sur nous-mêmes qu'en compagnie d'Ulysse, il s'interroge aujourd'hui. Mieux encore : sur un ton familier, reprenant, comme il l'écrit à la fin de son introduction à l'Univers, les dieux, les hommes, "la voix qui, autrefois, pendant des siècles, s'adressait directement aux auditeurs et qui s'est tue", c'est une très sage leçon de savoir vivre qu'il donne. De savoir se tenir dans la vie, face aux dieux, face à l'inconnu.

L e 4 octobre 1999, à la porte de Versailles, à Paris, des patrons manifestaient contre les trente-cinq heures par semaine, à l'appel de leur organisation, le MEDEF. Avec ce qu'il faut bien appeler une certaine outrecuidance, le meneur de chorale de cette séance de psychothérapie de groupe, posait des questions à l'assemblée qui répondait avec une spontanéité soigneusement mise au point. Et ça donnait ceci, tel que le rapporte Libération du 5 octobre : "Qui fait la richesse de la France ?" "C'est nous" hurlent 25 000 bouches. Qui assure l'emploi de 14 millions de Français ? "hurlent-elles encore plus fort." Au cours du même meeting, "Alain Sionneau, président de la fédération du bâtiment prédit (toujours selon le même journal) la fracture entre ceux qui osent dire qu'ils aiment leur travail et ceux qui ont choisi de s'y ennuyer."

Le même jour, sur les grands boulevards, à Paris, on pouvait lire cet écriteau, porté sous la pluie par un manifestant qui avait répondu à l'appel de la CGT : "De vrais emplois, dignité comprise." "L'histoire de toutes les sociétés jusqu'à ce jour est l'histoire de luttes de classes." Ainsi commençait le Manifeste communiste, cité plus haut. On pourrait croire, au rapprochement de ces incongruités patronales et de la dignité de la pancarte des boulevards que cent cinquante ans après Marx et Engels, le mot de "classe" est à entendre en tous ses sens, y compris celui d'élégance de la pensée. La classe, quoi. Ainsi se raccordent, par delà les siécles, les "collures" de cette chronique.

retour